Accueil- Actualités et conjoncturesAux États-Unis, la révolution Joe Biden n’aura pas lieu

Aux États-Unis, la révolution Joe Biden n’aura pas lieu

Le volet social et environnemental du plan Biden n’est toujours pas adopté et se trouve dans l’impasse. À force de compromis et de reculades, le président semble avoir pris acte de son incapacité à imposer une nouvelle social-démocratie.

Joe Biden, le 23 décembre 2021 à la Maison Blanche © Drew Angerer / Getty Images via AFP

 

Le soufflé semble définitivement retombé. Le contraste entre les espoirs nés de l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche et la situation en cette fin d’année 2021 est frappant. Lorsque, le 20 janvier 2021, le démocrate arrive à la tête des États-Unis, il annonce un immense changement.

En réponse au choc de l’assaut contre le Capitole, toutes les cartes allaient être rebattues. De février à avril, les annonces allaient se succéder, accompagnées de promesses tonitruantes. Toutes les certitudes de l’ère néolibérale étaient mises à mal et Joe Biden n’hésitait pas à parler d’un « nouveau paradigme ». Renversant l’aphorisme reaganien, il affirmait que le « gouvernement n’était pas le problème, mais la solution ».

Biden joignait les actes à la parole en mettant sur la table un plan d’investissement massif de 4 000 milliards de dollars, incluant non seulement les infrastructures classiques, mais aussi la santé, la protection de l’enfance, l’éducation et l’environnement. Tout cela était conçu comme des fondamentaux de la croissance future, ce qui, comme le notait alors l’économiste critique de la croissance Éloi Laurent, constituait une véritable révolution. « Joe Biden invente l’économie du XXIsiècle, l’économie des fondations », résumait-il.

Sur le plan international, la nouvelle administration promettait la fin de l’évasion fiscale avec un taux d’impôt sur les sociétés minimal de 21 % et un taux nominal aux États-Unis de 27 %. Même s’il ne revenait pas au taux précédant la réforme de son prédécesseur Donald Trump, Biden envoyait un message clair : la course au « moins-disant fiscal » était terminée et les entreprises devaient désormais apporter leur juste part au financement des plans envisagés. Tout cela rompait avec quatre décennies de néolibéralisme et de logique de ruissellement.

Et puis, au fil des mois, l’affaire s’est corsée et les ambitions se sont réduites. En cette fin d’année 2021, on est très loin du compte.

Un plan en deux parties, la seconde est dans l’impasse

Le grand plan d’investissement a été scindé en deux, d’un côté les infrastructures « classiques », de l’autre les politiques sociales et environnementales. L’économie des fondations a perdu de sa cohérence. D’autant qu’un seul de ces plans a été voté en novembre, le premier. Soumis à un compromis « bipartisan » avec les républicains, il a été sensiblement réduit. Certes, l’intégration de dépenses déjà prévues a permis de tenir le chiffre promis de 1 200 milliards d’euros, mais en réalité les dépenses nouvelles effectives en représentent moins de la moitié.

Sur le plan fiscal, la hausse de l’impôt sur les sociétés a été abandonnée et, au niveau international, le taux minimum a été fixé à 15 %, ce qui préserve très largement le modèle des grands groupes numériques mondiaux (dont le taux effectif était déjà autour de 15 %). Avec un taux de ce type, la course au moins-disant fiscal est sans doute réduite, mais elle n’est pas freinée : les capitaux peuvent toujours arbitrer librement entre les juridictions. La pression demeure donc forte sur les États, notamment dans les pays émergents.

Quant au reste du plan, contenant dépenses sociales et environnementales, s’élevant à 1 700 milliards de dollars sur dix ans (contre 2 300 milliards initialement), il est dans l’impasse. Joe Biden espérait pouvoir le faire passer par une procédure dite de « réconciliation », qui permet son adoption rapide avec une majorité simple. Mais pour cela il faut obtenir le plein des voix démocrates au Sénat, où la répartition est égale entre les deux partis. Or, le 19 décembre, le sénateur démocrate de Virginie-Occidentale Joe Manchin a annoncé qu’il ne voterait pas le texte.

Son refus s’appuie sur les arguments traditionnels contre les investissements publics : la crainte de l’augmentation de la dette publique alimentée par la reprise de l’inflation. Un point plus « technique » est aussi en cause : Joe Manchin veut conditionner le crédit d’impôt à l’enfance, qui permet aux familles de gagner jusqu’à 300 euros par mois, soit à des revenus, soit à un travail. Or la gauche du parti sait que de telles conditions vont rendre ce crédit d’impôt inefficace. Sans compter que, comme jadis l’Obamacare, sa conditionnalité pourra alimenter le ressentiment d’une partie de la classe moyenne, ce qui sera du pain bénit pour les républicains.

Ce plan, qui devait remettre l’État-providence au centre de l’économie états-unienne, est donc compromis.

Le refus de Manchin semble signer la fin des ambitions de Biden. Certes, si la speaker (présidente) de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, continue d’affirmer que le plan Build Back Better (BBB) reste d’actualité et sera voté en janvier, la situation est bloquée. Joe Manchin n’entend pas céder et n’a, en fait, aucune raison de le faire.

