LA DROITE : QUELLES DROITES ?

Backlash : comment l’ultradroite s’infiltre au sommet de l’État[1]

État des lieux

Par Mis en ligne le 03 septembre 2020

L’extrémisme de droite est devenu presque banal un peu par­tout dans le monde. Bien avant l’arrivée de Donald Trump au pou­voir, on a observé avec stu­pé­fac­tion et dégoût ses « per­for­mances » en matière de racisme. Aujourd’hui, on constate qu’un phé­no­mène sem­blable fait son chemin au Canada. Doug Ford, que cer­tains soup­çonnent d’avoir été impli­qué dans un trafic de drogue à Etobicoke[2], est main­te­nant pre­mier ministre de l’Ontario. Son hos­ti­lité envers cer­tains groupes de la popu­la­tion est mani­feste. Jason Kenney, pre­mier ministre de l’Alberta, nour­rit de toute évi­dence une hargne contre les musul­mans[3]. Au Québec, la nou­velle Loi sur la laï­cité de l’État consti­tue pour plu­sieurs « une vio­la­tion des droits des Canadiens ori­gi­naires du Moyen-Orient, en par­ti­cu­lier des musul­mans cana­diens[4] ». À l’échelle fédé­rale, des proches du chef du Parti conser­va­teur sont ouver­te­ment asso­ciés à l’extrême droite, telle l’ancienne can­di­date à la mairie de Toronto et blo­gueuse bien connue Faith Goldy[5]. Il est impor­tant que nous puis­sions démê­ler cette nébu­leuse avan­cée de l’extrême droite et com­prendre com­ment elle peut exer­cer une influence sur la scène poli­tique.

Backlash

Le concept de back­lash (« réac­tion adverse ») a été uti­lisé au début des années 1990 par la cher­cheuse fémi­niste amé­ri­caine Susan Faludi pour qua­li­fier la trans­for­ma­tion du dis­cours anti­fé­mi­niste sous l’égide du pré­sident de droite Ronald Reagan[6]. Au Canada, Abigail Bakan et Audrey Kobayashi ont conti­nué cette recherche en l’appliquant au régime imposé par le Parti conser­va­teur en Ontario sous Mike Harris dans les années 1990[7]. L’idée prin­ci­pale est que la droite réagit contre des avan­cées sociales qu’elle consi­dère comme une menace, socia­le­ment et cultu­rel­le­ment.

Le « phénomène » Trump

Le pré­sident Donald Trump n’est pas seule­ment un popu­liste, il est d’abord et avant tout un raciste. C’est le racisme qui défi­nit ses poli­tiques : la construc­tion d’un mur contre les immi­grants mexi­cains, des « vio­leurs et des tueurs » selon lui, l’interdiction de l’immigration en pro­ve­nance de pays musul­mans, le trai­te­ment ter­rible infligé aux deman­deurs d’asile et à leurs enfants pro­ve­nant d’Amérique cen­trale, et ainsi de suite. Fait à noter, Trump a été élu grâce au vote de l’électorat blanc (56 mil­lions de votes contre 36 mil­lions pour Hillary Clinton). À l’inverse, Trump n’a reçu que 8 mil­lions de votes d’électrices et d’électeurs racia­li­sés, contre 29 mil­lions de per­sonnes qui ont sou­tenu la can­di­date démo­crate. Auprès des Latino-Américains, Clinton a devancé Trump par plus de 4,8 mil­lions de votes. Chez les élec­teurs afro-amé­ri­cains, elle a devancé Trump par 13 mil­lions de votes. Malgré cette énorme dif­fé­rence quant au nombre de voix, Clinton ayant récolté 3 mil­lions de votes de plus que Trump, ce der­nier, compte tenu du sys­tème élec­to­ral pré­va­lant aux États-Unis, a pu rem­por­ter la pré­si­dence avec l’appui d’États comme le Michigan et l’Ohio. Le popu­lisme ne peut à lui seul expli­quer ces résul­tats. À tout le moins, il fau­drait le consi­dé­rer comme un popu­lisme racia­lisé. Selon Jamelle Bouie[8], cette pola­ri­sa­tion entre élec­to­rat de cou­leur et élec­to­rat blanc s’appuie sur la réac­tion (back­lash) d’une grande partie des Blancs contre le fait d’avoir eu un pré­sident afro-amé­ri­cain pen­dant huit ans. Plus qu’un simple « chan­ge­ment », l’élection d’Obama a consti­tué pour ces élec­teurs et élec­trices un virage radi­cal, une inver­sion. Ce sen­ti­ment s’est certes aggravé avec la dété­rio­ra­tion du statut éco­no­mique des couches moyennes et popu­laires blanches à la suite de la grande réces­sion de 2007-2008. La hié­rar­chie raciale tra­di­tion­nelle pré­va­lant aux États-Unis a été désta­bi­li­sée par le mou­ve­ment vers le bas d’une partie impor­tante de la popu­la­tion blanche.

