Bilan du Sommet de Cochabamba Entrevue avec Martha Harnecker

Mis en ligne le 13 mai 2010

Dans cette entre­vue réa­li­sée pour le maga­zine boli­vien Cambio, Martha Harnecker dresse un bilan de la Conférence mon­dial des Peuples sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques et les droits de la Mère Terre, qui s’est tenue à Cochabamba du 19 au 22 avril der­nier.

Source : www​.cambio​.bo

Traduction : Françoise Breault et Jacques B. Gélinas.

Martha Harnecker est une mili­tante chi­lienne de longue date qui a par­ti­cipé au mou­ve­ment qui a porté Allende au pou­voir au début des années 1970. Elle suit de près l’évolution des mou­ve­ments de gauche en Amérique latine, par­ti­cu­liè­re­ment en Bolivie, au Venezuela et en Équateur.

Plus de 35 000 per­sonnes en pro­ve­nance de 126 pays ont par­ti­cipé à la Conférence, à l’invitation du pré­sident de la Bolivie Evo Morales. Des repré­sen­tants de cen­taines d’organisations de la société civile, des com­mu­nau­tés autoch­tones, des scien­ti­fiques, des syn­di­ca­listes et des étu­diants ont pris part aux diverses com­mis­sions.

Quel est votre éva­lua­tion de la Conférence mon­diale des peuples sur les Changements cli­ma­tiques et les droits de Mère Terre ?

C’est extra­or­di­naire ce qui est arrivé à Cochabamba, c’est incroyable tant de pays, tant de posi­tions diverses et tant de gens qui ont répondu à l’appel. C’est incroyable com­ment, dans les com­mis­sions, malgré les grandes dis­cus­sions et les contro­verses , on a réussi à en arri­ver à des accords. Je suis très éton­née de voir com­ment d’excellents docu­ments ont été pré­sen­tés à la plé­nière. Dans ce genre d’événements, il y a géné­ra­le­ment, des affron­te­ments impor­tants, mais ce ne fut pas le cas ici.

Est-ce que vous avez tra­vaillé sur les pro­po­si­tions du réfé­ren­dum ? Qu’est-ce qui en est res­sorti pour l’avenir ?

Je me suis concen­trée sur la com­mis­sion du réfé­ren­dum, parce qu’elle me parais­sait favo­ri­ser l’accumulation de forces pour chan­ger la situa­tion éco­lo­gique dans le pays. Il me paraît fon­da­men­tal de créer un rap­port de forces dans nos popu­la­tions pour faire pres­sion sur les gou­ver­ne­ments. Car on peut faire de très belles décla­ra­tions, avoir de très beaux objec­tifs, mais si nous ne par­ve­nons pas à ce que nos popu­la­tions s’engagent dans cette lutte, nous n’atteindrons pas nos objec­tifs. Donc, pour moi, la consul­ta­tion popu­laire peut se faire avec la col­la­bo­ra­tion des gou­ver­ne­ments dans cer­tains pays, mais nous pou­vons aussi la faire dans tous les pays où nous dis­po­sons d’un mini­mum d’organisation pour une consul­ta­tion maison par maison, conscien­ti­sant de cette façon chaque foyer de notre pays. Ce serait l’idéal. Une telle consul­ta­tion dis­tri­bue­rait les tâches entre une foule de gens qui aujourd’hui ne veulent pas mili­ter dans des partis, parce sou­vent les partis ont perdu toute cré­di­bi­lité ; des gens qui veulent, qui ont la volonté de chan­ger le monde, qui veulent vivre dans un monde dif­fé­rent.

Est-ce que le pou­voir de convo­ca­tion de Evo Morales a été déter­mi­nant pour ce Sommet ?

Je crois que l’idée d’Evo Morales fut extra­or­di­naire, je crois qu’Evo est le Président qui touche le plus de coeurs dans le monde. C’est mer­veilleux d’avoir un Président autoch­tone de l’un de nos pays à la tête de ce mou­ve­ment. Cependant, il faut être très vigi­lant et veiller à ce que ce mou­ve­ment en soit un très large, sans sec­ta­risme. Car sou­vent il arrive que cer­taines orga­ni­sa­tions s’approprient ces idées si for­mi­dables et ne laissent pas par­ti­ci­per tout le monde, ce qui créent des malaises. Je crois que nous devons donner l’exemple sur ce point fon­da­men­tal pour la nou­velle poli­tique de la gauche, que le plus impor­tant est que nous nous met­tions d’accord sur ce qui nous unit et que nous lais­sions de côté ce qui nous sépare. Aujourd’hui, ce qui doit nous unir, c’est le thème de la défense de l’environnement et celui de la paix. Et ainsi beau­coup, beau­coup de portes s’ouvriront.

