L'accès à la justice, quelle justice?

Autopsie d’un rendez-vous manqué

Bilan des luttes Front commun 2015

Par Mis en ligne le 25 avril 2020

Cet article repose sur la convic­tion que le demi-mil­lion de tra­vailleuses et de tra­vailleurs du sec­teur public qué­bé­cois mobi­li­sés au sein du Front commun n’a pas fait tous les gains qu’il aurait pu et dû faire sur les plans sociaux, éco­no­miques et poli­tiques. La der­nière négo­cia­tion débouche sur l’appauvrissement dans les pro­chaines années des tra­vailleuses et des tra­vailleurs du sec­teur public. Pire encore, nous pen­sons que l’offensive de déman­tè­le­ment des ser­vices publics du gou­ver­ne­ment actuel n’a pas été sérieu­se­ment ébran­lée par le Front commun alors qu’elle aurait pu l’être. Le constat est d’autant plus alar­mant que nous avons été témoins, depuis plus d’un an, d’une mobi­li­sa­tion phé­no­mé­nale – à cer­tains égards sans pré­cé­dent – des tra­vailleuses, des tra­vailleurs, des citoyennes et des citoyens du Québec.

En d’autres mots, le rap­port de force créé a été désa­morcé, bloqué, dila­pidé. Nous pro­po­sons donc une série d’hypothèses sur ce qui a mené à cet échec. Loin d’être le mérite des négo­cia­teurs du gou­ver­ne­ment, cet effon­dre­ment d’un rap­port de force pour­tant bien pré­sent, pal­pable au niveau local, est le résul­tat de déci­sions éma­nant du Front commun même, déci­sions qui s’inscrivent dans une culture syn­di­cale pri­vi­lé­giant la hié­rar­chie et l’opacité, refu­sant de faire des alliances solides avec les autres mou­ve­ments sociaux et cher­chant à tout prix à éviter le conflit poli­tique et idéo­lo­gique avec le gou­ver­ne­ment. Le constat est alar­mant : c’est la culture syn­di­cale qui pose elle-même les condi­tions de ses échecs.

Les attentes et la mobi­li­sa­tion d’avril 2014 au prin­temps 2015

Cette négo­cia­tion s’inscrit dans une his­toire récente mar­quante : celle du retour au pou­voir d’un parti néo­li­bé­ral que plu­sieurs croyaient fini après le prin­temps étu­diant de 2012. Même si le Parti qué­bé­cois avait beau­coup déçu en 2012-2014, peu de gens pré­voyaient un retour au pou­voir aussi fort du Parti libé­ral du Québec dès avril 2014. En fait, la mobi­li­sa­tion sans pré­cé­dent des étu­diantes et des étu­diants en 2012, la qua­lité de leur ana­lyse socioé­co­no­mique, le foi­son­ne­ment artis­tique qui a accom­pa­gné cette mobi­li­sa­tion, leur cou­rage face à une police bru­tale, puis le mou­ve­ment de déso­béis­sance civile de masse (les cas­se­roles) face à l’odieuse et liber­ti­cide loi spé­ciale 78, tout cela lais­sait plutôt croire à un retour du balan­cier poli­tique vers la gauche, après plus de 30 ans vers la droite.

Le retour des libé­raux au pou­voir frappe d’autant plus qu’ils sont encore plus décom­plexés – lire agres­sifs – dans l’application de leur pro­gramme qu’avant 2012. Au niveau des dépenses bud­gé­taires, les coupes sont par­ti­cu­liè­re­ment bru­tales pour les orga­nismes com­mu­nau­taires, les ser­vices d’aide à l’emploi, les ser­vices régio­naux de concer­ta­tion et, fina­le­ment, en édu­ca­tion[2]. Dans la santé, ce gou­ver­ne­ment impose des restruc­tu­ra­tions cen­tra­li­sa­trices et auto­ri­taires ins­pi­rées de la « nou­velle ges­tion publique ». Pourtant, le gou­ver­ne­ment nie l’existence d’une chose telle que l’austérité et a l’effronterie de reje­ter les dom­mages que causent ses coupes bud­gé­taires, dont les consé­quences sont pour­tant consta­tées quo­ti­dien­ne­ment[3].