En Ontario : backlash anti-Wynne

Déplaçons-nous vers le Canada, plus par­ti­cu­liè­re­ment vers l’Ontario. L’émergence de Doug Ford, d’abord, à la sur­prise géné­rale, comme leader des conser­va­teurs de l’Ontario, puis comme vain­queur lors de la course élec­to­rale en 2018, est sans aucun doute un déve­lop­pe­ment éton­nant. Au début de son mandat, le pre­mier ministre Ford a annoncé son inten­tion de révo­quer le pro­gramme d’éducation sexuelle intro­duit par sa pré­dé­ces­seure. L’insistance de Ford pour que l’éducation sexuelle dans les écoles occulte toute réfé­rence à l’identité de genre, aux rela­tions homo­sexuelles de même qu’à l’intimidation résul­tant de l’orientation sexuelle, consti­tue une ten­ta­tive consciente de jouer sur les craintes conser­va­trices par­fois typiques des petites villes, en nour­ris­sant une réac­tion, un back­lash, contre les soi-disant « grandes villes » qui, dans le dis­cours popu­liste, imposent des chan­ge­ments sociaux et cultu­rels « inac­cep­tables »[9]. Cette réac­tion s’est cris­tal­li­sée autour de la figure pola­ri­sante de la pre­mière ministre libé­rale Kathleen Wynne, en poste de 2013 à 2018. En mars 2017, madame Wynne deve­nait la pre­mière ministre la plus impo­pu­laire au Canada, sa cote d’approbation pla­fon­nant à 12 % d’appuis selon les son­dages. En juin, Wynne et le Parti libé­ral ont réussi à arra­cher 19 % du vote, loin der­rière le Nouveau Parti démo­cra­tique (NPD), et encore plus loin der­rière les conser­va­teurs de Doug Ford (41 %).

Il est dif­fi­cile d’expliquer cette haine contre Wynne. Il n’y a pas eu, pen­dant son règne, de vraies his­toires de cor­rup­tion, alors que Doug Ford a fait l’objet tout au long de sa car­rière d’accusations répé­tées de cor­rup­tion et de trafic d’influence. Pendant son gou­ver­ne­ment, Wynne a promu des réformes qui ont géné­ra­le­ment été popu­laires :

aug­men­ta­tion du salaire mini­mum à 15 dol­lars de l’heure au 1er jan­vier 2019 ;

mise à jour du pro­gramme d’éducation sexuelle afin d’y inclure une « conver­sa­tion expli­cite sur le consen­te­ment », sur les rela­tions entre per­sonnes de même sexe et, à partir de la 4e année, sur l’intimidation en ligne ;

gra­tuité des études post­se­con­daires pour les étu­diantes et les étu­diants dont le revenu fami­lial est de 50 000 dol­lars ou moins et pour les étu­diants adultes gagnant moins de 30 000 dol­lars ;

exten­sion de la mater­nelle et du jardin d’enfants à temps plein à l’ensemble de la pro­vince et aug­men­ta­tion du nombre de places auto­ri­sées en gar­de­rie à 427 000 ;

gra­tuité de 4 400 médi­ca­ments d’ordonnance pour les moins de 25 ans et pro­messe de rendre les médi­ca­ments d’ordonnance gra­tuits pour les aîné·e·s à partir du 1er août 2019[10].

Il ne s’agissait pas de réformes « anti­éco­no­miques » comme beau­coup de com­men­ta­teurs et de poli­ti­ciens à droite l’ont affirmé. La pro­vince a connu un essor sous ce gou­ver­ne­ment, béné­fi­ciant d’un taux d’emploi record, d’un taux de chô­mage très bas et d’une forte hausse des salaires, en par­ti­cu­lier pour les tra­vailleuses et les tra­vailleurs les moins bien rému­né­rés. Sous Wynne, la pro­vince est deve­nue l’un des prin­ci­paux sites de pré­di­lec­tion pour l’investissement étran­ger en Amérique du Nord, juste der­rière la Californie. Et pour­tant, la pre­mière ministre libé­rale a perdu ses élec­tions. Comment expli­quer cela ? Wynne était fémi­niste, les­bienne, mariée à sa conjointe et grand-mère. Selon la jour­na­liste Shannon Proudfoot, quelque chose a per­turbé la scène poli­tique, ce qui a eu pour effet de nour­rir à l’endroit de Wynne une véri­table haine basée sur le sexisme, la miso­gy­nie et l’homophobie[11].

