Quel bilan pour le Printemps érable ?

Par Mis en ligne le 06 février 2018

Extraits choi­sis du livre de Arnaud Theurillat-Cloutier, Printemps de force, une his­toire enga­gée du mou­ve­ment étu­diant au Québec (1958-2013), Montréal, Lux édi­teur, 2017

La pos­si­bi­lité de la grève de 2012 trou­vait sa source dans la conver­gence de forces vives autour de l’Association pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante (ASSÉ). L’échec de 2007 avait plongé cette orga­ni­sa­tion dans une crise qui avait sus­cité une pre­mière cri­tique, celle de la ten­dance « prag­ma­tiste », laquelle elle-même avait appelé une « cri­tique de la cri­tique », pour l’essentiel regrou­pée autour de Force étu­diante cri­tique. Le com­pro­mis prag­ma­tiste, tout en main­te­nant les pra­tiques du syn­di­ca­lisme de combat, a fina­le­ment rallié la majo­rité des asso­cia­tions étu­diantes, avec des consé­quences favo­rables pour l’élargissement du mou­ve­ment : le pacte de non-agres­sion avec les fédé­ra­tions étu­diantes a foca­lisé l’attention sur l’antagonisme entre les gré­vistes et le gou­ver­ne­ment ; la par­ti­ci­pa­tion à la joute média­tique a permis à la CLASSE (Coalition large de l’ASSÉ) de conqué­rir une place consi­dé­rable dans le débat et de faire entendre un dis­cours de gauche peu commun (déso­béis­sance civile, mar­chan­di­sa­tion de l’éducation, fis­ca­lité pro­gres­sive, etc.); les alliances for­gées avec les groupes com­mu­nau­taires et syn­di­caux ont assuré le déve­lop­pe­ment de foyers de soli­da­rité et permis d’amasser des dons consi­dé­rables ; enfin, le renou­vè­le­ment esthé­tique de l’ASSÉ a permis une cer­taine dé-mar­gi­na­li­sa­tion dans la popu­la­tion étu­diante.

Pourquoi le gou­ver­ne­ment libé­ral n’a-t-il jamais plié, alors qu’il l’avait fait en 2005 ? Le mou­ve­ment étu­diant n’avait pour­tant jamais déployé un tel rap­port de force. Il faut croire que la hausse des frais consti­tuait une pièce maî­tresse du pro­gramme poli­tique du gou­ver­ne­ment, pour laquelle il était prêt à de nom­breux sacri­fices. Cherchait-il à casser le mou­ve­ment social le plus dyna­mique de la pro­vince, pour servir un aver­tis­se­ment aux autres mou­ve­ments sociaux ? D’un point de vue global, un recul aurait pu être inter­prété comme un dan­ge­reux pré­cé­dent, alors qu’ailleurs dans le monde les poli­tiques d’austérité avaient été impo­sées malgré la contes­ta­tion. L’enjeu était de taille : le gou­ver­ne­ment libé­ral ne pou­vait pas lâcher.

Quel bilan peut-on tirer de cette lutte ? Certes, les libé­raux n’ont jamais reculé, mais il sem­blait peu pro­bable qu’ils le feraient après tout cet achar­ne­ment. En remet­tant leur sort entre les mains des élec­teurs et des élec­trices, ils ont tou­te­fois perdu leur pari. Le gou­ver­ne­ment Marois a annulé la hausse, mais il a imposé une indexa­tion l’année sui­vante. Pour la condi­tion étu­diante, il est incon­tes­table que le mou­ve­ment a porté fruit : la hausse annuelle des frais (indexa­tion) est moindre que celle qui pré­va­lait depuis 2007 (100 $), et des amé­lio­ra­tions ont été appor­tées aux prêts et bourses[2]. Malgré cela, pour plu­sieurs mili­tantes et mili­tants embal­lés par le mou­ve­ment, ce résul­tat sem­blait bien maigre au regard des espoirs de trans­for­ma­tion sociale pro­fonde sus­ci­tés par la grève[3]. Paradoxalement, ce sont les com­men­ta­teurs de droite qui semblent avoir le plus insisté sur la vic­toire étu­diante, en pre­nant tou­jours bien soin de réaf­fir­mer du même coup le carac­tère pré­ten­du­ment cor­po­ra­tiste et mino­ri­taire du mou­ve­ment[4].

De son côté, Gabriel Nadeau-Dubois a tiré un bilan géné­ra­le­ment posi­tif de la grève de 2012. Dans son livre Tenir tête, il insiste sur les consé­quences de la vic­toire sur l’accessibilité aux études[5]. La co-porte-parole de la CLASSE, Camille Robert, plutôt cri­tique au sujet du résul­tat de la grève, a mis l’accent sur ses consé­quences à plus long terme sur la poli­ti­sa­tion des étu­diants et étu­diantes[6]. Ainsi, le bilan au sein du mou­ve­ment étu­diant fut plutôt mitigé, même si géné­ra­le­ment tous convinrent que la mobi­li­sa­tion avait été une réus­site.

