La santé malade du capitalisme

Biopouvoir et souffrance psychique

Souffrance psychique et capitalisme

Par Mis en ligne le 16 mai 2020

Propos recueillis par Marie-Claude Goulet

Miguel Benasayag est phi­lo­sophe, psy­cha­na­lyste et ancien résis­tant gué­va­riste franco-argen­tin. Il a publié de nom­breux ouvrages, dont Du contre-pou­voir, Résister, c’est créer, Le mythe de l’individu. L’entretien réa­lisé avec Miguel Benasayag por­tera plus spé­ci­fi­que­ment sur les deux ouvrages sui­vants : La santé à tout prix : méde­cine et bio­pou­voir[1]et Les pas­sions tristes. Souffrance psy­chique et crise sociale[2].

PREMIÈRE PARTIE

MCGDans votre livre La santé à tout prix, vous parlez, en fai­sant réfé­rence à Michel Foucault, du bio­pou­voir. Qu’est-ce que le bio­pou­voir ? Comment cette forme de pou­voir post­mo­derne s’exerce-t-elle sur la vie et quel est son lien avec la place cen­trale accor­dée à la méde­cine aujourd’hui ?

MB – Dans ses der­niers tra­vaux, Foucault aborde une ques­tion cen­trale pour notre époque. C’est une ques­tion qui touche, pour ainsi dire, au virage anthro­po­lo­gique que les socié­tés occi­den­tales connaissent aujourd’hui. Nous sommes à la fin d’une forme de struc­tu­ra­tion de la vie que Foucault appelle « l’époque de l’homme » – ou époque de la moder­nité – dans laquelle l’homme se pense comme une entité sépa­rée de la nature. C’est le schéma ou le dis­po­si­tif car­té­sien dans lequel « je suis un sujet qui pense et agit » et je suis entouré d’une nature sou­mise aux lois de la méca­nique. C’est le dis­po­si­tif de l’humanisme : de l’homme qui est son propre messie, sa propre com­plé­tude, son propre pro­phète. Ce dis­po­si­tif anthro­po­lo­gique ne décrit pas toute LA réa­lité de la vie humaine. C’est un dis­po­si­tif parmi d’autres. À ce titre, l’anthropologue Philippe Descola évoque d’autres dis­po­si­tifs, ceux par exemple des com­mu­nau­tés qui ont vécu dans l’animisme, le toté­misme, l’analogisme, etc.

La vie ne s’est pas tou­jours struc­tu­rée selon le schéma de la moder­nité. Cette idée qu’il y a un homme entouré d’une nature méca­nique est une repré­sen­ta­tion qui dure depuis un peu moins de mille ans et nous sommes à la fin de cette concep­tion et de ce rap­port avec la nature. Cela implique la dis­lo­ca­tion et la décons­truc­tion de cette figure qu’on appe­lait l’homme et qui était « intou­chable » en tant que seul sujet. Il faut bien com­prendre que cela ne veut pas dire la des­truc­tion de l’humanité. L’humanité peut s’incarner dans dif­fé­rentes confi­gu­ra­tions. Nous sommes actuel­le­ment en train de vivre une énorme recon­fi­gu­ra­tion du sacré dans laquelle le corps de l’homme n’occupe plus une place cen­trale, mais appa­raît plutôt comme une « matière en plus ». Dans l’Époque de Dieu, comme le dit Foucault, l’intouchable était Dieu, alors qu’en revanche on pou­vait mas­sa­crer, tor­tu­rer, dépe­cer l’homme.

Cette nou­velle confi­gu­ra­tion de l’homme accom­pagne ce que le sys­tème néo­li­bé­ral appelle, sans aucune gêne ou honte, les res­sources humaines. Cette désa­cra­li­sa­tion de l’homme fait en sorte que l’homme devient « tou­chable »[3], alors que pen­dant très long­temps, le méde­cin était investi d’un grand pou­voir sacer­do­tal, cha­ma­nique même, puisqu’il était le seul, ou presque, à pou­voir tou­cher le corps de l’homme. Par exemple, on voit ainsi réap­pa­raître la « gen­tille » tor­ture (Guantanamo, scènes de tor­tures dans les séries télé, etc.). Ce sont des symp­tômes du dépla­ce­ment de la figure cen­trale et sacrée de l’homme vers d’autres hori­zons.

