Lettre du président de l’état plurinational de Bolivie

AUX PEUPLES AUTOCHTONES DU MONDE

Par Mis en ligne le 11 octobre 2010

La nature, la forêt et les peuples indi­gènes ne sont pas en vente

Frères indi­gènes du monde,

Je suis pro­fon­dé­ment inquiet de la ten­ta­tive d’utilisation de cer­tains diri­geants et de groupes indi­gènes pour pro­mou­voir la mer­can­ti­li­sa­tion de la nature et de la forêt en par­ti­cu­lier à tra­vers la créa­tion du méca­nisme REDD (Réduction des Emissions résul­tant du Déboisement et de la Dégradation des forêts dans les pays en déve­lop­pe­ment) et ses ver­sions REDD+ et REDD++.

Chaque année une éten­due de forêt et de jungle d’une super­fi­cie équi­va­lente à 36.000 ter­rains de foot­ball dis­pa­raît. Chaque année, nous per­dons 13 mil­lions d’hectares de forêts. A ce rythme, les forêts dis­pa­raî­tront avant la fin du siècle.

Les forêts et la jungle sont les prin­ci­pales sources de bio­di­ver­sité. Si la défo­res­ta­tion conti­nue des mil­liers d’espèces ani­males et végé­tales dis­pa­raî­tront à tout jamais. Plus des trois quarts de l’eau douce acces­sible pro­viennent de zones de cap­tage en forêt, étant donné que la qua­lité de l’eau se dégrade lorsque l’état de la forêt se dété­riore. Les forêts consti­tuent une pro­tec­tion contre les inon­da­tions, l’érosion et les catas­trophes natu­relles. Elles four­nissent des biens à base de bois ou sans bois. Elles recèlent de médi­ca­ments natu­rels et de tech­niques de gué­ris­sons jusqu’ici incon­nues.

Les forêts et la jungle sont les pou­mons de l’atmosphère. 18 % de la tota­lité des émis­sions de gaz à effet de serre pro­duites à tra­vers le monde est dû à la défo­res­ta­tion.

Il est fon­da­men­tal de cesser la des­truc­tion de notre Terre Mère.

Dans le contexte actuel des négo­cia­tions sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, tout le monde recon­naît qu’il est essen­tiel d’empêcher la défo­res­ta­tion et la dégra­da­tion des forêts.

Toutefois, pour ce faire, cer­tains optent pour la mer­can­ti­li­sa­tion des forêts en avan­çant le faux argu­ment selon lequel on prend soin et on entre­tient uni­que­ment ce qui a un prix et un pro­prié­taire.

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Leur pro­po­si­tion est de ne prendre en compte qu’une des fonc­tions des forêts, à savoir sa capa­cité d’absorption de dioxyde de car­bone, et d’émettre des « cer­ti­fi­cats », des « obli­ga­tions » ou des « cré­dits-car­bone » qui seront com­mer­cia­li­sés dans un marché du car­bone. Ainsi, les entre­prises du Nord pour­ront choi­sir, soit de réduire leurs émis­sions dans leur pays, soit d’acheter des « cer­ti­fi­cats REDD » dans des pays du Sud en fonc­tion de l’état de leur éco­no­mie. Par exemple, si une entre­prise doit inves­tir 40 ou 50 dol­lars US pour réduire l’émission d’une tonne de CO² dans un « pays déve­loppé », elle pré­fè­rera ache­ter un « cer­ti­fi­cat REDD » moyen­nant 10 ou 20 dol­lars US dans un pays « en déve­lop­pe­ment », confor­mé­ment à l’engagement por­tant sur la réduc­tion des émis­sions de la tonne de CO² en ques­tion.

Par l’intermédiaire de ce méca­nisme, les pays déve­lop­pés trans­fè­re­ront aux pays en déve­lop­pe­ment leur obli­ga­tion de réduire leurs émis­sions, et le Sud finan­cera, une fois de plus, le Nord puisque cette entre­prise du Nord éco­no­mi­sera beau­coup d’argent en ache­tant des « cer­ti­fi­cats » de car­bone des forêts du Sud.

