Bolivie Ce que nous attendons de la conférence mondiale des peuples sur le changement climatique

Mis en ligne le 07 avril 2010

par Jubenal Quispe *

Lors de la Conférence de Copenhague, la délé­ga­tion de Bolivie a de suite tissé des liens avec les mou­ve­ments sociaux pré­sents et a endossé, de fait, le mot d’ordre : « Changeons le sys­tème !Pas le climat !».


Evo Morales a condamné le rap­port adopté en « petit comité » – entre les Etats-Unis, la Chine, le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud – qui était qua­li­ta­ti­ve­ment en retrait sur les recom­man­da­tions du GIEC. Il était aussi sans enga­ge­ment contrai­gnant et sans aucune garan­tie de finan­ce­ment pour les pays pauvres. Sur ce site, nous avons de suite relayé l’appel à la Conférence de Cochabamba (voir le texte publié en date du 12 jan­vier 2010 sur ce site).


Les mobi­li­sa­tions des peuples indi­gènes de ce conti­nent ont établi un lien étroit entre la « ques­tion cli­ma­tique sociale » et la « ques­tion sociale ». Cela a débou­ché sur une remise en cause de la domi­na­tion des trans­na­tio­nales et de leurs alliés locaux qui détruisent les condi­tions de la repro­duc­tion sociale et cultu­relle de popu­la­tions entières. L’opposition à l’expropriation de leurs terres – avec leurs mul­tiples richesses – comme la récu­pé­ra­tion de la maî­trise sur leur « déve­lop­pe­ment » sont au centre de nom­breuses luttes. Ce qui tend à ren­for­cer les dyna­miques anti-impé­ria­listes et à poser sous un nou­veau jour la maî­trise-récu­pé­ra­tion des « biens com­muns ances­traux » à l’orée du XXIe siècle.


Le choix du lieu de la Conférence mon­diale, Cochabamba, est à lui seul un signal du sens pos­sible que peut prendre une telle réunion inter­na­tio­nale. En effet Cochabamba a été le centre, en 2000, d’une mobi­li­sa­tion fort large contre la pri­va­ti­sa­tion de l’eau. (Réd.)

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Suite à l’échec de la 15e Conférence des Nations Unies sur le Changement Climatique en décembre der­nier à Copenhague et face à l’évidence de la gra­vité du chan­ge­ment cli­ma­tique, les peuples du monde (société civile et quelques diri­geants) se ren­dront dans la ville de Cochabamba, en Bolivie, les 20, 21 et 22 avril pro­chains pour tenir la Conférence Mondiale des Peuples sur le Changement Climatique et les Droits de la Terre Mère. Les thèmes qui y seront débat­tus sont les sui­vants :

• 1 . Quelles sont les causes struc­tu­relles et sys­té­miques qui pro­voquent le chan­ge­ment cli­ma­tique et quelles mesures de fond peut-on pro­po­ser qui per­mettent le bien-être de toute l’humanité en équi­libre avec la nature ?

• 2. Un projet de Déclaration Universelle des Droits de la Terre Mère

• 3. Quels nou­veaux enga­ge­ments pour le Protocole de Kyoto et pour des pro­jets de déci­sions de la Convention-cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique sur les ques­tions de la dette cli­ma­tique, des migrants-réfu­giés cli­ma­tiques, de la réduc­tion des émis­sions, de l’adaptation et du trans­fert de tech­no­lo­gie, du finan­ce­ment, des forêts et du chan­ge­ment cli­ma­tique, d’une vision par­ta­gée, des peuples indi­gènes, etc…

L’initiative a surgi du fait que la société civile orga­ni­sée et dif­fé­rents diri­geants de plu­sieurs pays du monde ont été exclus sys­té­ma­ti­que­ment et ouver­te­ment du débat et des déci­sions prises au sommet de Copenhague. De fait, la confé­rence des peuples essaie de ras­sem­bler toutes les voix qui n’ont pas été invi­tées à s’exprimer lors de ce sommet.

Sur le pre­mier thème, des scien­ti­fiques, des mili­tants et des porte-parole des peuples indi­gènes essaye­ront de répondre aux inter­ro­ga­tions sui­vantes. Quel type de trai­te­ment notre patiente, la pla­nète Terre, qui se trouve bien mal en point, requiert-elle ? Sera-t-il suf­fi­sant de lui appli­quer une plus forte dose d’anesthésiant (de tech­no­lo­gie propre) alors que nous conti­nue­rons à la dis­sé­quer (extraction/​destruction) et à l’intoxiquer ? Ou bien devons-nous au contraire libé­rer notre patiente du sys­tème capi­ta­liste fou dans lequel nous vivons pour lui per­mettre de se régé­né­rer, loin du bis­touri que sont l’extraction et le consu­mé­risme ? Quelles alter­na­tives de phi­lo­so­phies de vie pou­vons-nous oppo­ser à la phi­lo­so­phie hédo­niste de la com­pé­ti­tion bru­tale entre les pays « déve­lop­pés » et les pays « sous-déve­lop­pés » ? Peut-on libé­rer le déve­lop­pe­ment durable de la manie de l’ « extrac­ti­visme » auquel on assiste dans les pays appau­vris éco­no­mi­que­ment, mais riches en res­sources natu­relles ?