Seule avait manqué à cette contes­ta­tion sociale l’implication sou­te­nue des cen­trales syn­di­cales. Outre leur par­ti­ci­pa­tion aux grandes mani­fes­ta­tions et leur aide logis­tique et finan­cière, sur­tout par l’entremise des syn­di­cats affi­liés, elles se sont tenues plutôt en retrait du conflit. Aux yeux de bien des membres de la CLASSE, après les mani­fes­ta­tions, les blo­cages et la per­tur­ba­tion des ins­ti­tu­tions sco­laires, le mou­ve­ment social ne pou­vait passer à une étape supé­rieure qu’en béné­fi­ciant de la soli­da­rité des tra­vailleuses et tra­vailleurs. À plu­sieurs reprises, le mou­ve­ment a tenté de tisser des ponts avec les syn­di­qués, mais ces ten­ta­tives ont été peu fruc­tueuses.

Le 17 février à Montréal et le 31 mars à Alma, ils étaient des dizaines d’étudiantes et étu­diants, voire des cen­taines dans le cas d’Alma[7], à mani­fes­ter pour appuyer les lock-outés de Rio Tinto Alcan. Plusieurs se sont aussi soli­da­ri­sés de la cause des employés d’Aveos à Montréal[8]. Le 9 et le 14 avril, la CLASSE a éga­le­ment orga­nisé un ras­sem­ble­ment et une « mani­fes­ta­tion popu­laire pour un prin­temps qué­bé­cois » afin d’élargir les reven­di­ca­tions por­tées par le mou­ve­ment en ins­cri­vant la lutte étu­diante dans la lutte glo­bale contre la tari­fi­ca­tion et la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics. La CLASSE avait même résolu de « lancer un débat public sur une grève sociale[9] ». Cet appel a eu un cer­tain reten­tis­se­ment dans le milieu com­mu­nau­taire, notam­ment parmi les membres de la Coalition Main rouge. Plusieurs groupes com­mu­nau­taires ont ainsi fermé leurs portes les 1er et 15 mai pour pro­tes­ter contre les hausses tari­faires. Par contre, dans le milieu syn­di­cal, ce débat n’a pas che­miné.

Au-delà des décla­ra­tions de prin­cipes, les grandes cen­trales semblent ainsi avoir manqué leur rendez-vous avec l’histoire, per­pé­tuant la crise poli­tique du syn­di­ca­lisme dans laquelle elles sont plon­gées depuis plu­sieurs années. La soli­da­rité des tra­vailleuses et tra­vailleurs s’est plutôt mani­fes­tée dans les syn­di­cats de la base et les orga­ni­sa­tions infor­melles, comme Profs contre la hausse, très actifs durant le conflit, ou encore Infirmières contre la hausse.

Cette grève a aussi été à l’origine de nombre de débats qui ont dépassé de loin les seuls enjeux du monde étu­diant. Il est même plutôt éton­nant de consta­ter à quel point l’enjeu du finan­ce­ment de l’éducation post­se­con­daire a été si peu pré­sent durant ces six mois de grève. Après avoir pré­senté les posi­tions des par­ties en pré­sence pen­dant les pre­miers jours du conflit, les médias ont sur­tout fait porter leur atten­tion sur la démo­cra­tie étu­diante, le droit de grève étu­diant, le droit de mani­fes­ter, les mani­fes­ta­tions « vio­lentes » et les inter­ven­tions poli­cières, les injonc­tions et le refus de négo­cier du gou­ver­ne­ment. Les grands médias qué­bé­cois avaient, bien avant la grève, pris posi­tion en faveur de la hausse des frais de sco­la­rité. Mais leur appui à la posi­tion gou­ver­ne­men­tale ne s’est pas limité à la défense de la « juste part » : il a été doublé d’un constant tra­vail de délé­gi­ti­ma­tion des asso­cia­tions et actions étu­diantes. Cette vague de « pro­pa­gande[10] » pro­gou­ver­ne­men­tale, voire de « bru­ta­lité média­tique[11] », n’a pas été sans effet sur le cours des évé­ne­ments : d’un côté, elle a ren­forcé la cohé­sion des gré­vistes, « offus­qués » d’être pré­sen­tés comme « des cas­seurs et des per­sonnes vio­lentes[12] », et de l’autre, elle a légi­timé la répres­sion poli­cière en niant aux mani­fes­tants toute ratio­na­lité, et inci­dem­ment toute huma­nité.

