Besoin de mondialité

Par Mis en ligne le 09 décembre 2013

« Pour la démon­dia­li­sa­tion, tapez 1 ; pour la mon­dia­lité, tapez 2 » : l’accroche de cou­ver­ture du der­nier essai de Roger Martelli nous met dans le bain du dilemme contem­po­rain. L’auteur a réso­lu­ment tapé 2. Sa Bataille des mondes, qui vient de paraître aux édi­tions FB, prend parti dans le débat entre « Anti » et « Alter » en nous invi­tant à sortir des sché­mas binaires. Oui, il faut se défaire de la mon­dia­li­sa­tion en cours qui est à la fois réa­lité et idéo­lo­gie du règne de la mar­chan­dise avec pour coro­laire la gou­ver­nance qui pri­va­tise et concentre le pou­voir poli­tique.

Mais pour com­battre la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal, il faut penser et construire l’espace pla­né­taire : nous avons besoin de « mon­dia­lité ». Roger Martelli reprend le terme initié par le poète Edouard Glissant car, « pour être libres sans s’engluer dans une nov­langue abu­sive », il faut « forger et dif­fu­ser des mots inusi­tés, qui disent mieux que d’autres ce que peut être la volonté com­mune ». La mon­dia­lité permet de dési­gner l’ensemble des inter­con­nexions maté­rielles et des soli­da­ri­tés qui font de la pla­nète un espace commun. L’opposé de la mon­dia­li­sa­tion ne serait donc pas la « non mon­dia­li­sa­tion » ou la « démon­dia­li­sa­tion » mais la mon­dia­lité du bien commun.

Dans cette réflexion sti­mu­lante de grande échelle, l’intellectuel com­mu­niste s’interroge sur la nation et l’identité. Au fond, il n’y a pas de société sans ter­ri­toire. La nation conti­nue d’être un agent de mobi­li­sa­tion et d’implication des indi­vi­dus dans l’ordre poli­tique : « Le local par­cel­lise et isole les caté­go­ries popu­laires, tandis que le monde leur semble trop incer­tain » et, pour l’instant, la nation est la « seule forme de com­mu­nauté arti­cu­lée his­to­ri­que­ment à l’affirmation du peuple sou­ve­rain ».

Roger Martelli observe que l’espace natio­nal appa­raît comme « un inter­mé­diaire réa­liste entre un local trop étri­qué et un monde abs­trait » et cor­res­pond au besoin de construire des formes d’unification et de socia­li­sa­tion à même de rendre tolé­rables les conflits et ten­sions de classes, de déve­lop­per des cadres col­lec­tifs pour y faire face. Si la nation reste donc opé­rante, encore faut-il pro­mou­voir la nation-peuple, celle née de 1789-1793 et qui place la nation dans la com­mu­nauté poli­tique de ceux qui la com­posent et assu­mer « la ten­sion entre l’esprit d’ouverture et celui de fer­me­ture, le balan­ce­ment de la fierté de soi et du refus de l’autre ». La nation-peuple doit prendre le dessus sur la nation-race et la nation-État.

La « com­mu­nauté ter­ri­to­riale ima­gi­née », pour reprendre l’expression rete­nue par Roger Martelli, répond à une néces­sité qui ne relève pas que du registre de la fan­tas­ma­go­rie. « Le sym­bo­lique n’est pas une chose. Il est imma­té­riel ; il n’en est pas moins réel », explique l’intellectuel qui nous invite à choi­sir l’identification plutôt que l’identité. L’universalité du genre humain n’existe pas sans la spé­ci­fi­ca­tion des groupes qui la com­posent. L’identification est un pro­ces­sus qui peut aller de pair avec l’émancipation quand l’identité fige et enferme tel un pre­mier pas vers l’aliénation.

« L’identité n’est que du passé cris­tal­lisé, une trace qui nous est léguée ; l’identification relève d’un projet, et donc d’un avenir que l’on envi­sage de construire », écrit Martelli. Le pro­blème des appar­te­nances, c’est quand elles sont exclu­sives. Ce qu’il faut recher­cher, c’est leur com­bi­nai­son. Plutôt que l’universel, c’est le para­digme du commun qu’il faut valo­ri­ser. « La base de l’universalisation est le com­pro­mis », nous dit le codi­rec­teur de Regards : il y a plus de dyna­mique dans la mise en commun des biens de notre huma­nité.

La trans­for­ma­tion sociale pas­sera par la mixité des espaces poli­tiques. Il n’y a pas lieu de choi­sir entre nation, Europe et monde : « S’il est une issue pos­sible, elle est dans la maî­trise démo­cra­tique d’une mixité assu­mée de natio­nal et de supra­na­tio­nal. » Martelli insiste sur la prio­rité des réflexions : le projet, les fina­li­tés et les normes, doivent être au centre et les ins­ti­tu­tions en décou­ler. L’heure est venue de tra­vailler plus acti­ve­ment à l’émergence de soli­da­ri­tés trans­na­tio­nales et de reprendre le fil d’un espoir à l’échelle monde. « Il manque aux indi­gnés, aux “alters”, aux mili­tants de biens com­muns, aux gou­ver­ne­ments rebelles du Sud, la force irré­sis­tible d’une pers­pec­tive poli­tique com­mune », regrette Roger Martelli. Car la solu­tion sera poli­tique ou ne sera pas. La Bataille des mondes est une contri­bu­tion foi­son­nante qui appelle l’invention.

La Bataille des mondes – « Pour la démon­dia­li­sa­tion, tapez 1 ; pour la mon­dia­lité, tapez 2…, de Roger Martelli, édi­tions François Bourin

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