Aux armes contre la crise écologique ?

Face à la question environnementale, la droite est parfois aussi inquiétante quand elle prend la crise au sérieux que lorsqu’elle s’en méfie. Déjà dans les années 70, des commentateurs de gauche s’attendaient à un virage autoritaire et militarisé de la part des pays capitalistes industrialisés face à une aggravation importante de la crise écologique. Durant les 15 dernières années, il y a eu des signes d’une telle évolution, notamment sous la forme de ce qu’on appelle dans la littérature, la « sécuritarisation» de la crise environnementale et plus particulièrement du changement climatique.
Par Mis en ligne le 20 octobre 2009

Résumé d’une intervention d’Andrea Levy* à l’atelier sur la « crise des crises » organisé par les NCS au Forum social québécois, 10 octobre 2009

« Pas de catastrophe » (le discours de la droite)

Il faut dire que la droite est loin d’être unifiée quant à ses perspectives par rapport à la crise environnementale. Il y a ceux et celles à droite, aux États-Unis surtout, mais ailleurs aussi, qui nient l’idée même d’une crise. Le célèbre intellectuel conservateur américain, George Will, par exemple, exprime une opinion répandue dans son milieu quand il insiste qu’il n’y a aucune preuve de changements climatiques[1] et que le coût des efforts à prévenir face aux conséquences possibles l’emporte sur les avantages. Un discours semblable vient d’être produit par un membre de la Chambre des Lords du Royaume-Uni, Lord Nigel Lawson, ancien membre du cabinet de Margaret Thatcher et ancien rédacteur en chef de la revue anglaise The Spectator à une auditoire canadien lors d’une tournée organisée la semaine passée par le Fraser Institute, le plus important think-tank de droite au Canada anglais.[2] Selon Lawson, qui occupait à un moment donné le poste de Secrétaire d’État pour l’Énergie dans le gouvernement Thatcher, il sera plus facile et efficace de s’adapter au changement climatique que de prendre les mesures nécessaires pour le freiner en réduisant les émissions des gaz à effet de serre, d’autant plus que le réchauffement global pourrait avoir plusieurs bénéfices, du moins dans les pays du nord.

Ce discours quoique minoritaire partage une certaine logique avec une autre prise de position de plus en plus influente ces jours ci et qui prend son point de départ dans la constatation de certains scientifiques, tels James Lovelock, progéniteur de l’hypothèse Gaia, à savoir que c’est trop tard en tout cas d’empêcher les effets dévastateurs des changements climatiques. Tout ce qu’il nous reste à faire, c’est de mitiger ces effets pour gagner du temps en ayant recours aux remèdes technologiques. Il y a une panoplie d’idées dans cette optique, allant de la promotion de l’énergie nucléaire jusqu’à une série de propositions relevant du domaine de la géo ingénierie. Certes, certaines innovations technologiques contribueront à ralentir la vitesse et l’échelle du « crash » environnemental. Cette approche qui se résume en deux mots, « mitiger et adapter », devient une idée acceptée dans plusieurs milieux, même si les prédictions concernant les conditions auxquelles on va devoir s’adapter varient beaucoup.

Oui la catastrophe (le discours des scientifiques)

Selon Lovelock, auteur du récent livre The Vanishing Face of Gaia, les boucles de rétroaction s’opèrent déjà avec comme résultat la diminution de la capacité de charge humaine de la Terre à un maximum d’un milliard avant la fin du siècle, en rendant inhabitable la majorité de la planète à part la zone arctique.[3]

Même si le scénario de Lovelock demeure de loin le plus sombre, d’autres scientifiques et futurologues prévoient des effets de la crise écologique et des changements climatiques qui représentent une catastrophe prolongée pour l’humanité, sans parler des autres espèces. Et ces scénarios constituent de plus en plus des points de départ pour la transformation de la crise environnementale en question de sécurité nationale, développement qui mène, dans certains cas, à une militarisation du discours sur l’environnement.

On entend parler aujourd’hui de guerres de ressources, de guerres climatiques, de guerres de l’eau… Il y quelques mois deux scientifiques éminents au Royaume Uni, dont John Beddington, scientifique en chef du gouvernement, affirmaient que le monde fera face dans les prochaines décennies à une série de conflits violents dont l’origine sera la conjugaison de la rareté de ressources, des changements climatiques et des pressions démographiques.[4] Au lieu de parler le langage propre à l’écologie qui met l’accent sur l’interdépendance des espèces et des écosystèmes, ce discours rappelant le Darwinisme social traite les problèmes environnementaux comme déclencheur d’une compétition accrue entre sociétés humaines qui aboutira à une lutte pour l’existence.

Dans l’évolution de cette manière de voir il y eu deux contributions clés qui méritent une brève exposition. La première c’est un article intitulé « The Coming Anarchy » (« L’Anarchie qui arrive »),  publié en février 1994 dans la revue américaine The Atlantic Monthly[5] par Robert D. Kaplan, un journaliste influent. Dans son texte Kaplan identifie l’environnement comme la question de sécurité nationale primordiale du 21e siècle, en se fiant en partie sur les écrits de l’académique canadien Thomas Homer-Dixon qui, depuis les 20 dernières années, présente des scenarios de conflits violents provoqués par la rareté des ressources, telles l’eau et la terre agricole, et donnant lieu à une masse de refugiés environnementaux.

