Bilan tiède

J’aimerais continuer la discussion entreprise par le « bilan à froid » écrit le lendemain des élections, et sur lequel j’ai reçu une correspondance abondante. Je remercie en particulier Serge Denis, Éric Martin, Gordon Lefebvre, Richard Fidler et René Charest pour leurs remarques judicieuses. Plusieurs m’ont fait remarquer qu’en fin de compte, les carrés rouges ont gagné leurs élections, nonobstant l’éparpillement du vote ! Cela n’est pas rien d’observer que le parti du gouvernement qui a forcé la bataille a perdu, et que le parti qui s’est opposé à la répression a gagné. Ce n’est pas un détail ! Bref, bien qu’il soit encore tôt pour faire une analyse complète de l’élection et de ses résultats, il est important d’explorer et de discuter davantage.

La droite

Elle a bien performé la droite. Car de droite il s’agit tant avec le PLQ que la CAQ. Certes les nuances sont importantes et c’est en partie pour cela qu’il faut faire attention à ne pas simplifier leur victoire.

  • Le PLQ dispose d’un appareil rodé qui compense dans une certaine mesure ses défaillances politiques. Par exemple, il fait « sortir le vote » d’une manière remarquablement efficace. Par exemple chez moi dans Ahuntsic, la machine libérale cible systématiquement les résidences pour personnes âgées le long de la rivière des Prairies. Ils ont leurs « militants » dans ces résidences et ils s’occupent des gens. Ils ont lutté et obtenu des bureaux de scrutin dans les résidences même. Résultat, le PLQ obtient de très fortes majorités, pas tellement parce qu’il est connu, populaire ou controversé, mais tout simplement parce qu’il est là.
  • Le vote anglophone pour le PLQ doit également être nuancé. Les Anglos quand la question nationale n’est pas en jeu sont capables de voter à gauche (au niveau municipal par exemple), donc ce n’est pas aussi simple que cela ne paraît. Encore là, la machine bien rodée fait basculer le vote en jouant sur la peur et l’incompréhension face à la question québécoise. C’est évidemment la même chose pour les communautés immigrantes qui sont souvent sous la coupe de « barons ethniques » tous plus ou moins liés à l’appareil du pouvoir.
  • Le vote pour la CAQ a drainé large dont un grand nombre d’électeurs tout simplement insatisfaits tant du PLQ que du PQ et ce pour plusieurs raisons. Legault dans le dernier tournant a infléchi à droite son discours, probablement pour sécuriser le vote que drainait l’ADQ dans le passé. Mais une partie de ses électeurs n’ont pas voté pour ça, mais pour avoir de meilleurs services en éducation ou en santé. En passant, Legault a bien évité de prôner la privatisation et le démantèlement du secteur public.

Je vais m’arrêter là pour le moment, pour dire que le 60 % reçu par le PLQ et la CAQ ne signifie absolument pas que 60 % de la population est de droite ! Une fois cela dit, il faudra se lever de bonne heure pour aller chercher une partie de cette population, notamment en construisant une « machine » plus efficace, et en travaillant à mieux expliquer le programme de gauche à partir de leurs conditions et de leurs sensibilités, et pas des nôtres.

Le PQ

Le PQ me semble encore le plus grand perdant, et ce en dépit de sa victoire. Mais encore là, il faut nuancer :

