Bienvenue à l’université d’été des NCS

Par Mis en ligne le 22 août 2010

Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu.
— Bertolt Brecht

Depuis plu­sieurs années déjà, les théo­ries cri­tiques dans la tra­di­tion du mar­xisme ont été relé­guées. Dans beau­coup d’université, les profs se tiennent loin de ces « vieille­ries » et se consacrent à déve­lop­per leur tra­vail dans un étroit cloi­son­ne­ment dis­ci­pli­naire. Une cer­taine tra­di­tion de la pensée cri­tique qui était née d’une alliance féconde entre philo, socio, droit, his­toire, poli­tique, éco­no­mie, esthé­tique, a donc été refou­lée peu à peu.

Les grands assauts

Cette évo­lu­tion n’est pas for­tuite. Le triomphe (tem­po­raire) de la pensée unique néo­li­bé­rale a balayé le champ de la pensée depuis au moins 30 ans. Les intel­lec­tuels de ser­vice ont bien fait leur job en pro­cla­mant que c’était la « fin de l’histoire » et qu’il n’y a avait plus qu’à se confor­mer. Les cri­tiques pou­vaient tou­jours se « réfu­gier » dans les études cultu­relles pour ne pas dire cultu­ra­listes pour décryp­ter des micro réa­li­tés et non plus une société, des dif­fé­rences et non plus des conver­gences, bref des récits et des nar­ra­tifs rétré­cis, qui devaient rem­pla­cer la grande et méchante méta théo­rie du passé, notam­ment le mar­xisme. Beaucoup d’intellectuels se sont alors mis à pour­chas­ser le « monstre tota­li­taire», via la phi­lo­so­phie poli­tique libé­rale (ins­pi­rée par J. Rawls), à pro­mou­voir l’État de droit (bour­geois), les liber­tés indi­vi­duelles (la société n’«existe pas», disait Madame Thatcher) et glo­ba­le­ment une vision dépo­li­ti­sée et dépo­li­ti­sante des enjeux sociaux.

Ce « triomphe » tem­po­raire -on s’entend- fai­sait partie d’un cycle poli­tique marqué par l’assaut tout azimut du capi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant (néo­li­bé­ra­lisme) contre les classes popu­laires, qui visait, outre la « bataille des idées», le déman­tè­le­ment des acquis arra­chés de haute lutte par les peuples et les pro­lé­taires tout au long du XXe siècle. En fin de compte, cet assaut est venu de grandes défaites et de grands retour­ne­ments. L’implosion du « socia­lisme réel­le­ment exis­tant», long­temps prévu et pré­vi­sible, a été un point fort de ce retour­ne­ment. L’enlisement d’États pro­gres­sistes et de mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale ou démo­cra­tiques, l’avilissement de la pensée cri­tique sous le poids des « je-sais-tout-ismes » et des dog­ma­tismes de toutes sortes, ont été d’autres élé­ments qui ont gri­gnoté, puis fait écla­ter la pers­pec­tive de trans­for­ma­tion sociale qui pré­va­lait depuis les élans pro­phé­tiques du Manifeste du parti com­mu­niste et de l’État et la révo­lu­tion.

Les dégâts causés par cette dévas­ta­tion ont été ter­ribles et ont un impact durable. Le sen­ti­ment de défaite s’est infil­tré dans les recoins de la pensée et des luttes, comme on le constate sur­tout dans le mou­ve­ment syn­di­cal. Il faudra du temps et de l’énergie pour chan­ger le cours. Mais jus­te­ment, c’est pour cela que nous sommes là !!!

Les grandes résistances

Et si on est ici, ce n’est pas un hasard. Le vent a com­mencé à chan­ger, porté par des résis­tances inédites, ici et là. La pensée unique s’est dégon­flée, parce que des Astérix ont tenu tête, aussi parce que la voyou­cra­tie au pou­voir a montré de quoi elle était capable, en sac­ca­geant l’emploi et les retraites, en menant le monde dans une « guerre sans fin ». Mais l’affrontement est sur­tout venu d’en bas, par un « monde du tra­vail » sous le choc mais encore résis­tant, par des jeunes et des femmes, des sans voix et des sans papier, des « indi­gènes » qu’on avait oublié sous des cen­te­naires d’apartheid, bref par des masses dif­fé­ren­ciées mais conver­gentes, ce que Negri a appelé, de manière pro­vo­ca­trice, la « mul­ti­tude ».