Le bio­pou­voir est cette poli­tique qui atteste que nous ne vivons plus dans une société huma­niste de l’homme sujet. Nous nous adres­sons à des popu­la­tions nom­breuses, nous sommes dans le quan­ti­ta­tif, dans le pro­fi­lage de popu­la­tions (par exemple, la courbe de Gauss), etc. On assiste à une « dés­in­gu­la­ri­sa­tion » de l’homme, c’est-à-dire que les hommes ne sont plus trai­tés comme des sujets sin­gu­liers.

En psy­chia­trie, on le voit avec le DSM[4]. Celui-ci repose sur des ana­lyses quan­ti­ta­tives (modèle gaus­sien) dans les­quelles on se fout de la per­sonne comme sin­gu­la­rité unique. On ne tient compte que des pour­cen­tages, des pro­ba­bi­li­tés, des sta­tis­tiques, des chiffres…

Le bio­pou­voir (ou la bio­po­li­tique) est le nou­veau mode de « gou­ver­ne­men­ta­lité » par lequel les gou­ver­ne­ments ne s’adressent plus à des sujets sin­gu­liers, mais gèrent des élé­ments parmi les­quels on retrouve les matières pre­mières, les res­sources humaines, l’argent, etc. C’est le royaume du quan­ti­ta­tif dans lequel chacun de nous n’est qu’un profil quan­ti­ta­ti­ve­ment construit.

Si Michel Foucault, mal­heu­reu­se­ment mort un peu trop tôt, avait connu toutes les formes de pro­fi­lage actuelles – Facebook, le pro­fi­lage par les indus­tries phar­ma­ceu­tiques et agroa­li­men­taires, etc. – il aurait vu que son intui­tion se réa­li­sait de façon cau­che­mar­desque : il n’y a plus d’hommes, il n’y a que des pro­fils !

MCGVous parlez de crise de la méde­cine : quelle est la nature de cette crise, com­ment l’expliquer et com­ment s’articule-t-elle avec le bio­pou­voir ?

MB – La crise de la méde­cine est une crise para­doxale qui est com­po­sée de deux fac­teurs oppo­sés : d’une part, la méde­cine n’a jamais été aussi immen­sé­ment puis­sante dans sa réa­lité et dans ses pos­sibles, pour demain ou après-demain, et d’autre part, elle n’a jamais été aussi éloi­gnée de l’idéal de guérir ou de vaincre la mala­die. Ces deux fac­teurs coha­bitent sans aucune arti­cu­la­tion. On est capable d’accomplir des mer­veilles et des choses incroyables, mais au même moment les urgences sont rem­plies de malades avec des pro­blèmes car­dio­vas­cu­laires, res­pi­ra­toires, etc. qui sont res­pon­sables de morts pré­ma­tu­rées. Et consé­quem­ment, aux désordres éco­lo­giques qui pro­voquent des rup­tures dans les niches éco­lo­giques, la dis­pa­ri­tion de cer­tains pré­da­teurs, etc., on fait face à plu­sieurs mala­dies émer­gentes et réémer­gentes. Il y a des muta­tions de microor­ga­nismes dues au stress envi­ron­ne­men­tal, une sélec­tion forcée des orga­nismes patho­gènes résis­tants aux anti­bio­tiques se déve­loppe et, de plus en plus, les gens prennent l’avion et ramènent des virus et autres germes patho­gènes à des popu­la­tions non habi­tuées !

D’une part, il y a une très forte fra­gi­li­sa­tion de la vie, en partie due à la dimi­nu­tion de la bio­di­ver­sité qui assu­rait une fonc­tion de régu­la­tion, et d’autre part, il y a une connais­sance et une capa­cité d’agir énormes. Ce sont deux pro­ces­sus abso­lu­ment indé­pen­dants. Ce qu’on arrive à faire au niveau tech­nique n’est pas suf­fi­sant pour remé­dier aux graves pro­blèmes reliés aux chan­ge­ments éco­lo­giques, par exemple. Il est évident que cet échec para­doxal de la méde­cine ébranle la confi­gu­ra­tion sur laquelle elle repo­sait. Elle pui­sait la jus­ti­fi­ca­tion de son pou­voir dans la pro­messe de la santé retrou­vée, elle ne la rem­plit plus.