On constate dans l’article de Kaplan une attitude méfiante quant au sort des pays les plus vulnérables aux effets de la crise environnementale, c’est à dire les pays pauvres du Sud Global qui seront les grands « perdants » dans les guerres environnementales, et qui risquent de tomber dans  le chaos, la violence et le totalitarisme. Kaplan note que le monde industrialisé, doté d’argent, de réserves et de technologie à la fine pointe, sera en mesure de s’adapter aux défis d’un environnement appauvri et à la rareté des ressources. Cette optique s’intègre dans sa vision plus large d’un monde bifurqué où la croissance démographique, la dégradation environnementale et les tensions ethniques et religieuses sont les ingrédients d’une réalité qui ressemble quelque peu au film Soylent Green. Kaplan laisse entendre que les pays riches devront se protéger contre les menaces que représente le dérapage social et politique des pays pauvres accéléré par les effets des changements climatiques. Dans un monde poste guerre froide, c’est cette mentalité de forteresse assiégée que, Kaplan suggère, doit définir la politique étrangère des États Unis.

Guerre environnementale ?

Une autre œuvre dans la même lignée est un rapport produit en octobre 2003 pour le Pentagone par Peter Schwartz et Doug Randall sous le titre de « Imaginons l’impensable »[6] et qui tente d’analyser les implications pour la sécurité nationale des États-Unis d’un scénario d’un brusque changement climatique qui prévoit la possibilité d’une baisse importante des températures en Europe, en Amérique du Nord et en Asie, ainsi qu’une hausse de température en Australie, en Afrique et en Amérique du Sud. Dans une optique néomalthusienne, ces auteurs conjecturent qu’un changement brusque du climat fera baisser la capacité de charge mondiale. Des guerres offensives seront menées pour l’accès à la nourriture, l’eau et l’énergie. Les pertes humaines dues autant à la guerre qu’à la famine et la maladie diminueront la taille de la population, ce qui, avec le temps, rééquilibrera la capacité de charge. La guerre, enfin, deviendra l’élément définissant la vie humaine. On peut également s’attendre, selon Schwartz et Randall, à une prolifération d’armes nucléaires.

La réponse envisagée à cette période indéfinie de conflits environnementaux est la construction d’« États forteresses » par les États-Unis et l’Australie parce que ces deux États possèdent les ressources et les réserves nécessaires pour atteindre l’autosuffisance. En parlant des États-Unis, ils écrivent : « Les frontières seront renforcées autour du pays pour maintenir au-dehors les immigrants affamés indésirables en provenance des Caraïbes, du Mexique et de l’Amérique du Sud ». En passant, on prévoit également la fusion des États Unis et le Canada afin de « simplifier le contrôle des frontières » et également, pour « assurer » l’accès des Américains a l’hydro-électricité…

Encore plus récemment, en avril 2006, un rapport a été publié par un groupe de militaires américains retraités intitulé « Sécurité nationale et la menace du changement climatique »[7]. Ce rapport qui se penche aussi sur divers scénarios pessimistes liés au changement climatique — guerres de rareté, problème de réfugiés climatiques, possibilité du éco-terrorisme – décrit le changement climatique comme un « multiplicateur de menaces » posant des risques pour la sécurité internationale et un danger importante pour l’intérêt national américain puisque les effets prévus risquent, pour reprendre le libellé du texte,  « de perturber notre mode de vie  et exiger des modifications à notre manière d’assurer notre sécurité ».  Le rapport recommande d’intégrer les politiques de lutte contre le changement climatique aux stratégies de défense et de sécurité nationale. Au contraire de Kaplan et Schwartz & Randall, les auteurs de ce document demandent au gouvernement américain d’agir pour réduire les émissions des gaz à effet de serre afin de mitiger les effets néfastes des changements climatiques et à aider les nations les plus vulnérables à ces effets d’améliorer leur capacité de composer avec les problèmes qui pourraient en découler.

Le spectre du militarisme

Mais on trouve également dans ce rapport beaucoup d’allusions à la guerre froide et à la stratégie de « containment », qui mènent à conclure que l’environnement vient jouer le rôle de l’empire du mal. D’ailleurs, le spectre de l’autoritarisme et du militarisme plane aussi dans le texte quand on parle de la montée probable du terrorisme dans les conditions d’instabilité et rareté suscitées par les changements climatiques. Par exemple, le rapport met en valeur les paroles de l’Amiral Joseph Lopez, ancien commandant en chef des forces navales américaines en Europe à l’effet que « Le changement climatique pourrait créer des conditions qui prolongeraient la guerre contre le terrorisme »

Ce que l’on ne dit pas explicitement, mais que d’autres comme l’avocat américain Michael Lieberman est heureux d’ajouter, c’est la crainte que, dans les pays qui subiront les pires effets des changements climatiques, il y aura un énorme ressentiment envers les Américains qui sont responsables du quart des émissions mondiales de gaz à effet de serre, une proportion d’ailleurs qui ne cesse de croître.[8] Et justement, parmi les pays du Sud il y a une version miroir du discours autour du changement climatique comme menace à la sécurité : on présente les changements climatiques comme un acte d’agressivité de la part du monde industrialisé contre les pays en voie du développement.

