Sur la barricade à Oka/​Kanehsatake

Par Mis en ligne le 19 janvier 2018

Membre de la nation mohawk de Kanehsatake, Clifton Nicholas est réa­li­sa­teur de films docu­men­taires, dont No Fracking Way (2013) et The Iron Snake (2014). Il est éga­le­ment mili­tant avec le Réseau envi­ron­ne­men­tal autoch­tone. Lors de la confron­ta­tion de l’été 1990, Clifton était un jeune mili­tant de sa com­mu­nauté. Pour faire échec à un projet de déve­lop­pe­ment sur des terres reven­di­quées par les Mohawks et pour s’opposer à la vio­lence poli­cière, il a donc été sur les bar­ri­cades et vécu de l’intérieur cette longue crise de 78 jours. L’entrevue avec Clifton Nicholas a été réa­li­sée par Pierre Trudel à Kanehsatake en avril der­nier. Le texte qui suit résulte d’un dia­logue ; des par­ties de l’entrevue ont été regrou­pées, d’autres ont été résu­mées ou ne se retrouvent pas dans le texte.

La crise des 78 jours

En 1970, le gou­ver­ne­ment fédé­ral met en place un pro­ces­sus de négo­cia­tion afin de régler hors cour plu­sieurs cen­taines de reven­di­ca­tions ter­ri­to­riales à la suite de la réduc­tion illé­gale de « terres réser­vées aux Indiens ». Ottawa admet, entre autres, l’existence d’une injus­tice his­to­rique à Oka/​Kanehsatake, puisque la com­mu­nauté n’a jamais béné­fi­cié d’une réserve offi­cielle comme les autres. Malgré cela, le gou­ver­ne­ment refuse une demande de « reven­di­ca­tion par­ti­cu­lière » avan­cée par le Conseil de bande de Kanehsatake. Par la suite, le gou­ver­ne­ment pro­jette d’acheter des terres en vue d’agrandir l’assise ter­ri­to­riale mor­ce­lée. Promoteurs privés et muni­ci­pa­lité d’Oka réagissent en pla­ni­fiant sur ces mêmes terres un déve­lop­pe­ment domi­ci­liaire et l’agrandissement d’un golf.

En juillet 1990, des membres de la Société des Guerriers viennent appuyer le mou­ve­ment d’opposition qui a érigé une bar­ri­cade dans un parc muni­ci­pal d’Oka. Le matin du 11 juillet, la Sûreté du Québec tente d’intervenir. Pour nuire à cette inter­ven­tion poli­cière qui ren­contre une impres­sion­nante résis­tance, des Guerriers de Kahnawake occupent le pont Mercier situé de l’autre côté du fleuve St-Laurent. Débordée par ces évé­ne­ments, la Sûreté du Québec ordonne à son unité spé­ciale lour­de­ment armée d’enlever les bar­ri­cades à Oka/​Kanehsatake, ce qui pro­voque un échange de coups de feu et déclenche la crise[2]. Un poli­cier est tué[3].

S’ouvre alors une crise qui va durer plu­sieurs semaines. À Kahnawake, le Conseil mohawk appuie l’opposition armée des Guerriers, ce qui n’est pas le cas à Kanehsatake. Au cours du mois d’août, l’armée rem­place la Sûreté du Québec. Après 56 jours, les Forces armées cana­diennes et les Guerriers s’entendent sur la réou­ver­ture du pont Mercier à Kahnawake. À Kanehsatake, après 78 jours, les der­niers Guerriers brûlent leurs armes et sortent du Centre de dés­in­toxi­ca­tion de Kanehsatake où ils avaient été repous­sés. Ils sont alors arrê­tés et trans­por­tés dans un camp mili­taire.

Quelques années plus tard, un jury ne retient pas les accu­sa­tions por­tées contre les Mohawks. Par ailleurs, le projet de déve­lop­pe­ment ne s’est pas réa­lisé. Parallèlement, le gou­ver­ne­ment fédé­ral achète des pro­prié­tés et des terres en vue d’agrandir l’assise ter­ri­to­riale mohawk[4]. Depuis, des négo­cia­tions ter­ri­to­riales se pour­suivent.