MCGToujours dans votre livre La santé à tout prix, vous abor­dez des exemples de l’articulation méde­cine-bio­pou­voir où il y a pro­duc­tion, grâce aux avan­cées tech­niques, de nou­veaux pos­sibles qui deviennent la norme et imposent ainsi une vision nor­ma­tive de ce que l’on doit être. Quels sont les effets de ces nou­velles normes sur la per­sonne ?

MB – Le mou­ve­ment le plus fort est le mou­ve­ment de pro­fi­lage dans lequel chacun de nous s’identifie au profil nor­ma­tif domi­nant. Nous fai­sons des efforts énormes ; nous entre­te­nons une sorte d’idéal per­son­nel très inté­rio­risé pour nous com­por­ter de façon tout à fait trans­pa­rente, pour que tout ce que l’on raconte figure sur Facebook, etc.

Sur le plan de la santé, par exemple, il y a quelques années au Japon le gou­ver­ne­ment a déclaré qu’il était illé­gal d’être gros ![5] C’est quand même rigolo ! Bien entendu, il ne fout pas les gros en tôle ! Mais il y a un tour de taille à res­pec­ter, sinon, il semble qu’il y ait des sanc­tions éco­no­miques pour les entre­prises et les indi­vi­dus ou encore une dif­fi­culté d’accès aux assu­rances.

C’est ainsi que la si « sym­pa­thique » pré­oc­cu­pa­tion pour notre santé, de notre part comme de la part du « pou­voir » médi­cal (pou­voir accordé à la méde­cine par le dis­po­si­tif social actuel) sert à jus­ti­fier le qua­drillage de nos vies. Nous pou­vons être consi­dé­rés comme cou­pables d’avoir mal géré notre « capi­tal santé » et, par là, d’avoir coûté cher à la société (quand il y a encore une assu­rance sociale, car quand celle-ci n’existe pas, nous voilà à la fois cou­pables et res­pon­sables !) : nous sommes cou­pables d’avoir pris des risques, là où des mes­sages de pru­dence nous conseillaient le contraire.

Dans le bio­pou­voir, il y a un contrôle sur la manière de vivre. Le rap­port de chacun d’entre nous à notre corps est un rap­port d’extériorité très marqué. Jusqu’ici, être gros, alcoolo, junkie, fumer, etc., c’était là autant de rap­ports dif­fé­rents au monde. Maintenant, nous sommes au cœur du bio­pou­voir avec l’imposition de la notion de l’homme modu­laire : l’homme est une sur­face lisse sur laquelle on dépose des modules posi­tifs et on décolle les modules néga­tifs. C’est ce qu’on appelle le « deve­nir-profil » de l’individu. Il se pro­duit du coup un vidage de sub­stance. Que quelqu’un soit gros est un module néga­tif. Avant, lorsqu’on ren­con­trait Federico qui était gros, on le pre­nait ainsi sans se poser de ques­tions ; aujourd’hui être gros est perçu comme un module néga­tif qu’on doit enle­ver. Dans cet homme tout à fait construc­tible, cet homme modu­laire, il ne reste plus aucune notion d’intériorité.

MCGQu’est-ce que le modèle de l’homme des com­pé­tences ou le modèle corps agré­gat ?

MB – C’est un modèle qui ren­voie à un para­digme aujourd’hui domi­nant dans la post­mo­der­nité qui est le monde Lego. Tout est un Lego ! On le voit bien dans la bio­lo­gie de syn­thèse. Je vous réfère à mon livre Fabriquer le vivant que j’ai écrit avec le bio­lo­giste fran­çais Henri Gouyon[6]. Pour la bio­lo­gie molé­cu­laire, il n’existe pas de vie comme pro­ces­sus unifié et uni­fiant, il existe des méca­nismes du vivant. C’est un para­digme très fort qui est celui d’un archi­no­mi­na­lisme dans lequel il n’existe aucune forme. Il n’existe que des par­ties élé­men­taires, des indi­vi­dus sans société, des organes sans corps, etc.