Quant à la gauche du parti, elle refuse de négocier avec un sénateur qui s’aligne sur les arguments et les vœux des républicains. Comme il n’est pas possible de faire passer le plan sans Manchin, la seule voie de sortie est de l’expurger du crédit d’impôt sur l’enfance. Et encore, le sénateur de Virginie-Occidentale pourra toujours refuser de voter un texte qui menace, selon lui, d’alimenter l’inflation.

L’administration Biden a fait voter le 27 décembre un plan de 770 milliards de dollars de dépenses militaires.

Ce plan, qui devait remettre l’État-providence au centre de l’économie états-unienne, est donc compromis. Sauf coup de théâtre, on ne peut guère imaginer pour le remplacer qu’une série de demi-mesures. D’autant que le temps est compté. Cette année 2022 qui s’ouvre est déjà celle des élections de mi-mandat où seront renouvelés un tiers du Sénat et la Chambre des représentants. Une fois la campagne lancée, l’heure des votes sera passée.

Mais un fait vient encore assombrir ce bilan déjà terne. Renouant avec les grandes dépenses militaires de l’ère néolibérale et alors que la droite et le centre ne cessent de s’insurger contre les dépenses excessives en matière sociale, l’administration Biden a fait adopter ce 27 décembre un plan de 770 milliards de dollars pour les dépenses militaires. Alors même que, le 15 décembre, les familles ont touché leurs dernières mensualités du crédit d’impôt pour l’enfance, le contraste illustre à merveille comment les vieux réflexes des démocrates sont revenus à l’ordre du jour à Washington.

Certes, la présidence Biden n’a pas « rien fait » en 2021. Mais on est loin des promesses du printemps. Le plan d’investissement en infrastructures est très loin des besoins identifiés par l’association des ingénieurs des États-Unis qui estiment qu’en 2039, il manquera 10 000 milliards de dollars d’investissement au PIB du pays.

Pour le reste, le bilan est limpide : malgré quelques avancées, il n’y a donc pas de « révolution Biden ». La table n’a pas été renversée et le projet de société présenté en mars est au point mort. La redistribution fait principalement l’objet de vœux pieux et ce sont les fondations sociales, environnementales et sanitaires de la croissance qui ont été les variables d’ajustement. Le fait que le plan « Build Back Better » ne soit pas voté en cette fin d’année 2021 ne dit qu’une chose : ce n’est pas la priorité de l’administration Biden. Pour faire simple, en neuf mois, l’ambition transformatrice est rentrée dans le rang de la doxa clintonienne.

La faute à Joe Manchin, seulement ?

Comment expliquer une telle trajectoire ? Il est aisé de reporter la faute sur le seul Joe Manchin. Et il est vrai que le sénateur « centriste » dispose d’un pouvoir exorbitant à la Chambre haute. Il a, de fait, un véritable droit de veto sur les dispositions de l’administration Biden. Et il ne s’en prive pas pour influer sur l’évolution de la politique états-unienne.

C’est lui qui, cet été, a exigé un vote « bipartisan » avec une partie des républicains sur le seul plan d’investissement, conduisant la Maison Blanche à scinder en deux le plan initial et à faire passer au second plan l’aspect social et environnemental de l’action du président. La logique de Manchin est simple : les dépenses d’infrastructures viendront alimenter les marchés des entreprises privées. Les dépenses sociales sont jugées improductives.

“Cela n’a rien à voir avec ses administrés. Il s’agit de corruption et de l’intérêt propre d’un baron du charbon”

La députée Ilhan Omar à propos de Joe Manchin.

C’est aussi lui qui, disposant seul du pouvoir de bloquer ce deuxième plan, a rendu son vote impossible et, finalement, l’a bloqué. Ses arguments reprennent tellement ceux des républicains que le leader du « GOP » au Sénat, Mitch McConnell, a indiqué que les portes de son parti étaient grandes ouvertes pour Joe Manchin. Car les républicains s’insurgent contre la « montée socialiste » qui s’emparerait des démocrates, ce qui rejoint largement les critiques du sénateur de Virginie-Occidentale. Ajoutons à cela que ce dernier est lié, par le financement de ses campagnes, à un certain nombre de grandes entreprises (son opposition au plan lui a valu une forte augmentation des donations), et vous avez là un coupable idéal.

La représentante du Minnesota, Ilhan Omar, une des figures de la gauche du parti, ne se laisse d’ailleurs pas bercer par les arguments de Manchin qui prétend défendre ses administrés de Virginie-Occidentale, qui ont massivement voté Trump en 2020. « Cela n’a rien à voir avec ses administrés. Il s’agit de corruption et de l’intérêt propre d’un baron du charbon », a twitté l’élue. Le blocage serait donc le fruit d’un élu d’accord avec les républicains et qui, grâce aux subtilités législatives états-uniennes, peut ruiner les ambitions de Biden.