Pierre Trudel

Kanehsatake et Oka

Les com­mu­nau­tés mohawks

  1. T. — Comment a com­mencé ton impli­ca­tion dans cette bataille qui a bous­culé tout le monde en 1990 ?

  1. N. — Je me suis impli­qué dans l’opposition au déve­lop­pe­ment domi­ci­liaire et à l’agrandissement du ter­rain de golf au moins un an avant la crise de 1990. Quand la bar­ri­cade a été ins­tal­lée devant la pinède en avril, j’ai senti que je devais être là. À l’époque, j’étais très impli­qué avec ceux qu’on appelle les tra­di­tio­na­listes de la Maison longue. Me sou­ve­nir de cette crise m’est un peu dif­fi­cile. Pour être franc, j’avais une cer­taine peur, sinon une peur cer­taine malgré la témé­rité de mes 18 ans. Lorsque nous avons gagné la bataille le 11 juillet, nous avions le sen­ti­ment d’être invin­cibles. Nous étions eupho­riques. Il régnait cepen­dant parmi nous une énorme ten­sion compte tenu de la mort d’un poli­cier. Qu’allait-il arri­ver ensuite ? Quand la réac­tion des forces poli­cières allait-elle nous tomber dessus ?

  1. T. — Il y avait des dif­fé­rences d’opinions sur la bar­ri­cade…

  1. N. — Au début, nous étions ensemble dans ce mou­ve­ment d’opposition. Je ne connais pas la raison exacte de la divi­sion. Je n’étais pas avec Samson Gabriel, un ancien à l’époque, repré­sen­tait la Confédération iro­quoise, mais je le res­pec­tais, lui et sa famille. Politiquement, moi et d’autres n’étions pas en accord avec ces tra­di­tio­na­listes. Au moment de l’intervention poli­cière, je sais que des gestes ont été posés qui ont menacé notre sécu­rité. Il existe des enre­gis­tre­ments audio qui montrent que cer­tains tra­di­tio­na­listes étaient en contact avec la Sûreté du Québec (SQ) pour ren­sei­gner la police sur l’identité des Guerriers pré­sents chez nous. Ils ont col­la­boré avec la police contre leur propre peuple et de la pire façon. Ils vou­laient qu’on se fasse tuer. C’est ce que je res­sens tou­jours, que je porte tou­jours en moi, comme beau­coup d’autres dans notre com­mu­nauté. Je ren­contre à l’occasion l’un d’entre eux qui a choisi de demeu­rer ici. Je le salue sans grand enthou­siasme.

  1. T. — Comment s’est prise la déci­sion de s’opposer à l’intervention poli­cière avec des armes ?

  1. N. — Nous avons eu d’importantes dis­cus­sions sur la bar­ri­cade à savoir qui allait être l’agresseur. Et nous avons décidé que nous ne le serions pas. Nous avions aussi décidé que per­sonne d’entre nous n’allait être battu ou que per­sonne n’allait se faire tirer dessus. Si c’était le cas, nous savions que nous allions nous battre et faire usage de nos armes. Notre stra­té­gie consis­tait à com­men­cer par nous défendre ver­ba­le­ment, ensuite phy­si­que­ment et, si néces­saire, nous le ferions avec nos armes. Notre posi­tion consis­tait à com­men­cer par donner des « aver­tis­se­ments », ce que n’a pas fait la police. Plusieurs d’entre nous ont tiré dans les airs, don­nant en quelque sorte des coups de semonce. La Sûreté du Québec n’avait pas cette atti­tude. Ils ont tiré sur nous à plu­sieurs reprises. J’ai entendu les bandes audio de l’échange de coups de feu. Je peux recon­naître le son de nos armes et des leurs. C’est clair pour moi, ils ont tiré sur nous et ont été très agres­sifs. Ils vou­laient se battre.

  1. T. — Avant le 11 juillet, y a-t-il eu une dis­cus­sion parmi vous à la bar­ri­cade sur la réac­tion éven­tuelle de la police devant des coups de semonce afin de les faire recu­ler ? Certains auraient affirmé que la for­ma­tion des poli­ciers fai­sait en sorte qu’ils allaient tirer sur des gens dans ces cir­cons­tances…