Nous devons veiller à ce que les comi­tés natio­naux qui vont se créer – parce qu’il y aura un comité inter­na­tio­nal et d’autres natio­naux – demeurent grands ouverts et qu’aucun groupe ne se les appro­prie au dépend d’un autre.

Croyez-vous que la nou­velle pro­blé­ma­tique mise de l’avant à Cochabamba a suf­fi­sam­ment de force pour se tailler une place à l’Organisation des Nations Unies ?

Je crois que per­sonne ne peut igno­rer tous ces gens qui se sont réunies ici. Il s’agit d’un évé­ne­ment poli­tique qui évi­dem­ment rejoin­dra peu à peu les orga­nismes offi­ciels. Et nous, nous devons tra­vailler en ce sens. Souhaitons que dans le futur, on puisse orga­ni­ser un réfé­ren­dum dans le monde entier, comme le veut le pré­sident Evo. Entre temps, orga­ni­sons des consul­ta­tions popu­laires, tra­vaillons à la conscien­ti­sa­tion des gens. Oui je crois évi­dem­ment que cela va avoir des réper­cus­sions. Mais il est impor­tant d’être vigi­lant, parce que sou­vent, dans les milieux pro­gres­sistes, nous avons d’excellentes idées que nous détrui­sons ensuite par pure sot­tise. Je crois que nous devons être suf­fi­sam­ment matures et souples, essayer de tou­jours trou­ver les moyens de rejoindre le maxi­mum de per­sonnes, et être conscients qu’il y aura tou­jours des « infil­trés » qui vou­dront nous détruire.

Quel agenda allez-vous appor­ter à Cancun ? Sera-t-il dif­fé­rent de celui de Copenhague ?

On pen­sait faire un réfé­ren­dum ou une consul­ta­tion popu­laire avant le Sommet de Cancun, mais pour être objec­tifs, cela ne pour­rait se faire que dans les pays où il y a déjà une orga­ni­sa­tion, où il y a déjà une expé­rience de réfé­ren­dum ou de consul­ta­tion, comme au Brésil par exemple, où déjà diverses consul­ta­tions ont eu lieu, comme celle sur la ZLEA ( Zone de libre-échange des Amériques) et autres. Dans d’autres pays, rien de cela n’a jamais eu lieu. Organiser tout ce pro­ces­sus comme nous le vou­drions requiert du temps.

Nous pou­vons faire les choses de façon super­fi­cielle, mais ce qu’il faut, c’est une trans­for­ma­tion pro­fonde de la men­ta­lité des gens et pour cela nous avons besoin de temps. C’est donc matière à dis­cus­sion, et je crois que la com­mis­sion inter­na­tio­nale devra réflé­chir sur ce avec quoi nous nous pré­sen­te­rons au Somment, où nous en sommes. Je crois que ce n’est pas encore tout à fait clair. Autrement dit, qu’allons-nous faire avant le Sommet ? Initialement on avait pensé à un réfé­ren­dum, mais après réflexion, cette idée a été aban­don­née. Présentement, nous devons penser à ce que nous allons faire. Oui, nous avons beau­coup de choses à dire et je crois que les mêmes com­mis­sions ont déjà éla­boré un impor­tant maté­riel de pré­sen­ta­tion, à par­faire dans les 10 ou 9 mois qu’il nous reste ; par exemple, si nous arri­vons avec 40 à 50% des comi­tés natio­naux créés pour le réfé­ren­dum, c’est déjà un élé­ment impor­tant.

En tout cas, ici à Cochabamba, un pré­cé­dent a été établi, à savoir que des voix montent du peuple qui réclament la défense de la Mère Terre.