Non seule­ment, ils tri­che­ront en ce qui concerne leurs enga­ge­ments de réduc­tion des émis­sions, mais ils ouvri­ront éga­le­ment la porte à la mer­can­ti­li­sa­tion de la nature en com­men­çant par les forêts. Les forêts feront l’objet d’une esti­ma­tion en raison de la quan­tité de tonnes de CO² qu’elles sont capables d’absorber. Les « obli­ga­tions » ou les « cré­dits-car­bone » qui attestent de cette capa­cité d’absorption seront ache­tés et vendu(e)s comme n’importe quelle mar­chan­dise au niveau mon­dial. Pour s’assurer que per­sonne ne viole la pro­priété des ache­teurs de « cer­ti­fi­cats REDD », un ensemble de res­tric­tions a été mis en place, lequel finira par bafouer les droits sou­ve­rains des pays et des peuples indi­gènes sur leurs forêts et la jungle. C’est alors que com­men­cera une nou­velle étape de pri­va­ti­sa­tion de la nature jamais obser­vée aupa­ra­vant qui s’étendra pro­gres­si­ve­ment à l’eau, à la bio­di­ver­sité et à ce qu’ils qua­li­fient de « ser­vices envi­ron­ne­men­taux ».

Alors que nous affir­mons que le capi­ta­lisme est la cause du réchauf­fe­ment global et de la des­truc­tion des forêts, de la jungle et de la Terre Mère, eux cherchent main­te­nant à étendre le capi­ta­lisme à la mer­can­ti­li­sa­tion de la nature sous cou­vert du déno­mi­na­tif « éco­no­mie verte ».

Afin d’obtenir le sou­tien à cette pro­po­si­tion de mer­can­ti­li­sa­tion de la nature, cer­tains orga­nismes finan­ciers, gou­ver­ne­ments, ONG, fon­da­tions, « experts » et entre­prises inter­mé­diaires offrent un pour­cen­tage des « béné­fices » de cette « mer­can­ti­li­sa­tion » de la nature aux peuples indi­gènes et aux com­mu­nau­tés vivant dans les forêts de peuples ori­gi­naires et la jungle.

La nature, la forêt et les peuples indi­gènes ne sont pas en vente !

A tra­vers les siècles, nous, peuples indi­gènes avons vécu en pre­nant soin et en pré­ser­vant les forêts de peuples ori­gi­naires et la jungle. Nous ne consi­dé­rons les forêts et la jungle ni comme un objet ni comme une chose que l’on peut éva­luer et pri­va­ti­ser.

Nous n’acceptons pas que l’on réduise les forêts d’indigènes à une simple quan­tité mesu­rable de car­bone. Nous n’accepterons pas non plus que l’on prenne les forêts d’indigènes pour de simples plan­ta­tions d’une ou plu­sieurs espèces d’arbres. La forêt est notre foyer, elle est la grande maison où coexistent plantes, ani­maux, eau, sol, air pur et êtres humains.

Il est fon­da­men­tal que tous les pays du monde tra­vaillent ensemble pour éviter la défo­res­ta­tion et la dégra­da­tion des forêts et de la jungle. Il incombe aux pays déve­lop­pés de contri­buer éco­no­mi­que­ment à la pré­ser­va­tion des forêts, celle-ci fai­sant partie inté­grante de leur dette cli­ma­tique et envi­ron­ne­men­tale, mais NON à tra­vers leur mer­can­ti­li­sa­tion. Il existe de nom­breux moyens d’aider et de finan­cer les pays en déve­lop­pe­ment, les peuples indi­gènes et les com­mu­nau­tés locales qui contri­buent à la pré­ser­va­tion des forêts.

Les pays déve­lop­pés dépensent des dizaines de fois plus de res­sources publiques pour la défense, la sécu­rité et les guerres que pour le chan­ge­ment cli­ma­tique. Même pen­dant la crise finan­cière beau­coup ont main­tenu voire aug­menté leurs dépenses rela­tives à la défense. Il est inad­mis­sible qu’en pro­fi­tant des besoins des com­mu­nau­tés et des ambi­tions de cer­tains diri­geants et « experts » indi­gènes, on vise à impli­quer les peuples indi­gènes dans la mer­can­ti­li­sa­tion de la nature.