Backlash anti-francophone

Ford a ravivé un autre back­lash avec l’annulation de la créa­tion d’une uni­ver­sité de langue fran­çaise à Toronto et par l’abolition du Commissariat aux ser­vices en fran­çais. On peut y voir une triple réac­tion, mani­feste en Ontario et ailleurs au Canada anglais, contre les mino­ri­tés fran­co­phones, contre la langue fran­çaise et contre le Québec. Il faut rap­pe­ler que ce back­lash anti-fran­co­phone s’est déve­loppé bien avant Doug Ford. Dans les années 1990, le Parti réfor­miste, sous Preston Manning et ses étoiles « mon­tantes » Stephen Harper et Jason Kenney, a gran­de­ment exa­cerbé ces sen­ti­ments hos­tiles. Lors de la cam­pagne élec­to­rale de 1997, le Parti réfor­miste dif­fu­sait des publi­ci­tés télé­vi­sées appe­lant à « voter pour tous les Canadiens, pas seule­ment pour les poli­ti­ciens qué­bé­cois ». La publi­cité pré­sen­tait les photos de Jean Chrétien, Jean Charest, Gilles Duceppe et Lucien Bouchard comme des cibles à abattre. Le mes­sage, sans être expli­ci­te­ment raciste, lais­sait com­prendre que les pro­blèmes du Canada étaient causés par le Québec et les fran­co­phones. À l’époque, Guillaume Gairdner, un proche conseiller de Manning, publiait un brûlot anti-qué­bé­cois très popu­laire, The Trouble with Canada[12]. Pour ce pro­fes­seur alber­tain, la réa­lité cana­dienne bina­tio­nale et bilingue est anti­no­mique avec la gou­ver­nance requise pour le Canada. Il y a une contra­dic­tion fon­da­men­tale, expli­quait-il, entre un « style anglais » et un « style fran­çais ». Les Lumières anglaises-écos­saises ont pour carac­té­ris­tique domi­nante « non pas le pou­voir, mais la liberté ». Elles sont fon­dées sur le « res­pect de l’individu ». La concep­tion fran­çaise, au contraire, « se pré­oc­cupe prin­ci­pa­le­ment du pou­voir ». Elle est « enra­ci­née dans la croyance que les gens ont essen­tiel­le­ment besoin d’être pris en charge et contrô­lés… Au fond, c’est une vision col­lec­ti­viste et auto­ri­taire qui donne nais­sance à une nou­velle classe, basée sur l’argent des impôts et le pou­voir poli­tique[13] ». L’Angleterre et ses créa­tions comme le Canada, sou­tient Gairdner, se fondent sur le res­pect de l’individu, tandis que la France enterre les droits indi­vi­duels sous un État pater­na­liste et condes­cen­dant. Dans les faits, cette ana­lyse ne cor­res­pond pas à la réa­lité et à l’histoire de l’Empire bri­tan­nique, ce der­nier ayant sys­té­ma­ti­que­ment violé les liber­tés indi­vi­duelles dans ses colo­nies (en Inde, en Afrique et ailleurs). Au contraire, c’est la Révolution fran­çaise, héri­tière des Lumières, qui a ins­piré le cri de ral­lie­ment « liberté, éga­lité, fra­ter­nité ».