La ver­sion péda­go­gique de ça est la péda­go­gie des com­pé­tences : on veut construire un élève comme une sur­face lisse : une plaque sur laquelle dis­tri­buer de l’information. Une infor­ma­tion arrive, l’élève l’utilise, il la fait cir­cu­ler, il l’oublie, il en arrive une autre, etc.

Jusqu’ici, le vivant dans toute sa dimen­sion, et la culture aussi, rele­vaient d’une sculp­ture, de quelque chose qui n’était pas un agré­gat, quelque chose qui obéis­sait à des prin­cipes orga­niques dans lequel le néga­tif n’était pas sépa­rable du posi­tif comme il l’est dans une vision mani­chéenne.

La méde­cine est aujourd’hui détour­née, elle exerce une nou­velle fonc­tion de contrôle, de recherche et de pro­duc­tion de cet homme modu­laire. Face à la chute du modèle de l’homme en tant qu’organisme étanche, le modèle du corps agré­gat culpa­bi­lise et dis­loque l’individu jusqu’à l’explosion : l’individu conti­nue à être perçu comme « méri­tant » sa santé ou sa mala­die, alors que c’est de moins en moins le cas.

MCGComment défi­nis­sez-vous le post­hu­main ? Qu’est-ce qu’une pensée du post­hu­main ou pensée de la mul­ti­pli­cité (qui n’est ni la cen­tra­lité huma­niste, ni la dis­per­sion uti­li­ta­riste) ?

MB – Le post­hu­main est un peu une « tarte à la crème » dans laquelle il y a de tout ! Il y a des sectes qui se reven­diquent du post­hu­main ou encore cer­tains cher­cheurs en robo­tique et en intel­li­gence arti­fi­cielle qui expliquent que demain il y aura une hybri­da­tion entre le vivant et l’appareil qui construira de nou­velles sin­gu­la­ri­tés. Il existe une ver­sion plus soft du post­hu­main à laquelle j’adhère, une ver­sion plus anthro­po­lo­gique, qui consiste à dire que l’homme de l’humanisme n’est pas la seule forme pos­sible d’organisation du vivant et de la culture. Visiblement, il com­mence à y avoir une arti­cu­la­tion dif­fé­rente entre culture, tech­nique et espèce humaine qui va déter­mi­ner un nou­veau rap­port avec l’environnement, avec les autres, avec soi. Dans ces nou­veaux rap­ports qui com­mencent à se construire, il y a deux ten­dances : une ten­dance à une hybri­da­tion sans limites dans laquelle au nom de la per­for­mance, du « tout est pos­sible », d’une déré­gu­la­tion per­ma­nente, on met en danger la bio­di­ver­sité, on met en danger l’unité du vivant. On met en danger le monde.

On retrouve aussi une autre ten­dance dans laquelle penser un « après la culture huma­niste de l’homme » signi­fie penser plutôt la pos­si­bi­lité d’une har­mo­nie dif­fé­rente entre l’espèce humaine, l’environnement, les autres espèces et la tech­nique. Il est très dif­fi­cile de penser que dans le dis­po­si­tif à venir, l’homme pourra garder une cen­tra­lité totale. Il y aura une néces­saire régu­la­tion avec les autres espèces, l’environnement et la tech­nique et l’homme devra accep­ter de façon joyeuse, au nom de la vie, d’abandonner le rêve chi­mé­rique de la bio­lo­gie molé­cu­laire et de syn­thèse qui lui promet de vivre mille ans, de vivre une vie sans limites, d’avoir des organes de rechange, etc. C’est un projet du monde dans lequel celui-ci s’épuise hyper vite et qui implique le déve­lop­pe­ment d’un apar­theid très fort puisque ce projet n’est pos­sible que pour une partie de la popu­la­tion, sans parler du désastre éco­lo­gique qu’il pro­voque.

Aujourd’hui on assiste à une lutte dar­wi­nienne, de com­pé­ti­tion, entre un projet qui essaie de déve­lop­per des nou­velles arti­cu­la­tions « culture, vivant, arte­facts, envi­ron­ne­ment » et de l’autre côté la déré­gu­la­tion totale. Il faut bien com­prendre qu’il n’est pas ques­tion ici d’imposer des limites au déve­lop­pe­ment de la science, mais de bien com­prendre que la science a bel et bien des limites très fortes qui sont celles des dik­tats éco­no­miques.