Tout méca­nisme de pro­tec­tion des forêts et de la jungle doit sau­ve­gar­der les droits et garan­tir la par­ti­ci­pa­tion des indi­gènes. Toutefois, nous ne pou­vons accep­ter, sous pré­texte de par­ti­ci­pa­tion des indi­gènes à la REDD, qu’on prise et qu’on négo­cie au sein d’un marché mon­dial le car­bone des forêts et de la jungle.

Frères indi­gènes, ne soyons pas dupes. Certains nous disent que le méca­nisme de marché du car­bone dans le cas de la REDD se fera sur la base du volon­ta­riat. C’est-àdire que celui qui le voudra pourra vendre et ache­ter, et celui qui ne le sou­hai­tera pas, sera mis à l’écart. Nous ne pou­vons pas accep­ter qu’avec notre consen­te­ment on crée un méca­nisme dans lequel les uns vendent volon­tai­re­ment la Terre Mère alors que les autres regardent les bras croi­sés.

Face à ces visions réduc­tion­nistes et mer­can­ti­listes des forêts et de la jungle, les peuples indi­gènes, conjoin­te­ment avec les pay­sans les mou­ve­ments sociaux du monde, doivent lutter en faveur des pro­po­si­tions de la Conférence Mondiale des Peuples sur le Changement Climatique et les droits de la Terre Mère :

Contrôle inté­gral des forêts d’autochtones en pre­nant en compte non seule­ment leur fonc­tion de réduc­tion des émis­sions de CO² mais éga­le­ment leurs fonc­tions et poten­tia­li­tés per­met­tant de ne pas les confondre avec de simples plan­ta­tions.

Par rap­port à la sou­ve­rai­neté des pays en déve­lop­pe­ment dans la ges­tion inté­grale de leurs forêts.

Respect inté­gral des droits des peuples indi­gènes déter­mi­nés par la Déclaration des Nations Unies sur les Droits des Peuples Autochtones, de la Convention 169 de la OIT et d’autres ins­tru­ments inter­na­tio­naux ; recon­nais­sance et res­pect de ses ter­ri­toires ; reva­lo­ri­sa­tion et appli­ca­tion des connais­sances indi­gènes pour la pré­ser­va­tion des forêts ; par­ti­ci­pa­tion et ges­tion des forêts et de la jungle par les peuples indi­gènes.

Financement des pays en déve­lop­pe­ment et des peuples indi­gènes par les pays déve­lop­pés pour le contrôle inté­gral des forêts comme fai­sant partie de sa dette cli­ma­tique et envi­ron­ne­men­tale. Pas de mise en place d’aucun méca­nisme de marché du car­bone ou de « mesure d’incitation » qui impli­que­rait la mer­can­ti­li­sa­tion des forêts et de la jungle.

Reconnaissance des droits de la Terre Mère qui englobe les forêts, la jungle et toutes ses com­po­santes. Afin de réta­blir l’harmonie avec la Terre Mère, la marche à suivre n’est pas de faire une esti­ma­tion de la nature, mais de recon­naître que non seule­ment nous les êtres humains avons droit à la vie et à nous repro­duire, mais que la nature a éga­le­ment le droit à la vie et à se régé­né­rer, et que sans la Terre Mère les êtres humains ne peuvent vivre.

Frères indi­gènes, ensemble avec nos frères pay­sans et les mou­ve­ments sociaux du monde, nous devons nous mobi­li­ser pour que les conclu­sions de Cochabamba soient défen­dues à Cancún, et pour impul­ser un méca­nisme d’ACTIONS RELATIVES AUX FORETS basé sur ces cinq prin­cipes, en fai­sant tou­jours de l’unité des peuples indi­gènes et des prin­cipes de res­pect de la Terre Mère notre devise, qu’au tra­vers des siècles nous avons pré­servé et hérité de nos ancêtres.

EVO MORALES AYMA

Président de l’Etat Plurinational de Bolivie

Communiqué de Presse de l’Ambassade de l’État Plurinational de Bolivie en France.

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