En effet, et je crois qu’il ne s’agit pas seule­ment de cet évé­ne­ment poli­tique qui a eu lieu à Cochabamba, mais plutôt que les gens qui sont venus ici, s’en retournent avec une déter­mi­na­tion nou­velle à tra­vailler, après avoir vu com­bien nous sommes nom­breux ; c’est ce qui se passe dans les forums sociaux mon­diaux : il n’y a pas de grandes mani­fes­ta­tions et décla­ra­tions, mais c’est le fait d’être ras­sem­blés qui est impor­tant. La mul­ti­tude radi­ca­liza (convainc ? nous ren­force ? Nous rend conscients) plus que les décla­ra­tions. Parfois, nous ima­gi­nant pro­gres­sifs, nous croyons que ce qui est impor­tant, c’est d’accumuler les paroles radi­cales dans nos dis­cours. Moi, je dis qu’une orga­ni­sa­tion se radi­ca­lise quand ses membres constatent qu’ils sont nom­breux ceux qui luttent pour le même objec­tif.

Que vous reste-t-il à dire au moment de la clô­ture de ce pre­mier Sommet cli­ma­tique ?

Seulement de répé­ter que je suis impres­sion­née. Jamais je n’aurais cru qu’on puisse atteindre de tels résul­tats. J’avais pensé quelque chose de très infor­mel, très chao­tique. Mais je crois que quelque chose est sur­venu, quelque chose d’étonnant, à savoir que nos pays ont vécu ce pro­ces­sus, avec grande matu­rité et vita­lité. Il s’agit d’une mani­fes­ta­tion de matu­rité incroyable. Par exemple, les Boliviens, pou­vaient-ils s’imaginer cette Bolivie qu’ils sont en train de vivre ?… Jamais l’Amérique latine, quand le pré­sident Hugo Chavez a triom­phé en 98, ne s’était ima­giné qu’elle allait vivre ce qu’elle vit aujourd’hui. Je consi­dère – comme nous l’enseigne l’histoire – que lorsque les pro­ces­sus de chan­ge­ments com­mencent à faire irrup­tion, alors les délais sont rac­cour­cis comme dans les pro­ces­sus révo­lu­tion­naires, et il en résulte une trans­for­ma­tion des men­ta­li­tés. Dans cette ren­contre, les diri­geants autoch­tones ont fait preuve de matu­rité.

Est-ce qu’il y a des risques que ce nou­veau pou­voir que les gens se sont donnés dégé­nère en abus de pou­voir ?

Certainement, et je le sou­ligne pour que la Bolivie en tienne compte. De l’extérieur, nous avons le sen­ti­ment que par­fois vous croyez que le monde a évolué aussi rapi­de­ment que vous et que vous deman­dez aux gens des choses qu’on ne peut pas encore exiger d’eux. Ce qui se passe ici est le résul­tat d’années de lutte. Dans cer­tains pays, la lutte ne fait que com­men­cer. Il faut donc essayer de com­prendre que tout le monde n’a pas atteint le même niveau. Nous devons donc les aider à rejoindre les mou­ve­ments les plus avan­cés en Amérique latine. Parfois, je sens que les sec­teurs popu­laires, du fait qu’ils ont gagné les élec­tions, com­mencent à se sentir très forts et au lieu d’utiliser cette force pour pro­mou­voir les mou­ve­ments sociaux deviennent arro­gants et com­mencent à dire : « Nous sommes le pou­voir et vous devez vous sou­mettre à nous ». Je crois que cela est très mal­sain, que ça peut nous faire recu­ler car un gain n’est jamais défi­ni­tif et peut se perdre.

Je crois qu’en Bolivie, les der­nières élec­tions ont apporté des leçons inté­res­santes. On a beau­coup gagné, beau­coup avancé, mais pas autant que l’on espé­rait. Nous devons com­men­cer à nous deman­der pour­quoi nous n’avançons pas davan­tage. Des gens, je crois, ont l’impression qu’il y a beau­coup d’arrogance de la part du MAS [Movimiento al socia­lismo, le parti poli­tique d’Evo Morales], Et cela, il faut y faire atten­tion, car nos orga­ni­sa­tions poli­tiques devraient être des faci­li­ta­trices de la par­ti­ci­pa­tion, des ras­sem­bleuses, des péda­gogues popu­laires ; atten­tion à ne pas répé­ter les erreurs du passé, alors que nous étions auto­ri­taires, qu’on se croyait pro­prié­taire de la vérité. Je crois que cela nous devons le dépas­ser.

C’est d’une nou­velle culture de la gauche dont nous avons besoin pour construire une société, dans une tran­si­tion paci­fique et inclu­sive repo­sant sur une vaste alliance popu­laire.

Source : www​.cambio​.bo/​n​o​t​i​c​i​a.php ?fe…

Traduction : Françoise Breault et Jacques B. Gélinas.

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