DEUXIÈME PARTIE

MCGLa suite de l’entrevue por­tera sur le livre Les pas­sions tristes : souf­france psy­chique et crise sociale. Vous parlez de nou­velles formes de souf­frances psy­chiques dans un contexte de crise sociale carac­té­ri­sée par un chan­ge­ment de signe du futur qui passe d’un futur pro­messe à un futur menace. Quelles sont ces nou­velles formes de souf­france psy­chique et com­ment s’articulent-elles avec la crise sociale ?

MB – Les nou­velles formes de souf­france sont dues, en très grande partie, à cette trans­for­ma­tion de la per­sonne vers des formes de pure exté­rio­rité pan­op­tique de pro­fi­lage (deve­nir profil). Les gens res­sentent beau­coup de mal, car l’effet d’être en per­ma­nence guidés, orien­tés, for­ma­tés par un pur exté­rieur pro­duit une grande souf­france. Il y a de moins en moins de place pour les affi­ni­tés élec­tives, les tro­pismes per­son­nels, les désirs pro­fonds, etc.

Les contem­po­rains, de façon dif­fé­rente, sont tous convo­qués, comme une sorte d’énergie libre sans forme, à se fondre à des moules exté­rieurs ; pen­sons, par exemple, à la délo­ca­li­sa­tion, au fait d’être prêts à chan­ger de métier, à la peur de l’avenir, aux expé­riences d’aires ouvertes (open space)[7] dans les­quelles les employés n’ont pas de bureau per­son­nel, etc. On assiste à un mou­ve­ment très fort de déter­ri­to­ria­li­sa­tion des gens. Ceux-ci, petit à petit, doivent apprendre à s’oublier. Dans cet « apprendre à s’oublier », il y a un effort ter­rible de survie pour adhé­rer à un modèle qui n’est pas un modèle exté­rieur concret (comme le modèle sta­li­nien, fas­ciste ou bour­geois), mais plutôt un « non-modèle » où l’on doit apprendre à deve­nir abso­lu­ment fluide et éner­gie libre que l’on moule un jour comme ci et l’autre jour comme ça. D’un point de vue psy­cho­pa­tho­lo­gique, c’est un désastre total : les gens souffrent énor­mé­ment. Cela pro­duit une sen­sa­tion d’angoisse, de vio­lence, de dépen­dances mul­tiples, etc. qui font partie grosso modo de 80 % de la souf­france psy­chique contem­po­raine. Il y a une très forte souf­france « épo­quale » due à cette décons­truc­tion de tout endos­que­lette.

MCGAu niveau de la cli­nique, vous parlez du dépla­ce­ment de la cli­nique du diag­nos­tic à la clas­si­fi­ca­tion (ou cli­nique des symp­tômes). Comment se tra­duit cette clas­si­fi­ca­tion, à qui sert-elle, et quelles en sont les consé­quences ?

MB – La cli­nique de la clas­si­fi­ca­tion, c’est la cli­nique du DSM et du bio­pou­voir. En tant que cli­ni­cien, je ne suis plus pré­sent à mon patient et mon patient n’est plus là. Il s’agit de rem­plir des grilles sta­tis­tiques pour déter­mi­ner des pro­fils de ce qui arrive et ce qui peut arri­ver à mon patient. Dans ces pro­fils, on a aban­donné la pos­si­bi­lité de com­prendre pour accé­der à un pou­voir d’établir des pré­dic­tions. Ces pré­dic­tions sont tout à fait illu­soires, car elles sont basées sur une modé­li­sa­tion qui n’est pas fiable. Dans tous les cas, je m’absente en tant que cli­ni­cien et je n’accueille plus mon patient en tant que per­sonne. Tout se réduit à une capa­cité de cap­ta­tion de traits modé­li­sables pour éta­blir un profil le plus com­plet pos­sible. Cela dit, der­rière le profil, il y a une per­sonne com­plexe pour laquelle il n’y a aucune raison que ma grille pré­dic­tive de pro­fi­lage et le trai­te­ment qui s’ensuit fonc­tionnent.

