Bilan tiède

Par Mis en ligne le 11 septembre 2012

J’aimerais conti­nuer la dis­cus­sion entre­prise par le « bilan à froid » écrit le len­de­main des élec­tions, et sur lequel j’ai reçu une cor­res­pon­dance abon­dante. Je remer­cie en par­ti­cu­lier Serge Denis, Éric Martin, Gordon Lefebvre, Richard Fidler et René Charest pour leurs remarques judi­cieuses. Plusieurs m’ont fait remar­quer qu’en fin de compte, les carrés rouges ont gagné leurs élec­tions, non­obs­tant l’éparpillement du vote ! Cela n’est pas rien d’observer que le parti du gou­ver­ne­ment qui a forcé la bataille a perdu, et que le parti qui s’est opposé à la répres­sion a gagné. Ce n’est pas un détail ! Bref, bien qu’il soit encore tôt pour faire une ana­lyse com­plète de l’élection et de ses résul­tats, il est impor­tant d’explorer et de dis­cu­ter davan­tage.

La droite

Elle a bien per­formé la droite. Car de droite il s’agit tant avec le PLQ que la CAQ. Certes les nuances sont impor­tantes et c’est en partie pour cela qu’il faut faire atten­tion à ne pas sim­pli­fier leur vic­toire.

  • Le PLQ dis­pose d’un appa­reil rodé qui com­pense dans une cer­taine mesure ses défaillances poli­tiques. Par exemple, il fait « sortir le vote » d’une manière remar­qua­ble­ment effi­cace. Par exemple chez moi dans Ahuntsic, la machine libé­rale cible sys­té­ma­ti­que­ment les rési­dences pour per­sonnes âgées le long de la rivière des Prairies. Ils ont leurs « mili­tants » dans ces rési­dences et ils s’occupent des gens. Ils ont lutté et obtenu des bureaux de scru­tin dans les rési­dences même. Résultat, le PLQ obtient de très fortes majo­ri­tés, pas tel­le­ment parce qu’il est connu, popu­laire ou contro­versé, mais tout sim­ple­ment parce qu’il est là.
  • Le vote anglo­phone pour le PLQ doit éga­le­ment être nuancé. Les Anglos quand la ques­tion natio­nale n’est pas en jeu sont capables de voter à gauche (au niveau muni­ci­pal par exemple), donc ce n’est pas aussi simple que cela ne paraît. Encore là, la machine bien rodée fait bas­cu­ler le vote en jouant sur la peur et l’incompréhension face à la ques­tion qué­bé­coise. C’est évi­dem­ment la même chose pour les com­mu­nau­tés immi­grantes qui sont sou­vent sous la coupe de « barons eth­niques » tous plus ou moins liés à l’appareil du pou­voir.
  • Le vote pour la CAQ a drainé large dont un grand nombre d’électeurs tout sim­ple­ment insa­tis­faits tant du PLQ que du PQ et ce pour plu­sieurs rai­sons. Legault dans le der­nier tour­nant a inflé­chi à droite son dis­cours, pro­ba­ble­ment pour sécu­ri­ser le vote que drai­nait l’ADQ dans le passé. Mais une partie de ses élec­teurs n’ont pas voté pour ça, mais pour avoir de meilleurs ser­vices en édu­ca­tion ou en santé. En pas­sant, Legault a bien évité de prôner la pri­va­ti­sa­tion et le déman­tè­le­ment du sec­teur public.

Je vais m’arrêter là pour le moment, pour dire que le 60 % reçu par le PLQ et la CAQ ne signi­fie abso­lu­ment pas que 60 % de la popu­la­tion est de droite ! Une fois cela dit, il faudra se lever de bonne heure pour aller cher­cher une partie de cette popu­la­tion, notam­ment en construi­sant une « machine » plus effi­cace, et en tra­vaillant à mieux expli­quer le pro­gramme de gauche à partir de leurs condi­tions et de leurs sen­si­bi­li­tés, et pas des nôtres.

Le PQ

Le PQ me semble encore le plus grand per­dant, et ce en dépit de sa vic­toire. Mais encore là, il faut nuan­cer :