La responsabilité de Joe Biden

Mais son pouvoir, Joe Manchin ne l’a pas obtenu par hasard. C’est aussi le fruit d’erreurs tactiques de Joe Biden ou peut-être même d’un accord de fond avec le sénateur sur plusieurs points. Le sentiment que l’on a, en observant les événements depuis le printemps, c’est que Joe Biden a toujours fait le choix d’entrer dans le jeu de Manchin. Il a cédé aisément sur les taux d’imposition des sociétés, en théorie pour obtenir l’accord de Manchin sur le plan d’investissement. Puis a scindé ce plan en deux pour complaire à Manchin. Puis essaie encore actuellement de négocier son ralliement à Build Back Better.

Comme l’avait souligné récemment auprès de Mediapart Christophe Le Boucher, auteur des Illusions perdues de l’Amérique démocrate (Vendémiaire, 2021), le président avait la possibilité de préserver ses engagements du printemps en mettant la pression sur Manchin. Par exemple en refusant de céder sur les points importants et en laissant au sénateur la responsabilité d’un « tout ou rien ». Il pouvait aussi contourner les obstacles en utilisant les pouvoirs de décret du président sur certains sujets. Il pouvait encore s’appuyer sur le mouvement social naissant outre-Atlantique et faire de son mandat celui des salariés en lutte, faisant pression sur les employeurs et, indirectement, sur l’aile « centriste » des démocrates.

C’est bien Joe Biden qui a sacrifié les politiques sociales en se soumettant aux demandes de Joe Manchin.

Mais la démarche de Biden a été entièrement différente : il a espéré un ralliement de Manchin en cédant à ses demandes, créant inévitablement de nouvelles demandes. En juillet, il assurait que le « deal » était un accord bipartisan sur les infrastructures contre un vote positif à BBB. Mais Manchin, en situation de redessiner seul les contours de la présidence Biden, n’avait aucune raison de ne pas poser de nouvelles conditions.

De cette manière, c’est bien Joe Biden qui a sacrifié les politiques sociales en se soumettant aux demandes de Joe Manchin qui avait, dès le début, ces dépenses en ligne de mire. Même à présent, sa volonté de poursuivre les négociations avec Joe Manchin pour obtenir son vote semble un moyen de justifier de nouvelles reculades. Car sur quoi céder ? Sur le crédit d’impôt pour l’enfance ? Sur l’enveloppe globale ? C’est, sans le dire, accepter un nouveau détricotage, et la gauche du parti l’a bien compris puisqu’elle demande un passage en force de l’exécutif.

Les erreurs de la gauche

Reste qu’il ne faut pas non plus sous-estimer les erreurs de la gauche du parti. Cette dernière a aussi joué avec le feu. Elle aurait pu exiger le maintien d’un bloc complet pour le plan d’investissement ou exercer une vraie pression pour obtenir un vote de Build Back Better avec le plan d’infrastructures. Elle aurait aussi pu se saisir du mouvement social et le « politiser ».

Mais la gauche démocrate a montré sa faiblesse à la fois politique et tactique. Elle n’a pas su peser sur le parti pour corriger le tir présidentiel. Bernie Sanders a voté le plan d’infrastructures au Sénat en juillet sur une simple promesse concernant les dépenses sociales. Et lorsque, fin novembre, la gauche n’a pas voté ce même plan, le mouvement était surtout symbolique et représentatif des limites de son influence au sein du parti démocrate.

Le pari de la transformation en profondeur semble donc perdu. Joe Biden n’a pas été capable de rompre avec ses origines centristes, les vieux réflexes sont revenus. Il est vrai que la poussée d’inflation au cours du second semestre a pu redonner de la crédibilité à la vieille garde néokeynésienne autour de l’ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton, Larry Summers, qui avait évoqué dès février une possible « surchauffe » de l’économie.

Incapable de comprendre que cette surchauffe est indépendante de la reconstitution d’un État social, l’administration Biden a sans doute préféré saisir l’excuse Manchin pour diluer le plan Build Back Better et le retarder. C’est là aussi un retour en arrière vers les années Clinton-Obama.

En fin de compte, et quel que soit l’avenir du plan Build Back Better, le coût politique de ces choix sera lourd. Même si Joe Biden essaie de donner des gages à sa gauche, notamment en prolongeant de trois mois, et à la dernière minute, la suspension du remboursement des dettes étudiantes, ses priorités semblent claires. Le discours risque donc de ne pas suffire.

La déception envers les réformes Biden va plus loin qu’une défaite politique annoncée aux élections de mi-mandat. Elle scelle l’échec de la tentative d’une réouverture d’une voie sociale-démocrate de réforme interne du capitalisme pour le faire sortir de la logique néolibérale. Cette logique persiste et reste dominante dans les milieux d’affaires. La grande alliance réalisée par Roosevelt entre le monde du travail et une partie des capitalistes ne semble plus possible aujourd’hui. C’est ce qui ressort de cette première année de mandat. Pour éviter que le trumpisme resurgisse pour se saisir du mécontentement et de la déception, il est donc urgent de construire une alternative plus radicale à la crise sociale et environnementale du néolibéralisme.

Romaric Godin

 

SourceMediapart