Sur le second thème, les ques­tions à débattre seront de savoir si l’on veut ou non recon­naître la Terre comme étant un sujet de droit. Jusqu’à main­te­nant, le débat allait plutôt dans le sens d’accepter que les humains aient des obli­ga­tions à son égard. Si l’on recon­naît la Terre en tant que sujet de droit, alors les caté­go­ries phi­lo­so­phiques du sujet moderne (auto-conscient, ration­nel et auto­nome) seront mises en doute. La théo­rie de la terre en tant que Gaia a établi le fait que la Terre est un super-orga­nisme vivant, mais on n’y a pas parlé de droits. Avec la recon­nais­sance de droits pour la Terre, le fait est que l’on ne dépas­se­rait pas seule­ment les fon­de­ments de l’anthropologie phi­lo­so­phique, mais toutes les matrices de la phi­lo­so­phie occi­den­tale moderne.

De plus, ces droits (de la Terre) condui­raient à défi­nir et à sanc­tion­ner les trans­gres­sions et les délits pos­sibles. Des ques­tions comme la sub­jec­ti­vité et l’intersubjectivité devraient être éten­dues au nou­veau sujet de droit. En d’autres termes, les véri­tés scien­ti­fiques, théo­lo­giques, phi­lo­so­phiques, juri­diques, poli­tiques, etc. du mode d’être et de penser occi­den­tal seraient fon­da­men­ta­le­ment remises en ques­tion. Nous nous trou­ve­rions alors néces­sai­re­ment face à un nou­veau para­digme holis­tique et holo­gra­ma­tique [1].

Comme on le voit, les consen­sus trou­vés lors de la Conférence des Peuples sur le Changement Climatique et les Droits de la Terre Mère pour­raient, au niveau théo­rique, bous­cu­ler les fon­de­ments du para­digme de la science moderne et de ses dis­ci­plines de connais­sance.

Et pour quelle raison a-t-on la pré­ten­tion de donner à Cochabamba ce coup d’envoi pour un saut trans­cen­dan­tal pou­vant inflé­chir toute l’histoire de l’humanité ? Parce que le diag­nos­tic quant à la santé de la Terre est extrê­me­ment pré­oc­cu­pant. C’est ainsi que le voient les dif­fé­rents rap­ports des scien­ti­fiques de l’ONU du Groupe Intergouvernemental pour l’Etude du Climat (GIEC). Personne, même parmi les plus pru­dents, ne peut nier le fait que l’avancée de la civi­li­sa­tion occi­den­tale a été mor­telle pour la terre au cours de ces 300 der­nières années.

Oui, dans les années 70 du siècle der­nier déjà, les éco­lo­gistes (que l’on trai­tait alors d’ « apo­ca­lyp­tiques») se livraient à des diag­nos­tics sévères sur la santé de la pla­nète. Aujourd’hui, ce sont les rap­ports scien­ti­fiques offi­ciels eux-mêmes qui nous disent que nous agis­sons déjà à contre­temps. Chez nous, en Bolivie, nous n’avons pas besoin d’études scien­ti­fiques pour véri­fier la dis­pa­ri­tion « silen­cieuse » des quelques névés qui nous res­tent. La soif et la disette, comme pour nous annon­cer leur arri­vée, rugissent de plus en plus fort aux portes des villes. Le climat, devenu fou, expulse les sur­vi­vants de peuples entiers vers des des­tins incer­tains. La Terre ne par­vient pas à pro­duire suf­fi­sam­ment pour ali­men­ter une foule tou­jours plus affa­mée (alors que l’opulence des autres croît aussi).

Dans ces condi­tions, le fait de prendre de nou­veaux enga­ge­ments et de faire des pro­po­si­tions concrètes pour élar­gir et appro­fon­dir les accords de Kyoto et la Convention-cadre de l’ONU sur le Changement Climatique, c’est le mini­mum que puissent faire les peuples qui obéissent à leur ins­tinct de survie. Au-delà du fait de cher­cher à iden­ti­fier les prin­ci­paux res­pon­sables de la situa­tion cri­tique dans laquelle se trouve la pla­nète, tous ceux qui par­ti­ci­pe­ront à la Conférence des Peuples, gou­ver­ne­ments, orga­ni­sa­tions sociales et indi­gènes ainsi que la société civile dans son ensemble, doivent prendre des enga­ge­ments concrets pour chan­ger autant le modèle de déve­lop­pe­ment lui-même que les gestes de la vie quo­ti­dienne.