Des mil­liers de tra­vailleuses, de tra­vailleurs, de citoyennes et de citoyens ont décidé de résis­ter à cette vague d’austérité. La mobi­li­sa­tion est ori­gi­nale dans son expres­sion, car de nou­veaux acteurs et de nou­velles alliances émergent : parents, coa­li­tions de quar­tier, de région et d’organismes, amorces de conver­gences sur le ter­rain. Le 1er mai 2015, selon les chiffres réper­to­riés par la Coalition Main rouge[4], plus de 868 orga­nismes com­mu­nau­taires, syn­di­cats et asso­cia­tions étu­diantes sont en grève, par­tout au Québec. Autre exemple, la mobi­li­sa­tion des parents au sein de Je pro­tège mon école publique a quant à elle débuté le même jour par une invi­ta­tion à faire des chaînes humaines devant toutes les écoles de la pro­vince et elle se pour­suit depuis à chaque pre­mier du mois. Cent quinze mille par­ti­ci­pantes et par­ti­ci­pants y ont pris part depuis lors, de Longue-Pointe-de-Mingan à Montréal, devant des écoles fran­co­phones et anglo­phones[5]. Une telle effer­ves­cence de la contes­ta­tion sus­cite l’optimisme pour la lutte à venir dans les rangs des mili­tantes et des mili­tants œuvrant au sein de la fonc­tion publique qué­bé­coise. La lutte des syn­di­cats doit s’inscrire dans les suites de ce mou­ve­ment de conver­gence, condi­tion du succès de ses propres négo­cia­tions.

Le Front commun : de l’idéal au « Protocole de fonc­tion­ne­ment »

Sans sur­prise, le gou­ver­ne­ment se com­porte de manière odieuse dans les négo­cia­tions avec les tra­vailleuses et les tra­vailleurs des ser­vices publics. Depuis jan­vier 2015, il exige d’elles et d’eux un appau­vris­se­ment brutal en affir­mant vou­loir octroyer 3 % d’augmentation sur 5 ans, ce qui garan­ti­rait au bas mot une baisse de pou­voir d’achat de 7 % durant cette période, car l’indice des prix à la consom­ma­tion aug­mente d’environ 2 % par année. Aux tables sec­to­rielles (les tables où se négo­cient les condi­tions de tra­vail spé­ci­fiques à chaque métier), il exige la réor­ga­ni­sa­tion des tâches au nom des méthodes lean et des soi-disant « sys­tèmes d’assurance qua­lité ». Importées du sec­teur privé, ces méthodes d’organisation du tra­vail forcent les tra­vailleuses et les tra­vailleurs à uni­for­mi­ser, à stan­dar­di­ser leurs ser­vices et les lancent dans une spi­rale infla­tion­niste de red­di­tions de comptes bureau­cra­tiques. Il vise aussi l’affaiblissement des syn­di­cats locaux, par exemple en remet­tant en ques­tion les libé­ra­tions syn­di­cales.

Comment les cen­trales syn­di­cales se com­portent-elles dans ces cir­cons­tances ?

Faisons d’abord un bref retour en arrière. En mars 2014, la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN), la Fédération des tra­vailleurs et tra­vailleuses du Québec (FTQ) ainsi que le Secrétariat inter­syn­di­cal des ser­vices publics (SISP) avaient convenu de former un front commun pour négo­cier les condi­tions de tra­vail dans le sec­teur public. Simple nos­tal­gie ou usur­pa­tion de figures mythiques, le « Front commun 2015 » n’a pas hésité à mobi­li­ser l’imagerie des pre­miers « Fronts com­muns » de 1972 et 1976. Lors de mani­fes­ta­tions orga­ni­sées par les cen­trales, on a pu voir en boucle les pho­to­gra­phies des lea­ders des années 1970 et des man­chettes de jour­naux annon­çant leur empri­son­ne­ment.