  1. N. — Je ne peux dire s’il y a eu au préa­lable cette dis­cus­sion parmi nous. Je n’ai pas assisté à toutes les dis­cus­sions. Ce que je sais cepen­dant, c’est que même en mars et avril, bien avant ce matin du 11 juillet, nous avions dis­cuté de l’usage des armes. Quant à moi, il n’était pas ques­tion que je me laisse mena­cer ou battre. Je pré­fé­rais mourir les armes aux poings. À 18 ans, je n’allais pas faire le chien battu, sans me défendre. Clairement, nous n’étions pas des paci­fiques rési­gnés à rece­voir des coups sur la tête. Depuis mon enfance, j’ai vu com­ment nous avons perdu des terres. Alors là, il n’était pas ques­tion de lais­ser détruire la pinède. J’étais avec un groupe qui avait décidé, si néces­saire, de faire usage des armes. Je tiens à faire remar­quer que cette posi­tion était légale. Nous n’avons enfreint aucune loi. Je n’ai pas fait partie du groupe des der­niers résis­tants qui ont subi un procès et que la Cour n’a pas rendus cou­pables de l’accusation « d’usage d’armes à feu dans un des­sein dan­ge­reux ».

  1. T. — Ta mère est inter­ve­nue pour te convaincre de te reti­rer…

  1. N. — Elle est inter­ve­nue vers la fin du siège lorsque les Forces armées ont décidé d’avancer. C’est à ce moment-là que ma mère – comme tout bon parent d’un jeune de 18 ans – a jugé bon de me sortir de là. Au début, elle s’était rési­gnée au fait que je pou­vais être tué. Elle crai­gnait beau­coup que je me fasse griè­ve­ment bles­ser et que je sois han­di­capé pour la vie. Je me sou­viens que j’étais épuisé après avoir fait une ronde de 48 heures. Je me suis écroulé sur mon lit, mais à mon réveil, mon AK-47 avait dis­paru et mes affiches, mes bottes et vête­ments de guer­rier avaient été brûlés dans la cour arrière. Tout était dis­paru ! Ma mère avait « net­toyé » ma chambre ! Cela a été une grosse dis­cus­sion ! Pour elle, c’était clair, il fal­lait m’empêcher de conti­nuer. Elle voyait, elle sen­tait, que la situa­tion pou­vait à tout moment déra­per ter­ri­ble­ment, sur­tout quand le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial est arrivé avec un ulti­ma­tum. Sur le coup, je l’ai très mal pris. J’avais le sen­ti­ment qu’elle s’attaquait à ma viri­lité, à ma mas­cu­li­nité ! En fin de compte, elle vou­lait seule­ment me pro­té­ger. Cela fai­sait plus d’un mois et demi que la crise durait. Le gou­ver­ne­ment et l’armée étaient déci­dés à avan­cer et à mettre un terme à la crise. De plus, parmi nous, il y avait des pro­blèmes de dis­ci­pline. Il y a eu quelques inci­dents vio­lents contre des gens qui avaient volé ou qui avaient causé des dom­mages à des habi­ta­tions. Ces conflits entre nous ont donné un pré­texte à l’armée d’intervenir et de nous pous­ser dans un qua­dri­la­tère cir­cons­crit, soit le Centre de dés­in­toxi­ca­tion de Kanehsatake. La vio­lence a créé une grande ten­sion dans la com­mu­nauté et dans notre famille.

  1. T. — Comment cela s’est-il passé par la suite ?

  1. N. — J’ai essayé de retour­ner vers les Guerriers qui se sont retrou­vés dans le Centre de dés­in­toxi­ca­tion. Mais on ne pou­vait pas passer, tout était encer­clé par des sol­dats. Ils arrê­taient tout le monde et fouillaient les voi­tures pen­dant que leur véhi­cule d’assaut poin­tait une mitraillette de calibre 50 ! Ils vou­laient encer­cler les Guerriers, y com­pris des femmes et des enfants. De son côté, la Sûreté du Québec avan­çait, là où se trou­vaient l’édifice du Conseil de bande et celui de la Banque ali­men­taire. La Sûreté du Québec y avait parqué un auto­bus. Les gens me disaient de faire atten­tion, qu’ils allaient arrê­ter tous les jeunes hommes. Finalement, je me suis caché et je n’ai pas été arrêté. Les poli­ciers deman­daient aux femmes et aux hommes de se pré­sen­ter sur la route pour être iden­ti­fiés et ils obli­geaient les hommes à entrer dans l’autobus. Des années plus tard, — je ne dis pas que les situa­tions étaient iden­tiques — en regar­dant les images de ce qui se pas­sait en Bosnie-Herzégovine, je repen­sais à ces auto­bus ! C’était la même chose ! La même chose !