Gairdner a offert une ver­sion fal­la­cieuse de l’histoire du Canada. Son inter­pré­ta­tion naïve (un État « har­mo­nieux ») occulte les moments de confron­ta­tion et de répres­sion, notam­ment la rébel­lion de 1837 écra­sée par le pou­voir colo­nial bri­tan­nique lequel a pillé les vil­lages pay­sans et recom­mandé l’assimilation forcée de la popu­la­tion qué­bé­coise. Il a éga­le­ment « oublié » les rébel­lions de Riel et la répres­sion san­glante des mou­ve­ments de reven­di­ca­tions pour les droits lin­guis­tiques et les droits des Autochtones au Manitoba et en Saskatchewan. Il n’est pas ques­tion dans son « ana­lyse » de la conscrip­tion impo­sée au peuple du Québec malgré une oppo­si­tion mas­sive ; ou de la pro­po­si­tion 17 adop­tée en Ontario en 1912 laquelle visait à éli­mi­ner l’éducation en fran­çais dans cette pro­vince. Ce carac­tère répres­sif d’un État sup­po­sé­ment « har­mo­nieux » s’est révélé à de nom­breuses reprises, notam­ment en 1970, avec la pro­cla­ma­tion de la Loi sur les mesures de guerre, qui a donné lieu à l’occupation mili­taire du Québec et à la sus­pen­sion des liber­tés civiles. Il s’est aussi mani­festé plus tard alors que l’État fédé­ral mani­pu­lait et mena­çait les Québécois au moment des réfé­ren­dums de 1980 et de 1995.

En guise de conclusion

Le concept de back­lash permet de com­prendre une dimen­sion impor­tante de la montée actuelle de la nou­velle droite. Cela sup­pose d’analyser les méca­nismes par les­quels des idées au départ mar­gi­nales par­viennent à occu­per le devant de la scène. Ce phé­no­mène du back­lash n’est pas un phé­no­mène créé de nulle part, mais repose au contraire sur des pou­voirs exis­tants qui dis­posent de res­sources finan­cières leur per­met­tant de per­tur­ber l’ordre social. Ils contri­buent ainsi à pro­vo­quer un désar­roi parmi les couches moyennes et popu­laires qui en viennent à penser que leurs enne­mis sont les mino­ri­tés racia­li­sées ou lin­guis­tiques, les femmes, la com­mu­nauté LGBTQ, ou encore, la popu­la­tion qué­bé­coise.

Paul Kellogg est pro­fes­seur agrégé et direc­teur du Centre d’études inter­dis­ci­pli­naires à l’Université Athabasca, Edmonton.


  1. La tra­duc­tion est de Pierre Beaudet.
  2. Greg McArthur et Kari Shannon, « Globe inves­ti­ga­tion : The Ford family’s his­tory with drug dea­ling », Le Globe and Mail, 25 mai 2013.
  3. « Six things eve­ryone should know about Jason Kenney », National Observer, 6 juillet 2016.
  4. Les Canadiens pour la jus­tice et la paix au Moyen-Orient (CJPMO), 28 mars 2019, <https://​fr​-cjpme​.nation​buil​der​.com/​p​r​_​2​0​1​9​_​03_28>; « Liberals, mus­lims take aim at Legault over isla­mo­pho­bia com­ments », CTV News Montreal, 1er février 2019.
  5. John Geddes et Jason Markusoff, « Andrew Scheer has a pro­blem », Maclean’s, 6 mai 2019.
  6. Susan Faludi, Backlash. The Undeclared War Against American Women, New York, Crown, 1991. En fran­çais : Backlash. La guerre froide contre les femmes, Paris, Des femmes, 1993.
  7. Abigail B. Bakan et Audrey Kobayashi, « Affirmative action and employ­ment equity. Policy and ideo­logy in cana­dian context », Studies in Political Economy, A Socialist Review, vol. 79, n° 1, 2007.
  8. Jamelle Bouie, « How Trump hap­pe­ned », Slate, 13 mars 2016, <www​.slate​.com/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​n​e​w​s​_​a​n​d​_​p​o​l​i​t​i​c​s​/​c​o​v​e​r​_​s​t​o​r​y​/​2​0​1​6​/​0​3​/​h​o​w​_​d​o​n​a​l​d​_​t​r​u​m​p​_​h​a​p​p​e​n​e​d​_​r​a​c​i​s​m​_​a​g​a​i​n​s​t​_​b​a​r​a​c​k​_​o​b​a​m​a​.html>.
  9. Andrew Russell, Jamie Maraucher et Max Hartshorn, « Doug Ford is retur­ning Ontario to a 1998 sex-ed cur­ri­cu­lum. Some tea­chers are figh­ting back », Global News, 13 juillet 2018.
  10. « Ontario libe­rals would make pres­crip­tion drugs free for People 65 and older », CBC News, 20 mars 2018.
  11. Shannon Proudfoot, « Kathleen Wynne can feel your pain », Maclean’s, 23 mai 2018.
  12. William D. Gairdner, The Trouble with Canada, Toronto, Stoddart, 1990. Ce livre très popu­laire (70 000 copies) a été réédité en 2007.
  13. Ibid., p. 9-14. Notre tra­duc­tion.

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