Un docu­ment scelle l’alliance du « Front commun 2015 » en mars 2014 : le Protocole de fonc­tion­ne­ment du front commun CSN – FTQ –SISP[6]. Il sur­prend par la concen­tra­tion des pou­voirs et l’opacité de la struc­ture ad hoc qu’il forme. Les « déci­sions appro­priées en ce qui concerne la négo­cia­tion, l’information, la mobi­li­sa­tion » seront prises par un « Comité de coor­di­na­tion » com­posé de quatre membres de cha­cune des cen­trales syn­di­cales signa­taires. Ce comité aura aussi comme objec­tif « [d’]assurer la cohé­sion des stra­té­gies de com­mu­ni­ca­tion et de mobi­li­sa­tion en appui à la négo­cia­tion ». Il n’est nulle part affirmé qu’il doit se gou­ver­ner en fonc­tion de man­dats éta­blis par les syn­di­qué-es. Le comité n’a aucune obli­ga­tion for­melle de red­di­tion de comptes : la boîte noire est née. Mais nous allions nous rendre compte seule­ment pro­gres­si­ve­ment de l’ampleur de cette auto­no­mie du comité par rap­port à ses membres.

Demandes sociales ou condi­tions de tra­vail ?

Au début de l’automne 2015, les tra­vailleuses et les tra­vailleurs du sec­teur public sont alors dans une posi­tion inté­res­sante. Le gou­ver­ne­ment n’a pas l’appui d’une large partie de la popu­la­tion à cause de son « agenda » poli­tique et de son intran­si­geance. Aussi, les mou­ve­ments décrits plus haut convergent sur deux points : la cri­tique de l’austérité et la valo­ri­sa­tion des ser­vices publics. D’ailleurs, les tra­vailleuses et les tra­vailleurs que nous ren­con­trons se sentent lar­ge­ment par­ties pre­nantes de ces mou­ve­ments. La dimen­sion his­to­rique de la mobi­li­sa­tion est là : c’est non seule­ment comme employé-es de la fonc­tion publique qu’il faut se mobi­li­ser, c’est aussi comme citoyennes et citoyens. Ces deux luttes, contre les coupes dans les ser­vices publics et pour de meilleures condi­tions de tra­vail ne font qu’une.

Pour les membres du Syndicat des pro­fes­seur-es du Collège Marie-Victorin (SPCMV), dès le départ, il est apparu impor­tant d’essayer de sortir du cadre léga­liste de la négo­cia­tion par des demandes qui vise­raient une plus grande jus­tice sociale, qui seraient por­teuses d’un projet de société. L’assemblée géné­rale a adopté une pro­po­si­tion vou­lant que le cahier de demandes du Front commun com­porte la reven­di­ca­tion d’un retour à un plus grand nombre de paliers d’imposition, pro­po­si­tion ins­pi­rée entre autres des recom­man­da­tions de la Coalition Main rouge[7].

Ce genre de demandes a été jugé irre­ce­vable par les repré­sen­tantes et les repré­sen­tants de la Fédération natio­nale des ensei­gnantes et des ensei­gnants du Québec (FNEEQ-CSN), car impos­sibles à dépo­ser à la table de négo­cia­tion, illus­trant par le fait même l’incapacité de la Fédération à remettre en ques­tion l’État de droit et son impact sur la redis­tri­bu­tion de la richesse lors du moment cru­cial qu’est la négo­cia­tion des condi­tions de tra­vail des employé-es du sec­teur public.

À l’automne 2014, le Front commun pré­sente un projet de cahier de demandes à la table cen­trale où se négo­cie la rému­né­ra­tion glo­bale (notam­ment le salaire et la retraite) des tra­vailleuses et des tra­vailleurs du sec­teur public. Sans sur­prise, l’argumentaire déployé ne permet pas de faire des ponts avec les autres luttes sociales. Ainsi, le cahier déploie un argu­men­taire d’abord dirigé vers le gou­ver­ne­ment, inter­pelé à titre de ges­tion­naire. L’un des argu­ments cen­traux tourne ainsi autour du besoin pour le sec­teur public d’attirer une main-d’œuvre qua­li­fiée. On sug­gère donc d’axer les reven­di­ca­tions sur l’objectif de rat­tra­per le retard sala­rial face au sec­teur privé. Sous cou­vert de prag­ma­tisme, cet argu­ment de la « réten­tion de main-d’œuvre » a pour effet de mettre en com­pé­ti­tion sec­teur public et sec­teur privé, plutôt que de cher­cher à créer des soli­da­ri­tés[8]. Par ailleurs, le Front commun, loin de lier lutte à l’austérité et demandes syn­di­cales, limite ses demandes aux condi­tions exclu­sives des tra­vailleurs et des tra­vailleuses du sec­teur public. Dès cette étape, la « boîte noire » nous sépare des autres tra­vailleuses et tra­vailleurs, des autres citoyennes et citoyens.