Ce Printemps érable n’aurait jamais été aussi mar­quant s’il n’avait pas donné lieu à une répres­sion poli­tique sans pré­cé­dent. Entre février et sep­tembre 2012, on compte 3499 arres­ta­tions, la plu­part à l’occasion d’arrestations de masse, prin­ci­pa­le­ment sur le ter­ri­toire du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). En raison du main­tien du Règlement P-6 à Montréal, et ce, malgré l’abrogation de la loi spé­ciale qui restrei­gnait le droit de mani­fes­ter, plus de 1539 arres­ta­tions ont éga­le­ment eu lieu dans l’année qui a suivi la fin de la grève[13]. On dénombre des dizaines de bles­sés, dont cer­tains res­te­ront mar­qués à vie[14]. L’ampleur et la récur­rence de la répres­sion laissent croire qu’il s’agissait d’une « vio­lence sys­té­ma­tique, très bien orches­trée », « très loin de simples bavures[15] », comme l’analyse Christian Nadeau. Dans un rap­port de 2015, La Ligue des droits et liber­tés sou­tient que nous assis­tons (tou­jours) à une vague inédite de répres­sion carac­té­ri­sée par un « pro­fi­lage dis­cri­mi­na­toire fondé sur les convic­tions poli­tiques[16] ».

Les inter­ven­tions poli­cières mus­clées, en par­ti­cu­lier celle de la Sûreté du Québec à Victoriaville, ont poussé le gou­ver­ne­ment Marois à mettre sur pied une com­mis­sion d’enquête sur les « évé­ne­ments du prin­temps 2012 ». La com­mis­sion a for­mulé dans son rap­port de nom­breuses cri­tiques à l’endroit des forces poli­cières, ciblant sur­tout les arres­ta­tions de masse et les condi­tions de déten­tion déplo­rables[17]. Elle a même recom­mandé un mora­toire sur les armes inter­mé­diaires d’impact à pro­jec­tiles et sug­géré d’interdire le poivre de Cayenne « dans le contexte par­ti­cu­lier du contrôle de foule[18] ». Ces recom­man­da­tions n’ont jamais été appli­quées.

La répres­sion poli­tique s’est éga­le­ment tra­duite par la judi­cia­ri­sa­tion du conflit. Jamais une grève étu­diante n’avait fait face à une telle ava­lanche d’injonctions, de sur­croît à la demande d’étudiants et étu­diantes. Les juges ont presque tou­jours donné raison à l’interprétation clien­té­liste du droit à l’éducation, en plus d’encourager la trans­gres­sion de la règle d’usage vou­lant que les éta­blis­se­ments d’enseignement soient des sanc­tuaires invio­lables par des poli­ciers armés. Les juristes proches de la CLASSE ont sou­li­gné la poli­ti­sa­tion dan­ge­reuse de l’appareil judi­ciaire[19].

Auparavant, la grève était tolé­rée, voire même recon­nue par les éta­blis­se­ments d’enseignement. Au niveau col­lé­gial, il n’était pas rare, même en 2012, qu’un pro­to­cole de grève exis­tât entre les asso­cia­tions étu­diantes et les admi­nis­tra­tions, pré­voyant la levée des cours en cas de pique­tage. La consti­tu­tion d’une oppo­si­tion orga­ni­sée aux grèves étu­diantes, réunie autour de la Fondation 1625, a placé toute future grève étu­diante sous l’épée de Damoclès des injonc­tions. Et le mou­ve­ment étu­diant ne semble plus à l’abri d’une bru­tale inter­ven­tion éta­tique par le biais d’une loi spé­ciale. Dans un tel contexte, le mou­ve­ment étu­diant se retrouve dans une posi­tion pré­caire. En l’absence d’encadrement légis­la­tif, toute grève devra inévi­ta­ble­ment tenir compte des menaces juri­diques qui pèsent sur elle dans sa réflexion stra­té­gique.

La grande grève de 2012 a fait de la ten­dance com­ba­tive le fer-de-lance d’une vaste contes­ta­tion sociale. Contrairement à nombre de mou­ve­ments sociaux et de syn­di­cats dont la résis­tance a été brisée par les poli­tiques néo­li­bé­rales dans les der­nières années, le mou­ve­ment étu­diant a réussi, malgré son renou­vel­le­ment per­pé­tuel, à main­te­nir une « infra­struc­ture de la dis­si­dence[20] ». Il a su per­pé­tuer une com­mu­nauté de lutte par la trans­mis­sion de savoirs et de pra­tiques mili­tantes qui cherchent tou­jours à assu­rer une plus grande démo­cra­ti­sa­tion de la vie poli­tique. Les mou­ve­ments sociaux du Québec auraient tout à gagner de s’inspirer des pra­tiques démo­cra­tiques et de la dyna­mique des asso­cia­tions étu­diantes com­ba­tives.