  • Marois aura une marge de manœuvre du fait qu’il n’y aura pas d’élections immi­nentes (cela devrait réap­pa­raître sur les écrans radars d’ici 18-24 mois) et donc elle a la capa­cité de gou­ver­ner en influen­çant les choses. Elle misera sur les valeurs « sûres » dans le domaine de la lutte contre la cor­rup­tion et pour appuyer les CPE. Elle ten­tera de ral­lier les jeunes par des « états géné­raux » de l’éducation, en espé­rant que cela ne soit pas un autre sommet du ni-oui-ni-non.
  • Elle jouera sur les ques­tions iden­ti­taires tout en ten­tant de confron­ter Harper, en sachant qu’il n’est pas en posi­tion de légi­fé­rer sur des dos­siers chauds (loi 101), encore moins pour ouvrir un pro­ces­sus réfé­ren­daire. Son objec­tif sans doute limité sera de « réchauf­fer les troupes » en atten­dant une pro­chaine élec­tion.
  • Les experts et com­pé­tents du PQ comme Jean-François Lisée ont main­te­nant un gros argu­ment pour convaincre le PQ d’aborder la dis­cus­sion autre­ment avec QS et Option natio­nale, car il est très clair que 11 comp­tés ont été perdus à cause de la divi­sion du vote entre ces trois partis. Face à cette situa­tion cepen­dant, Marois va hési­ter beau­coup. Elle ferait une erreur en pen­sant que le pro­blème est seule­ment conjonc­tu­rel, mais elle pour­rait espé­rer de ce côté. Si elle prend la chose plus au sérieux, l’idée d’une « négo­cia­tion » à trois serait certes périlleuse, mais pos­sible. Rien n’est impen­sable en tout cas.

Bref, il serait erroné de pré­voir la « catas­trophe immi­nente » pour le PQ. Pour autant, Marois doit s’attendre à de durs com­bats, aussi bien avec Harper qu’avec le PLQ et la CAQ. Autre fac­teur aggra­vant : le retour pos­sible de la réces­sion qui pour­rait aggra­ver les ten­dances déjà obser­vables au niveau de l’emploi et de l’investissement au Québec. En fonc­tion de cela, le fac­tion­na­lisme qui est dans le code géné­tique du PQ pour­rait resur­gir avant long­temps.

La gauche

Plusieurs cor­res­pon­dants de la semaine passée m’ont repro­ché mon pes­si­misme et même d’avoir sous-estimé l’avancée de QS. Effectivement en regar­dant bien la situa­tion, cela mérite réflexion.

  • QS a doublé (et même un peu plus) ses élec­teurs et élec­trices. Certes cette avan­cée s’est à peu près limi­tée à Montréal (à l’exception du bel effort de Serge Roy dans Tachereau). D’une part, Montréal, ce n’est pas rien (50 % de la popu­la­tion !). Et dans plu­sieurs comp­tés, la pro­gres­sion a été impres­sion­nante (Montréal centre) et ailleurs, plus qu’honorable. Par exemple à Montréal-Nord, la cam­pagne de Will Prosper a touché beau­coup de monde et fina­le­ment, un nombre sub­stan­tiel des gens des couches popu­laires et immi­grantes ont voté, sou­vent pour la pre­mière fois dans leur vie !
  • La cam­pagne a été bien menée : beau­coup de militantEs, de beaux outils de publi­cité, un mes­sage bien rodé et assez clair. Tout cela ali­menté par une aug­men­ta­tion de presque 100% du mem­ber­ship. Les com­pé­tences qui se sont orga­nisé pour sup­por­ter la cam­pagne ont été remar­quables.
  • L’entrée de Françoise à l’Assemblée natio­nale risque d’avoir un gros effet, peut-être aussi gros que celui qu’on a observé avec Amir. Comme la vie poli­tique est tel­le­ment domi­née par les médias, l’exposition télé­vi­suelle qui vient avec le mandat de député peut être très impor­tante dans la déter­mi­na­tion de l’avenir des choses.
  • Reste la ques­tion de la pro­chaine élec­tion et d’éventuelles négo­cia­tions. Il n’y a ni raison ni moti­va­tion (de part et d’autre) pour parler d’une alliance stra­té­gique. Le PQ est bien trop enfoncé dans son approche « lucide » néo­li­bé­rale et QS est encore un irri­tant plus qu’une menace, du point de vue du PQ. Pour QS comme tel, il est impor­tant de construire la pers­pec­tive alter­na­tive qui s’ébauche (ce n’est pas encore ter­miné) autour des thèmes du bien commun et de la démo­cra­ti­sa­tion et donc, cette iden­tité doit être pré­ser­vée et ren­for­cée. Mais est-ce suf­fi­sant pour empê­cher toute dis­cus­sion ? À l’Assemblée natio­nale, Françoise et Amir ont raison de dire que QS pour­rait appuyer les pro­po­si­tions pro­gres­sistes du gou­ver­ne­ment. En dehors de l’assemblée, d’autres accords par­tiels sont pen­sables, dont celui sur les comtés qui ont été empor­tés par la droite à cause, essen­tiel­le­ment, de la divi­sion du vote. Chose cer­taine, un accord sur cela n’aurait rien à voir avec les bru­tales pro­po­si­tions de Marc Laviolette qui vou­drait tout sim­ple­ment que QS dis­pa­raisse du décor ! Il fau­drait donc que le PQ soit prêt à de réelles conces­sions. On n’est pas rendus là encore.

Avec tout cela, il faut se retrous­ser les manches et tra­vailler fort. La pro­chaine cam­pagne élec­to­rale est en fait presque com­men­cée. La clé sera la capa­cité de la gauche et des mou­ve­ments sociaux de conver­ger.

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