Ce fai­sant, le Front commun va jusqu’à faire siens – impli­ci­te­ment à tout le moins – les pré­sup­po­sés idéo­lo­giques du gou­ver­ne­ment, notam­ment celui du défi­cit zéro. C’est ce qu’on voit, par exemple, dans la stra­té­gie rete­nue par la boîte noire et sou­mise aux assem­blées géné­rales d’abandonner les demandes sec­to­rielles qui auraient pu faire écla­ter le cadre bud­gé­taire du gou­ver­ne­ment consa­cré à la négo­cia­tion, en espé­rant amé­lio­rer les chances de faire des gains à la table cen­trale. Limiter les demandes, c’est faire le jeu du gou­ver­ne­ment en recon­nais­sant d’emblée qu’il existe une tarte limi­tée à se par­ta­ger, plutôt que de conce­voir une élas­ti­cité au budget, liée d’un côté à un rap­port de force, de l’autre à des choix poli­tiques per­met­tant de le finan­cer.

Se battre pour la grève

Si la très forte mobi­li­sa­tion sociale et l’enthousiasme des col­lègues au début de la négo­cia­tion d’un côté, la fer­meté du gou­ver­ne­ment de l’autre, lais­saient penser que nous pou­vions aller jusqu’à la grève comme moyen de pres­sion, rien ne lais­sait pré­sa­ger que les ins­tances syn­di­cales natio­nales s’y pré­pa­raient. Certes, dans le plan d’action (imposé d’en haut) dis­tri­bué en réunion du regrou­pe­ment cégep de la FNEEQ les 16-17 octobre 2014, la grève est évo­quée pour l’automne 2015, sans plus de détails. Cependant, dans les mois qui suivent, le silence de l’appareil est assour­dis­sant. Obtenir ne serait-ce que l’information sur les démarches à entre­prendre est en soi par­ti­cu­liè­re­ment long, ce qui ne nous ras­sure pas sur la réelle volonté des diri­geantes et des diri­geants du Front commun d’aller jusqu’à l’exercice du droit de grève. Nous savons que plu­sieurs étapes, s’étalant sur plu­sieurs mois, sont néces­saires pour l’obtention du droit de grève. À plu­sieurs reprises, nous cher­chons à savoir quand le Front commun va com­men­cer ces démarches. La ses­sion d’hiver avance et rien ne laisse pré­sa­ger que la média­tion néces­saire va être deman­dée au début de l’été pour pou­voir exer­cer le droit de grève à l’automne. Le 4 mars 2015, nous votons donc en assem­blée géné­rale de deman­der aux ins­tances natio­nales d’entamer les­dites démarches. En paral­lèle, d’autres syn­di­cats locaux[9] font de même. Encore aujourd’hui, nous avons le sen­ti­ment que si la base n’avait pas poussé la demande de média­tion par des man­dats locaux, nous n’aurions pas réussi à faire la grève à l’automne 2015.

À la ren­trée sco­laire d’août, nous sommes donc prêts et prêtes à faire grève. Il reste à déter­mi­ner le format de cette grève et la date de son déclen­che­ment. La pro­po­si­tion sortie de la boîte noire évoque six jours de grève par syn­di­cat, à effec­tuer région par région sauf deux jour­nées natio­nales. La posi­tion his­to­rique de la FNEEQ va plutôt dans le sens d’une grève géné­rale illi­mi­tée et les dis­cus­sions au niveau de notre syn­di­cat visent à effec­tuer le plus de jour­nées pos­sible en Front commun, en plus de les coller le plus pos­sible les unes aux autres. Les exé­cu­tants de la FNEEQ reviennent des ren­contres au sommet avec le com­pro­mis de faire les trois der­niers jours de cette série de six tous ensemble, et la pro­po­si­tion de réac­tua­li­ser les man­dats de grève, ce que nous com­pre­nons alors comme une pos­si­bi­lité de conti­nuer les moyens de pres­sion par la suite, y com­pris en ayant recours à la grève géné­rale illi­mi­tée. Le dérou­le­ment de l’automne va donner tort à notre enthou­siasme « naïf » de mili­tantes et de mili­tants locaux.