Tout cela a débou­ché et débouche sur de grandes confron­ta­tions. La ques­tion éter­nelle et lan­ci­nante du POUVOIR surgit et resur­git, éga­le­ment celle des alliances, des stra­té­gies, de la construc­tion des alter­na­tives qui font, de manière inégale, le deuil d’un ancien socia­lisme empous­siéré, et qui explorent, encore de manière bal­bu­tiante, les nou­velles ave­nues tra­cées par le fémi­nisme, l’altermondialisme, l’écologie poli­tique, tout en revi­si­sant, pour les actua­li­ser et les trans­for­mer, les superbes intui­tions de Marx et de bien d’autres. Parallèlement se (re)pose la ques­tion des outils : mou­ve­ments, réseaux, partis et autres méca­nismes sont revus et exa­mi­nés, dans un débat vigou­reux et brave, sans tabou. Des expé­riences en cours, dont celles de Québec Solidaire, ouvrent non seule­ment de nou­veaux sen­tiers, mais forcent à la réflexion. Et si on était capables de construire une force poli­tique et sociale qui nous enthou­siasme, à fois fes­tive et effi­cace ? Et si on était capables de rega­gner confiance et d’aborder des débats com­pli­qués sans se mor­ce­ler et se divi­ser ? De là à penser qu’on est à la veille, demain matin, de pro­duire un grand projet, il ne fau­drait pas abuser. Mais on avance.

Un maillon dans la chaîne

Les NCS, portés par un col­lec­tif (le CAP) sont une par­celle du pro­ces­sus en cours. C’est un espace libre mais en même temps engagé et commis. On le dit sans gène, « pas de « neu­tra­lité » couarde devant les confron­ta­tions en cours, on est sur la bar­ri­cade (des idées) comme tout le monde. » En même temps, on essaie (sans tou­jours réus­sir) de sortir des sen­tiers battus, de refu­ser les sim­plismes et les pseudo rac­cour­cis qui ont meur­tri la pensée cri­tique depuis long­temps. Tout cela ne se fait pas faci­le­ment. Tout cela demande du temps. Tout cela signi­fie des chan­tiers de longue durée que nous pou­vons à peine enta­mer et qui seront repris par tant d’autres ini­tia­tives et pro­ces­sus.

L’Université d’été est un maillon de cette chaîne, en espé­rant que nous allons la construire tous ensemble et en faire un dis­po­si­tif inté­res­sant et struc­tu­rant. Il faut sou­li­gner que cette pre­mière ten­ta­tive est le fruit d’un grand tra­vail, qui a été coor­donné par Serge Denis, Raphael Canet, Jean-Paul Faniel, René Charest, Pierre Beaudet, François Cyr et Véronique Brouillette et, last but not least, Éric Martin, qui a été la « che­ville ouvrière » du projet. Les autres (29) membres du CAP ont énor­mé­ment contri­bué, ils et elles sont presque tous ici, merci tout le monde.

Il faut remer­cier aussi nos « com­plices » qui sont l’Institut de recherches et d’informations socio-éco­no­miques (IRIS), la revue À Bâbords, ainsi que le groupe Alternatives. Le projet a été éga­le­ment appuyé finan­ciè­re­ment par la CSN, le Conseil cen­tral du Montréal métro­po­li­tain de la CSN, la Fédération des ensei­gnants et ensei­gnantes du Québec (FNEEQ), le Syndicat des pro­fes­seurs de l’UQAM (SPUQ), de même que par l’Institut des études inter­na­tio­nales de Montréal (IEIM) de l’UQAM.

Pierre Beaudet

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