  1. T. — La situa­tion est restée très trau­ma­ti­sante…

  1. N. — Je n’ai pas fait partie du groupe des der­niers résis­tants. Je suis resté chez moi, sans sortir ou presque. Ma mère et son conjoint ont été plu­sieurs fois inter­cep­tés. Son conjoint a été vio­lenté. Près de ma maison, nous voyions constam­ment des auto­bus rem­plis de poli­ciers. Nous ne savions jamais s’il s’agissait d’un chan­ge­ment de garde ou d’une attaque. Une fois, nous nous sommes retrou­vés face à face avec des poli­ciers de la SQ, qui ten­taient de s’infiltrer ou qui s’étaient sim­ple­ment perdus, peut-être ! Ma mère les a chas­sés en leur disant qu’ils étaient du mau­vais côté de la bar­ri­cade. Ils ont rapi­de­ment évacué les lieux ! Je com­prends qu’on pou­vait avoir peur dans ce genre de situa­tion, plu­sieurs se sont réfu­giés hors de la com­mu­nauté, mais moi, je suis resté tout en me fai­sant har­ce­ler régu­liè­re­ment par l’armée. Pendant toute cette crise, je pense n’être sorti qu’une seule fois de Kanehsatake. Pendant tout l’été, il y a eu fré­quem­ment de telles situa­tions extrê­me­ment stres­santes et dan­ge­reuses. Mon som­meil a été per­turbé pen­dant de nom­breuses années ; et pour tout dire, encore aujourd’hui je dors mal ! Raconter ces évé­ne­ments 26 ans après la crise me libère en quelque sorte, car je n’en ai jamais parlé. C’est impor­tant que j’en parle, et de façon hon­nête.

  1. T. — Quand avez-vous appris que le pont Honoré-Mercier allait être bloqué par des Guerriers de Kahnawake ?

  1. N. — Nous savions que le pont allait être pris avant le 11 juillet. Nous le savions à partir du moment où il y a eu ce conflit avec la muni­ci­pa­lité d’Oka et la Sûreté du Québec, car nous avions demandé de l’aide de l’extérieur. Lorsque nous avons appris qu’ils avaient pris le pont, cela nous a donné confiance. Nous nous sen­tions plus forts. Et si quelque chose nous arri­vait, ils allaient agir ! Le véri­table lea­der­ship pen­dant cet été fut incon­tes­ta­ble­ment la Maison longue, et non les Conseils de bande. Eux, écou­taient les ordres de leurs « patrons » à Ottawa.

  1. T. — Rétroactivement, tu vois les choses com­ment ? 

  1. N. — Je com­prends que tous ne nous appuyaient pas. Nous avons pris des risques. Des gens avaient peur, la situa­tion était dif­fi­cile. Nous étions divi­sés. Il faut ajou­ter que nous étions dans une situa­tion de guerre civile à cause des évé­ne­ments d’Akwesasne qui s’étaient pro­duits quelques mois avant la crise et où il eut deux morts dans des échanges de coups de feu entre les oppo­sants et les tenants de casi­nos. Cette mini « guerre civile » entre Mohawks a eu des réper­cus­sions jusqu’ici et sus­ci­tait des débats à Kanehsatake et à Kahnawake. On se deman­dait com­ment éviter que des groupes cri­mi­na­li­sés ne prennent le contrôle de nos réserves, tout en évi­tant de col­la­bo­rer avec la police. Notre posi­tion était que nous devions prendre nos affaires en mains et ne pas dépendre des auto­ri­tés exté­rieures.

  1. T. — Qui vou­lait col­la­bo­rer avec la police ?

  1. N. — Je pense que George Martin, le chef du Conseil de bande de Kanehsatake était un ins­tru­ment d’Ottawa. Il était aussi de mèche avec le maire d’Oka. Pour ces rai­sons, il a été ostra­cisé par la com­mu­nauté jusqu’à son décès, à la suite d’un cancer. Je me sou­viens de cette photo où on voit le chef Martin entre le maire de la paroisse d’Oka et des conseillers. Il avait l’air de l’Indien de ser­vice… Quelle tris­tesse de voir des gens col­la­bo­rer ainsi.