Approches alternatives

Bien sur cette tendance à sécuritariser la question environnementale suscite, depuis ses origines à la fin des années 80, des critiques du coté des chercheurs progressistes qui cherchent à  dévoiler les motivations et les suppositions idéologiques derrière ce genre de discours. Pour certains, c’est une épée à double tranchant. D’une part, on peut la comprendre comme une stratégie pour souligner l’urgence des problèmes environnementaux et assurer à la crise écologique une place parmi les priorités des gouvernements. Cela peut ouvrir la possibilité d’un recours à des mesures extraordinaires qui dépassent les contraintes actuelles sur la capacité d’agir. D’autre part, comme souligne des chercheurs tels Nils Gleditsch, Daniel Deudney et Jon Barnett, regarder la crise écologique sous l’angle de la sécurité ne peut qu’avoir un impact sur la façon dont on aborde le problème. Cela va à l’encontre d’une conception de la crise écologique comme un problème global commun, lequel exige des solutions supranationales et un niveau de coopération internationale sans précédent. L’environnement, on le sait bien, n’a pas de frontières.

De plus, les critiques de la sécuritarisation de la crise environnementale soulèvent une question importante, à savoir, si on est en train de construire la justification d’un rôle accru pour les militaires dans notre quête de solutions. D’ailleurs, ils questionnent les modèles trop simplistes exposant des liens causaux entre la dégradation environnementale et les conflits violents, ces modèles se trouvant par ailleurs très souvent derrière les arguments de ceux qui proposent un cadre analytique sur la sécurité environnementale. Ils constatent la difficulté d’isoler les causes sociales, économiques, culturelles, et environnementales des conflits et ils se demandent si on peut vraiment prévoir les conséquences sociales de processus aussi compliqués et imprévisibles que le changement climatique. Ils posent la question aussi à savoir si la transformation de l’environnement en question de sécurité nationale ne se situe pas dans l’espoir de la part des responsables des appareils de sécurité, particulièrement aux États-Unis, de s’assurer un rôle central dans un monde post-guerre froide.

Robyn Eckersley est l’une des chercheurs progressistes qui, sans rejeter entièrement la pertinence du cadre analytique de la sécurité, conseille beaucoup de prudence quant à la tendance de traiter une menace non-militaire comme une menace militaire. Il estime qu’une telle vision nous encourage à voir la crise écologique comme un problème externe et de déplacer les risques écologiques sur les communautés qui sont, en fin de compte, les moins responsables de la crise, les plus vulnérables à ses effets au court et moyen terme et les pires placés pour s’y adapter.[9]

La crise écologique, on s’entend, n’est point une menace étrangère.  Comme disait Pogo : nous avons rencontré l’ennemi… et c’est nous!


* Andrea Lévy détient un doctorat en histoire de l’Université Concordia. Elle est membre du comité de rédaction de la revue Canadian Dimension. Elle s’intéresse aux questions d’écologie et de paix depuis les années 80.


[1] George F. Will, « Dark Green Doomsayers », Washington Post, 15 février, 2009, < http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2009/02/13/AR2009021302514.html >

[2] James Cowan «Lords of climate change skepticism», National Post, 2 octobre, 2009, < http://www.nationalpost.com/story.html?id=2060870#ixzz0URH6sgFz >

[3] Alexander Zaitchik, « The Dark Side of Climate Change: It’s Already Too Late, Cap and Trade Is a Scam, and Only the Few Will Survive », Alternet, 7 juillet, 2009, <  http://www.alternet.org/environment/141081/the_dark_side_of_climate_change:_it’s_already_too_late,_cap_and_trade_is_a_scam,_and_only_the_few_will_survive/ >

[4] Christine McGourty, « Global crisis ‘to strike by 2030’ » BBC News, 19 mars, 2009, < http://news.bbc.co.uk/1/hi/uk/7951838.stm >

[5] < http://www.theatlantic.com/doc/199402/anarchy >

[6] Traduction française des « Humains Associés » < http://paxhumana.info/article.php3?id_article=427 >

[7] CNA, « National Security and the Threat of Climate Change », Alexandria, USA: The CNA Corporation, 2007 < http://securityandclimate.cna.org/ >

[8] Michael Lieberman, «Climate change is a real national security threat, even for a realist » 1er septembre, 2009, < http://the-reaction.blogspot.com/2009/09/climate-change-is-real-national.html >

[9] Robyn Eckersley, Environmental security, climate change, and globalizing terrorism dans Damian Grenfeld et Paul James, dir., Rethinking Insecurity, War and Violence: Beyond Savage Globalization? (Routledge,2009), 90-91.

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