Arnaud Theurillat-Cloutier[1]

Notes

  1. Doctorant en socio­lo­gie à l’UQAM et pro­fes­seur de phi­lo­so­phie au Collège Jean-de-Brébeuf.
  2. Augmentation des bourses de 190 $ pour 120 000 étu­diants et étu­diantes. Augmentation du seuil de contri­bu­tion paren­tale à 37 000 $ en 2013-2014 (au lieu de 36 000 $) et à 41 000 $ en 2014-2015 (au lieu de 40 000 $). Sources : Tommy Chouinard, « Des bourses sup­plé­men­taires pour 120 000 étu­diants », La Presse, 15 mai 2013 ; Gouvernement du Québec, « Décret 984-2013, 25 sep­tembre 2013 », Gazette offi­cielle du Québec, 9 octobre 2013, 145e année, n° 41, p. 4611-4614.
  3. Camille Tremblay-Fournier, « La grève étu­diante pour les nulles. Qui paie le prix des résis­tances au capi­ta­lisme néo­li­bé­ral ? », dans Marie-Ève Suprenant et Mylène Bigaouette (dir.), Les femmes changent la lutte : au coeur du prin­temps qué­bé­cois, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2013, p. 74.
  4. Marc Simard, Histoire du mou­ve­ment étu­diant qué­bé­cois, 1956-2013. Des Trois Braves aux carrés rouges, Québec, Presses de l’Université Laval, 2013, p. 242-243.
  5. Gabriel Nadeau-Dubois, Tenir tête, Montréal, Lux, 2013 p. 199.
  6. Camille Robert, « Récit imagé de la grève étu­diante et du “prin­temps qué­bé­cois” », dans Jean-Pierre Boyer, David Widgington, Jasmin Cormier et Jean Desjardins, À force d’imagination. Affiches et arté­facts du mou­ve­ment étu­diant au Québec 1958-2013, Montréal, Lux, 2013, p. 108.
  7. La mani­fes­ta­tion a pu béné­fi­cier entre autres de la pré­sence des membres de la CLASSE réunis en congrès au col­lège d’Alma.
  8. La Presse cana­dienne, « Manifestation : les étu­diants se joignent aux tra­vailleurs d’Aveos », La Presse, 25 avril 2012.
  9. CLASSE, « Procès-verbal du Congrès du 31 mars et 1er avril 2012 », Alma.
  10. Luc Vaillancourt, « L’invention de la majo­rité silen­cieuse », dans Pierre-André Tremblay, Michel Roche et Sabrina Tremblay (dir.), Le prin­temps qué­bé­cois. Le mou­ve­ment étu­diant de 2012, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2015, p. 19.
  11. Christian Nadeau, dans Dérives, docu­men­taire, 99 Média, 2012.
  12. Dominic Foisy et Marc Sarazin, « GRE2012 – Méthodologie de l’action col­lec­tive étu­diante. Quand les étudiantEs de l’Outaouais font la leçon ! », dans Francine Sinclair, Stéphanie Demers et Guy Bellemare (dir.), Tisser le fil rouge. Le Printemps érable en Outaouais. Récits mili­tants, Mont-Royal, M édi­teur, 2014, p. 87.
  13. Ligue des droits et liber­tés, « Manifestations et répres­sion », juin 2015, p. 6.
  14. Serge Ménard, Bernard Grenier et Claudette Carbonneau, « Rapport de la Commission spé­ciale d’examen des évé­ne­ments du prin­temps 2012 », Gouvernement du Québec, mars 2014, p. 15.
  15. Christian Nadeau, « La grève de 2012. Autonomie, mépris et recon­nais­sance », dans Pierre-André Tremblay, Michel Roche et Sabrina Tremblay (dir.), Le prin­temps qué­bé­cois, op. cit., p. 83.
  16. Ligue des droits et liber­tés, « Manifestations et répres­sion », juin 2015, p. 8.
  17. Serge Ménard, Bernard Grenier et Claudette Carbonneau, « Rapport de la Commission spé­ciale d’examen des évé­ne­ments du prin­temps 2012 », op. cit., p. 200.
  18. Ibid., p. 263 et 294.
  19. Ligue des droits et liber­tés, Association des juristes pro­gres­sistes, Association pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante, « Répression, dis­cri­mi­na­tion et grève étu­diante », rap­port, avril 2013.
  20. Sur ce concept, voir Alan Sears, The Next New Left : The History of the Future, Black Point (Nouvelle-Écosse), Fernwood, 2013.

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