  1. T. — As-tu eu d’autres décep­tions ?

  1. N. — Je me rap­pelle avoir été dans une tran­chée l’arme aux poings, sans avoir été vrai­ment bien informé de ce qui se pas­sait. On ne nous deman­dait pas notre opi­nion. Je me suis retrouvé dans le rôle d’un soldat qui exé­cute les ordres et ce n’est pas ce qui unis­sait au départ. Je com­prends qu’il fal­lait de la dis­ci­pline dans un tel conflit, mais je pense aussi que nous aurions dû être mieux infor­més, y com­pris de ce qui se négo­ciait. Des négo­cia­tions, on était tota­le­ment écar­tés. À la table de négo­cia­tion, on a perdu de vue la ques­tion du déve­lop­pe­ment du golf. Certains met­taient l’emphase sur la sou­ve­rai­neté. Ce avec quoi je n’étais pas néces­sai­re­ment d’accord. Je com­prends aussi que les nôtres vou­laient tirer profit de cette visi­bi­lité quo­ti­dienne et faire la pro­mo­tion de la sou­ve­rai­neté. Il s’agissait de donner un sens poli­tique à nos actions. Certains avaient en tête la ques­tion des affaires comme le déve­lop­pe­ment de casi­nos, ce avec quoi je ne suis pas d’accord. Aujourd’hui, à la place du projet domi­ci­liaire, on retrouve plutôt des com­merces de tabac, ce avec quoi je n’étais pas en accord, et ce avec quoi je ne suis tou­jours pas en accord.

  1. T. — Malgré tout, tu as beau­coup appris…

  1. N. — Cette lutte a été une immense école. J’avais aupa­ra­vant acquis une bonne base, notam­ment par les cours à l’école Survival School de Kahnawake et en lisant l’ouvrage Seven Generations[5] de David Blanchard. Par la suite, j’ai pour­suivi mon édu­ca­tion à la Maison longue de Kahnawake où j’ai eu l’honneur de connaître briè­ve­ment Louis Hall. J’ai eu comme une révé­la­tion en l’écoutant. Il nous mon­trait com­ment nous étions un peuple, com­ment nous avions des lois, une his­toire, ce que j’ignorais tota­le­ment. Cela m’a marqué pour la vie. Écouter Louis Hall, c’était comme écou­ter Malcom X ou Mohamed Ali. Nous com­pre­nions que nous étions une nation, des Guerriers capables de retour­ner aux sources. Il était très ins­pi­rant et convain­cant.

  1. T. — Et aujourd’hui où on va ?

  1. N. — Aujourd’hui, je ne suis plus impli­qué dans la Maison longue. Je ne sais pas si les anciennes divi­sions entre tra­di­tio­na­listes existent tou­jours, il fau­drait leur deman­der. Les conflits sur­ve­nus en 2004 dans la com­mu­nauté m’ont décou­ragé[6]. Pour tout dire, depuis ces évé­ne­ments durant les­quels on a incen­dié la maison du chef James Gabriel, je suis très dés­illu­sionné. Il ne s’agissait pas d’une autre crise, car tous ces évé­ne­ments sont reliés. Tout en m’opposant à l’intervention de poli­ciers exté­rieurs de notre com­mu­nauté (ce que deman­dait le chef), je n’étais pas d’accord avec les gens qui ont incen­dié sa maison. Il s’agissait d’un conflit poli­tique et ce geste n’était pas juste. J’étais donc très dés­illu­sionné après ces évé­ne­ments. Il régnait un climat de sur­veillance poli­cière. Nous avons même trouvé des camé­ras cachées dans des arbres. À bien y penser, nous n’étions pas para­nos ! Cela a engen­dré encore plus de divi­sions et des ten­sions parmi nous. Cela s’est aussi pro­duit dans d’autres réserves cana­diennes et amé­ri­caines après de grandes batailles. Pour régler nos pro­blèmes, il est inad­mis­sible de col­la­bo­rer avec la police, c’est un prin­cipe dont je ne me dépar­ti­rai jamais ! Aujourd’hui, nous sommes méfiants les uns envers les autres. Il est dif­fi­cile de conver­ser entre nous, même dans des dis­cus­sions pri­vées. Cela res­semble à la situa­tion de Wounded Knee lors de la crise de l’American Indian Mouvement et l’armée des États-Unis en 1973.