Dans le diag­nos­tic, c’est tout à fait dif­fé­rent. Toutes les infor­ma­tions recueillies sont utiles, néces­saires, mais non suf­fi­santes pour le diag­nos­tic. Pour le diag­nos­tic, cer­taines infor­ma­tions recueillies pour le pro­fi­lage peuvent être secon­daires en ce qui concerne mon patient, car je com­prends quelque chose d’autre dans cette cueillette. La méde­cine de diag­nos­tic est struc­tu­rel­le­ment autre que la clas­si­fi­ca­tion.

Les jeunes méde­cins ne savent sou­vent plus faire une méde­cine de diag­nos­tic et ils ont peur de ne pas suivre les modèles, car le pro­fi­lage leur permet de se sentir « cou­verts » par ce modèle de clas­si­fi­ca­tion. On n’ose pas penser que ce sont les gens qui ont construit ces modèles diag­nos­tics qui se sont gourés ! En revanche, si je fais un diag­nos­tic en dehors des modèles pro­po­sés pour mon patient bien sin­gu­lier, si je me goure, on peut me poursuivre…sur la base des modèles…

Il y a là un étau et un cercle vicieux : il y a de moins en moins de diag­nos­tics et quand il y a un diag­nos­tic, le méde­cin se sent en danger !

MCGVous avez déve­loppé une pra­tique dif­fé­rente que vous nommez une cli­nique du lien, de l’accompagnement et de l’engagement (ou cli­nique de la situa­tion). Qu’est-ce que c’est et com­ment se déve­loppe-t-elle ?

MB – En quelques mots, c’est parier sur deux choses : parier sur le fait qu’il peut y avoir un accueil et que la per­sonne n’est jamais un atome isolé dans le monde. L’accueil n’est pas celui d’une per­sonne indi­vi­duelle, mais c’est l’accueil d’une quan­tité x de situa­tions qui tra­versent cette per­sonne et qu’on essaie d’explorer ensemble. C’est une cli­nique de résis­tance à la séria­li­sa­tion, à l’archi­no­mi­na­lisme, au réduc­tion­nisme actuel. C’est une orien­ta­tion vers les liens plutôt qu’un réduc­tion­nisme phy­si­ca­liste.

La cli­nique de la situa­tion et du lien implique un véri­table « non-savoir » sur le bien de l’autre, per­met­tant une pro­duc­tion, une créa­tion de savoirs et d’expériences avec les­quels le cli­ni­cien par­tage un deve­nir avec son patient. Une telle cli­nique du « faire avec » déploie, grâce aux agen­ce­ments mul­tiples de la situa­tion, et bien sûr au-delà de l’individu por­teur d’une éti­quette, de nou­velles puis­sances.

MCGSelon vous, quelles sont les menaces les plus impor­tantes aux­quelles font face les sys­tèmes de soins ?

MB – À mon avis, la menace prin­ci­pale est l’évaluation des sys­tèmes de soins en termes éco­no­miques. C’est la menace fon­da­men­tale ! À chaque fois qu’on ne résiste pas à une éva­lua­tion éco­no­mique de la fonc­tion thé­ra­peu­tique, on pro­duit des hor­reurs ! Au nom d’un réa­lisme qui n’est abso­lu­ment pas réa­liste, car il s’agit d’un éco­no­misme méta­phy­sique et irra­tion­nel !

La pre­mière grosse menace est donc le diktat éco­no­mique. De celle-ci en découlent d’autres : la recherche est cap­tu­rée par ce qui inté­resse la puis­sance finan­cière. Par exemple, il est très dif­fi­cile de déve­lop­per de la recherche sur cer­tains sujets de santé publique (cancer et envi­ron­ne­ment, par exemple) à cause des dif­fé­rents lobbys (auto­mo­biles, pétrole, etc.) qui s’y opposent.

Le pro­blème fon­da­men­tal aujourd’hui, contrai­re­ment à la croyance post­mo­derne en l’existence d’une liberté totale pour la recherche, est que celle-ci est en garde à vue, elle est pri­son­nière. Il est abso­lu­ment incroyable qu’on ne puisse faire aucune étude sérieuse sur la télé­pho­nie mobile. Il me semble plutôt bizarre de penser qu’il n’y aurait que les rats qui déve­loppent des can­cers du cer­veau à cause de la télé­pho­nie mobile…

Le cancer de la santé publique aujourd’hui, c’est le contrôle de toute la recherche et l’empêchement de toute recherche alter­na­tive par ces dieux irra­tion­nels qui, de façon per­verse, se drapent du réa­lisme de l’économisme !