  • Marois aura une marge de manœuvre du fait qu’il n’y aura pas d’élections imminentes (cela devrait réapparaître sur les écrans radars d’ici 18-24 mois) et donc elle a la capacité de gouverner en influençant les choses. Elle misera sur les valeurs « sûres » dans le domaine de la lutte contre la corruption et pour appuyer les CPE. Elle tentera de rallier les jeunes par des « états généraux » de l’éducation, en espérant que cela ne soit pas un autre sommet du ni-oui-ni-non.
  • Elle jouera sur les questions identitaires tout en tentant de confronter Harper, en sachant qu’il n’est pas en position de légiférer sur des dossiers chauds (loi 101), encore moins pour ouvrir un processus référendaire. Son objectif sans doute limité sera de « réchauffer les troupes » en attendant une prochaine élection.
  • Les experts et compétents du PQ comme Jean-François Lisée ont maintenant un gros argument pour convaincre le PQ d’aborder la discussion autrement avec QS et Option nationale, car il est très clair que 11 comptés ont été perdus à cause de la division du vote entre ces trois partis. Face à cette situation cependant, Marois va hésiter beaucoup. Elle ferait une erreur en pensant que le problème est seulement conjoncturel, mais elle pourrait espérer de ce côté. Si elle prend la chose plus au sérieux, l’idée d’une « négociation » à trois serait certes périlleuse, mais possible. Rien n’est impensable en tout cas.

Bref, il serait erroné de prévoir la « catastrophe imminente » pour le PQ. Pour autant, Marois doit s’attendre à de durs combats, aussi bien avec Harper qu’avec le PLQ et la CAQ. Autre facteur aggravant : le retour possible de la récession qui pourrait aggraver les tendances déjà observables au niveau de l’emploi et de l’investissement au Québec. En fonction de cela, le factionnalisme qui est dans le code génétique du PQ pourrait resurgir avant longtemps.

La gauche

Plusieurs correspondants de la semaine passée m’ont reproché mon pessimisme et même d’avoir sous-estimé l’avancée de QS. Effectivement en regardant bien la situation, cela mérite réflexion.

  • QS a doublé (et même un peu plus) ses électeurs et électrices. Certes cette avancée s’est à peu près limitée à Montréal (à l’exception du bel effort de Serge Roy dans Tachereau). D’une part, Montréal, ce n’est pas rien (50 % de la population !). Et dans plusieurs comptés, la progression a été impressionnante (Montréal centre) et ailleurs, plus qu’honorable. Par exemple à Montréal-Nord, la campagne de Will Prosper a touché beaucoup de monde et finalement, un nombre substantiel des gens des couches populaires et immigrantes ont voté, souvent pour la première fois dans leur vie !
  • La campagne a été bien menée : beaucoup de militantEs, de beaux outils de publicité, un message bien rodé et assez clair. Tout cela alimenté par une augmentation de presque 100% du membership. Les compétences qui se sont organisé pour supporter la campagne ont été remarquables.
  • L’entrée de Françoise à l’Assemblée nationale risque d’avoir un gros effet, peut-être aussi gros que celui qu’on a observé avec Amir. Comme la vie politique est tellement dominée par les médias, l’exposition télévisuelle qui vient avec le mandat de député peut être très importante dans la détermination de l’avenir des choses.
  • Reste la question de la prochaine élection et d’éventuelles négociations. Il n’y a ni raison ni motivation (de part et d’autre) pour parler d’une alliance stratégique. Le PQ est bien trop enfoncé dans son approche « lucide » néolibérale et QS est encore un irritant plus qu’une menace, du point de vue du PQ. Pour QS comme tel, il est important de construire la perspective alternative qui s’ébauche (ce n’est pas encore terminé) autour des thèmes du bien commun et de la démocratisation et donc, cette identité doit être préservée et renforcée. Mais est-ce suffisant pour empêcher toute discussion ? À l’Assemblée nationale, Françoise et Amir ont raison de dire que QS pourrait appuyer les propositions progressistes du gouvernement. En dehors de l’assemblée, d’autres accords partiels sont pensables, dont celui sur les comtés qui ont été emportés par la droite à cause, essentiellement, de la division du vote. Chose certaine, un accord sur cela n’aurait rien à voir avec les brutales propositions de Marc Laviolette qui voudrait tout simplement que QS disparaisse du décor ! Il faudrait donc que le PQ soit prêt à de réelles concessions. On n’est pas rendus là encore.

Avec tout cela, il faut se retrousser les manches et travailler fort. La prochaine campagne électorale est en fait presque commencée. La clé sera la capacité de la gauche et des mouvements sociaux de converger.