Les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes comme ceux de Bolivie ou du Venezuela ont devant eux l’incontournable tâche de révi­ser leurs poli­tiques déve­lop­pe­men­ta­listes et « néo-extrac­ti­vistes ». L’humanité, au-delà des dis­cours et des dénon­cia­tions pro­phé­tiques, a besoin de démons­tra­tions concrètes du fait qu’il est pos­sible de chan­ger les modèles de déve­lop­pe­ment (même celui que l’on nomme durable). Si cela n’est pas fait, alors les débats et les conclu­sions de la Conférence des Peuples n’auront rien de dif­fé­rents des décla­ra­tions mortes de Copenhague. Bien qu’il nous en coûte, il n’est pas cohé­rent d’exiger des autres ce que nous ne sommes pas dis­po­sés à faire nous-mêmes.

On sait déjà avec cer­ti­tude que plu­sieurs des huit pays qui se par­tagent l’Amazonie par­ti­ci­pe­ront à cette confé­rence. Ce serait extrê­me­ment « don­neur de leçon » de leur part si ces pays défi­nis­saient de façon concer­tée une notion de défense fermée de l’Amazonie sans remettre aussi en ques­tion toutes leurs poli­tiques « extrac­ti­vistes » insou­te­nables concer­nant autant les hydro­car­bures que les mine­rais et les forêts. Dire non aux bar­rages irres­pon­sables, à l’agro-industrie et aux mono­cul­tures pour le bio­die­sel serait déjà une rébel­lion contre la « civi­li­sa­tion de la mort ». Vous me deman­de­rez alors d’où nous tire­rons l’argent pour lutter contre la pau­vreté ? Effectivement, la défense de l’Amazonie consti­tue l’une des der­nières garan­ties que les peuples ama­zo­niens ont pour exiger et négo­cier la dette éco­lo­gique avec les pays riches, et c’est de là que pourra venir l’argent. D’autre part, des richesses telles que le lithium [2] pour­raient atti­rer l’attention des inves­tis­seurs et détour­ner leur regard de l’Amazonie. Devons-nous nous servir de l’Amazonie ? Oui, mais seule­ment dans le cadre d’un plan de trans­for­ma­tion durable et inté­grale qui implique tous les peuples rive­rains.

Ce n’est qu’ainsi que la Conférence des Peuples sen­si­bi­li­sera et mobi­li­sera des volon­tés sous dif­fé­rentes lati­tudes. Autrement, ce sera une confé­rence de plus pour faire du tou­risme en « défense » de la Terre, avec beau­coup d’avions rem­plis de spé­cia­listes de l’environnement. Nous avons appris en Bolivie que per­sonne ne peut faire les choses à notre place. Prenons-nous en main et enga­geons-nous à exiger de nos diri­geants qu’ils garan­tissent à notre Terre Mère son droit à la Vie. Et agis­sons ensemble pour que le rayon­ne­ment de l’obscurité conti­nue à faire place à la splen­deur de l’aube. (Traduction A l’Encontre)

* Jubenal Quispe, d’origine péru­vienne, a fait des études de théo­lo­gie à Cochabamba. Il s’inscrit dans le cou­rant de la théo­lo­gie de la libé­ra­tion.

1. Edgard Morin explique ainsi le prin­cipe « holo­gra­ma­tique »:«il met en évi­dence cet appa­rent para­doxe de cer­tains sys­tèmes où non seule­ment la partie est dans le tout, mais le tout est dans la partie : la tota­lité du patri­moine géné­tique est pré­sent dans chaque cel­lule indi­vi­duelle. De la même façon, l’individu est une partie de la société, mais la société est pré­sente dans chaque indi­vidu en tant que tout, à tra­vers son lan­gage, sa culture, ses normes. » [Réd.]

2. Le lithium a pris une impor­tance fort grande – en plus de la pro­duc­tion du verre uti­lisé dans les construc­tions (les tours de verre) – à partir des pro­jets de déve­lop­pe­ment de bat­te­ries au lithium pour les futurs véhi­cules élec­triques. Le direc­teur cen­tral du Groupe Bolloré, Thierry Maraud, explique dans Le Monde (4 et 5 avril 2010): « Pour sécu­ri­ser leurs appro­vi­sion­ne­ments, tous les acteurs se sont foca­li­sés sur trois pays : la Bolivie, qui détien­drait 40% des réserves mon­diales de lithium ; le Chili qui en est le pre­mier pro­duc­teur ; et l’Argentine. » Il conti­nue : « Nous avons aussi remis une offre à la Bolivie qui sou­haite contrô­ler la filière, depuis l’extraction dans le Salar d’Uyuni jusqu’à la fabri­ca­tion de bat­te­ries ».

(6 avril 2010)>

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