Il y a évi­dem­ment d’autres menaces. Par exemple, la médi­ca­li­sa­tion de l’enfance est un désastre ! Mais cette médi­ca­li­sa­tion n’est pas autre chose qu’un pro­lon­ge­ment et une consé­quence du temps de la macro-éco­no­mie dans la vie des gens. On ne laisse plus les mômes se déve­lop­per à leur rythme.

MCGComment résis­ter au bio­pou­voir et à toutes ces avan­cées tech­nos­cien­ti­fiques nor­ma­li­santes, à cette société de désirs for­ma­tés et nor­ma­li­sés ?

MB – La résis­tance doit être mul­tiple. La situa­tion n’est pas blanche ou noire. Nous sommes dans un moment très obscur et très inquié­tant où nous vivons de grands chan­ge­ments. Si je para­phrase Gramsci, « le vieux monde n’est plus là, le nou­veau monde tarde à venir, et entre les deux tous les monstres émergent ». Nous sommes dans un entre-deux et l’inquiétude n’est pas une inquié­tude sub­jec­tive. Il y a de quoi être très inquiet ! On ne sait pas si on arri­vera à éviter des désastres irré­ver­sibles ! Il n’y a qu’à regar­der ce qui se passe du point de vue du climat et du réchauf­fe­ment pla­né­taire. L’inquiétude a des fon­de­ments réels.

La résis­tance doit avoir le cou­rage d’une recherche mul­tiple, locale, et qui ne cherche pas pour le moment à éta­blir un rap­port de force très fort avec le néo­li­bé­ra­lisme et la des­truc­tion de la vie. Il me semble impos­sible d’imaginer actuel­le­ment une résis­tance très mas­sive (malgré le fait que ce soit un désir très fort que je par­tage), car on manque de modèles, de concepts, d’expériences. C’est un moment où il faut expé­ri­men­ter.

Par exemple, au niveau de la méde­cine et de la cli­nique psy, il faut expé­ri­men­ter de nou­velles formes de prise en charge qui s’émancipent de l’économisme et qui cherchent d’autres cri­tères d’efficacité pour remé­dier aux malaises des gens plutôt que de médi­ca­li­ser tous les pro­blèmes. Il faut cher­cher com­ment le déve­lop­pe­ment de liens sociaux et d’expériences alter­na­tives de soli­da­rité peut être beau­coup plus thé­ra­peu­tique que la médi­ca­li­sa­tion. Médicaliser des symp­tômes sociaux, par exemple, avec le Ritalin, c’est aller dans le sens de la réac­tion !

C’est une résis­tance au déve­lop­pe­ment d’une méde­cine de confort qui éloigne de plus en plus les gens de leur puis­sance d’agir et qui les place dans une posi­tion d’impuissance et d’objets pas­sifs. L’hypothèse est que, dans la souf­france contem­po­raine, les gens expriment quelque chose qui demande à s’émanciper et qui est leur puis­sance d’agir. Si en tant que méde­cin, je cherche à anéan­tir et à rendre muets tous les symp­tômes, malgré ma bonne volonté, je suis en train de par­ti­ci­per au mou­ve­ment pro­fond d’écrasement de la vie.


  1. Miguel Benasayag, La santé à tout prix, méde­cine et pou­voir, Paris, Bayard, 2008.
  2. Miguel Benasayag et Gérard Schmidt, Les pas­sions tristes. Souffrance psy­chique et crise sociale, Paris, La Découverte, 2003 et 2006.
  3. À noter qu’historiquement les hommes ont tou­jours pu « tou­cher » le corps des femmes (note édi­to­riale).
  4. Manuel diag­nos­tique et sta­tis­tique des troubles men­taux publié par la Société amé­ri­caine de psy­chia­trie (APA).
  5. La loi « métabo », pour syn­drome méta­bo­lique, 2008.
  6. Pierre-Henri Gouyon et Miguel Benasayag, Fabriquer le vivant ? Ce que nous apprennent les sciences de la vie sur les défis de notre époque, Paris, La Découverte, 2012.
  7. Aménagements en espaces ouverts.

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