  1. T. — Comment main­te­nir et pro­té­ger la com­mu­nauté ?

  1. N. — On ne le sait plus trop. La SQ est omni­pré­sente, on a un peu l’impression de vivre sous une occu­pa­tion. Parfois, je me sens seul dans mes pen­sées comme si j’étais sur une île. Entre-temps, je milite pour des causes, comme la ques­tion des pipe­lines[7]. Mon grand projet est éga­le­ment de pou­voir réa­li­ser un pro­chain film qui s’appellera In the Long Shadows of the Pines –25 Years after the Oka Crisis. Les jeunes ne savent pas ce qui s’est passé. J’ai le goût de racon­ter com­ment j’ai vécu cela.

  1. T. — Est-ce qu’il est encore ques­tion de reven­di­ca­tions ter­ri­to­riales ?

  1. N. — Récemment, en toute « léga­lité », un pro­mo­teur ten­tait de construire des mai­sons sur nos terres. En 1990, l’enjeu ter­ri­to­rial était notre cime­tière, la pinède et l’agrandissement du golf. Nous avons été très insul­tés de voir sur une des ver­sions du plan d’agrandissement notre petit cime­tière rem­placé par un sta­tion­ne­ment. De plus, nous savions que hors de ce cime­tière, il y avait des sépul­tures. Lorsque j’étais jeune, lors de décès, j’ai creusé dans ce cime­tière pour faire place à des cer­cueils. Nous trou­vions alors sou­vent d’autres cer­cueils, et par­fois, sous ces cer­cueils, des sépul­tures tra­di­tion­nelles. Notre petit cime­tière existe depuis très long­temps et il manque de place. Lorsque nous avons creusé nos tran­chées, pen­dant la crise de 1990, pour nous défendre contre les Forces armées, nous avons trouvé des corps enter­rés dans un lin­ceul. Ces terres sont à nous et nous allons les garder.

Clifton Nicholas et Pierre Trudel[1]

[1]Anthropologue et chargé de cours à l’Université du Québec à Montréal.

[2] Pierre Trudel, « La crise d’Oka de 1990 : retour sur les évé­ne­ments du 11 juillet », Recherches amé­rin­diennes au Québec, vol. 39, n° 1-2, 2009.

[3] Un poli­cier, le capo­ral Marcel Lemay, est tué dans l’échange de coups de feu. L’enquête du coro­ner a conclu que la balle de calibre mili­taire qui a tué l’agent pro­ve­nait d’une arme uti­li­sée par des occu­pants autoch­tones de la bar­ri­cade. L’avocat repré­sen­tant les inté­rêts des Mohawks n’a pas demandé de contre-exper­tise balis­tique.

[4] Ottawa a reconnu un man­que­ment à sa res­pon­sa­bi­lité fidu­ciaire parce qu’il n’a pas empê­ché les Sulpiciens de vendre cer­taines terres de l’ancienne sei­gneu­rie.

[5] David Blanchard, Seven Generations : a History of the Kanienkehaka, Kahnawake, Kahnawake Survival School, 1980.

[6] En 2004, le chef de Kanehsatake, James Gabriel, sans infor­mer l’ensemble de son Conseil, a orga­nisé avec l’aide du gou­ver­ne­ment fédé­ral une inter­ven­tion poli­cière en fai­sant appel à des poli­ciers autoch­tones d’autres com­mu­nau­tés. Une partie de la popu­la­tion de Kanehsatake s’y opposa, empê­chant pen­dant plu­sieurs heures les poli­ciers de sortir du poste de police. Des mani­fes­tants ont alors incen­dié la maison du chef Gabriel. Des poli­ciers de Kahnawake ont fini par réta­blir l’ordre. Le ministre de la Justice du Québec a déclaré que l’intervention poli­cière deman­dée par Gabriel était illé­gale. Le motif de l’intervention était de lutter contre la pro­duc­tion et le com­merce de mari­juana. Ces ten­sions per­sistent autour de diverses acti­vi­tés plus ou moins légales.

[7] Le tracé du projet du pipe­line Énergie-Est de TransCanada passe sur des terres qui font l’objet de négo­cia­tion entre le Conseil mohawk de Kanehsatake et le minis­tère des Affaires autoch­tones. Le chef de bande Serge Simon est un fervent oppo­sant comme une grande partie de la popu­la­tion de la région.


Ce texte est paru dans le nu 18 des Nouveaux Cahiers du socialisme.

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