Bienvenue à l’université d’été des NCS

Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu.
— Bertolt Brecht

Depuis plusieurs années déjà, les théories critiques dans la tradition du marxisme ont été reléguées. Dans beaucoup d’université, les profs se tiennent loin de ces «vieilleries» et se consacrent à développer leur travail dans un étroit cloisonnement disciplinaire. Une certaine tradition de la pensée critique qui était née d’une alliance féconde entre philo, socio, droit, histoire, politique, économie, esthétique, a donc été refoulée peu à peu.

Les grands assauts

Cette évolution n’est pas fortuite. Le triomphe (temporaire) de la pensée unique néolibérale a balayé le champ de la pensée depuis au moins 30 ans. Les intellectuels de service ont bien fait leur job en proclamant que c’était la «fin de l’histoire» et qu’il n’y a avait plus qu’à se conformer. Les critiques pouvaient toujours se «réfugier» dans les études culturelles pour ne pas dire culturalistes pour décrypter des micro réalités et non plus une société, des différences et non plus des convergences, bref des récits et des narratifs rétrécis, qui devaient remplacer la grande et méchante méta théorie du passé, notamment le marxisme. Beaucoup d’intellectuels se sont alors mis à pourchasser le «monstre totalitaire», via la philosophie politique libérale (inspirée par J. Rawls), à promouvoir l’État de droit (bourgeois), les libertés individuelles (la société n’«existe pas», disait Madame Thatcher) et globalement une vision dépolitisée et dépolitisante des enjeux sociaux.

Ce «triomphe» temporaire -on s’entend- faisait partie d’un cycle politique marqué par l’assaut tout azimut du capitalisme réellement existant (néolibéralisme) contre les classes populaires, qui visait, outre la «bataille des idées», le démantèlement des acquis arrachés de haute lutte par les peuples et les prolétaires tout au long du XXe siècle. En fin de compte, cet assaut est venu de grandes défaites et de grands retournements. L’implosion du «socialisme réellement existant», longtemps prévu et prévisible, a été un point fort de ce retournement. L’enlisement d’États progressistes et de mouvements de libération nationale ou démocratiques, l’avilissement de la pensée critique sous le poids des «je-sais-tout-ismes» et des dogmatismes de toutes sortes, ont été d’autres éléments qui ont grignoté, puis fait éclater la perspective de transformation sociale qui prévalait depuis les élans prophétiques du Manifeste du parti communiste et de l’État et la révolution.

Les dégâts causés par cette dévastation ont été terribles et ont un impact durable. Le sentiment de défaite s’est infiltré dans les recoins de la pensée et des luttes, comme on le constate surtout dans le mouvement syndical. Il faudra du temps et de l’énergie pour changer le cours. Mais justement, c’est pour cela que nous sommes là !!!

Les grandes résistances

Et si on est ici, ce n’est pas un hasard. Le vent a commencé à changer, porté par des résistances inédites, ici et là. La pensée unique s’est dégonflée, parce que des Astérix ont tenu tête, aussi parce que la voyoucratie au pouvoir a montré de quoi elle était capable, en saccageant l’emploi et les retraites, en menant le monde dans une «guerre sans fin». Mais l’affrontement est surtout venu d’en bas, par un «monde du travail» sous le choc mais encore résistant, par des jeunes et des femmes, des sans voix et des sans papier, des «indigènes» qu’on avait oublié sous des centenaires d’apartheid, bref par des masses différenciées mais convergentes, ce que Negri a appelé, de manière provocatrice, la «multitude».

Tout cela a débouché et débouche sur de grandes confrontations. La question éternelle et lancinante du POUVOIR surgit et resurgit, également celle des alliances, des stratégies, de la construction des alternatives qui font, de manière inégale, le deuil d’un ancien socialisme empoussiéré, et qui explorent, encore de manière balbutiante, les nouvelles avenues tracées par le féminisme, l’altermondialisme, l’écologie politique, tout en revisisant, pour les actualiser et les transformer, les superbes intuitions de Marx et de bien d’autres. Parallèlement se (re)pose la question des outils : mouvements, réseaux, partis et autres mécanismes sont revus et examinés, dans un débat vigoureux et brave, sans tabou. Des expériences en cours, dont celles de Québec Solidaire, ouvrent non seulement de nouveaux sentiers, mais forcent à la réflexion. Et si on était capables de construire une force politique et sociale qui nous enthousiasme, à fois festive et efficace ? Et si on était capables de regagner confiance et d’aborder des débats compliqués sans se morceler et se diviser ? De là à penser qu’on est à la veille, demain matin, de produire un grand projet, il ne faudrait pas abuser. Mais on avance.

Un maillon dans la chaîne

Les NCS, portés par un collectif (le CAP) sont une parcelle du processus en cours. C’est un espace libre mais en même temps engagé et commis. On le dit sans gène, «pas de «neutralité» couarde devant les confrontations en cours, on est sur la barricade (des idées) comme tout le monde.» En même temps, on essaie (sans toujours réussir) de sortir des sentiers battus, de refuser les simplismes et les pseudo raccourcis qui ont meurtri la pensée critique depuis longtemps. Tout cela ne se fait pas facilement. Tout cela demande du temps. Tout cela signifie des chantiers de longue durée que nous pouvons à peine entamer et qui seront repris par tant d’autres initiatives et processus.

L’Université d’été est un maillon de cette chaîne, en espérant que nous allons la construire tous ensemble et en faire un dispositif intéressant et structurant. Il faut souligner que cette première tentative est le fruit d’un grand travail, qui a été coordonné par Serge Denis, Raphael Canet, Jean-Paul Faniel, René Charest, Pierre Beaudet, François Cyr et Véronique Brouillette et, last but not least, Éric Martin, qui a été la «cheville ouvrière» du projet. Les autres (29) membres du CAP ont énormément contribué, ils et elles sont presque tous ici, merci tout le monde.

Il faut remercier aussi nos «complices» qui sont l’Institut de recherches et d’informations socio-économiques (IRIS), la revue À Bâbords, ainsi que le groupe Alternatives. Le projet a été également appuyé financièrement par la CSN, le Conseil central du Montréal métropolitain de la CSN, la Fédération des enseignants et enseignantes du Québec (FNEEQ), le Syndicat des professeurs de l’UQAM (SPUQ), de même que par l’Institut des études internationales de Montréal (IEIM) de l’UQAM.

Pierre Beaudet