Le Front commun démo­bi­lise

L’espace nous manque ici pour en faire une des­crip­tion com­plète, mais la mobi­li­sa­tion des membres de notre syn­di­cat est sans pré­cé­dent. La par­ti­ci­pa­tion mas­sive aux assem­blées géné­rales de grève et aux lignes de pique­tage, ainsi que la force du vote de grève (83,3 % au SPCMV) le démontrent. Les membres ont ima­giné et par­ti­cipé en masse à des moyens de pres­sion diver­si­fiés et ori­gi­naux tant sur notre campus que dans le quar­tier. Nous avons fait des pauses bruyantes devant les bureaux de la direc­tion tous les jours à la même heure, plu­sieurs mani­fes­ta­tions de quar­tier avec la popu­la­tion, le com­mu­nau­taire et les autres syn­di­cats, créé une halte-gar­de­rie inter­syn­di­cale pour per­mettre à tous et à toutes de par­ti­ci­per aux actions, séri­gra­phié des pan­cartes et des fanions. Les syn­di­qué-es ont par­ti­cipé en masse aux trois pre­mières jour­nées de grève. De nom­breuses col­la­bo­ra­tions inter­syn­di­cales ont débordé des fron­tières sté­riles des cen­trales syn­di­cales et des métiers. Ce que nous voyions dans les médias com­mer­ciaux, dans les médias sociaux et dans la rue nous per­met­tait de croire que nous n’étions pas un cas isolé. Le com­pro­mis de faire un cres­cendo dans la tenue des six jour­nées de grève nous appa­raît donc rela­ti­ve­ment satis­fai­sant au début de l’automne.

Cependant, le temps passe et rien ne semble se pré­pa­rer pour la suite des six jours de grève votés. Puis, le 18 novembre 2015, la boîte noire annule les trois jour­nées de grève consé­cu­tives et natio­nales pré­vues pour début décembre. Le pré­texte ? Démontrer la « bonne foi » qui accom­pagne une contre-pro­po­si­tion syn­di­cale qui, il est impor­tant de le sou­li­gner, réduit de plus de moitié nos demandes sala­riales et n’a jamais fait l’objet de dis­cus­sions dans les syn­di­cats locaux et leurs fédé­ra­tions. Comme tout le monde, nous avons appris par les médias tant le contenu de la contre-pro­po­si­tion faite au gou­ver­ne­ment que l’abandon de nos moyens de pres­sion pour­tant votés démo­cra­ti­que­ment. C’est d’autant plus odieux que les mou­ve­ments com­mu­nau­taires et étu­diants ont voté des jours de grève coor­don­nés avec les nôtres, en appui à notre lutte. Illustration par­faite de la culture cor­po­ra­tiste des repré­sen­tantes et des repré­sen­tants des cen­trales syn­di­cales, une membre de l’exécutif de la CSN déclare devant des mil­liers de repré­sen­tants des syn­di­cats locaux que ce lar­gage du com­mu­nau­taire et des étu­diantes et des étu­diants n’est pas grave, car « chacun a son agenda ».

À l’interne, l’abandon des trois jour­nées de grève en front commun n’a été jus­ti­fié que par l’existence d’un mys­té­rieux maillon faible au sein du Front commun. Nous n’avons jamais su de qui il s’agissait. Les syn­di­cats n’ont jamais été consul­tés pour revoir la stra­té­gie alors que des solu­tions col­lec­tives auraient pu être trou­vées, si nous avions eu accès à l’information com­plète. La direc­tion du Front commun a donc imposé l’attitude de son maillon le plus faible sans consul­ta­tion démo­cra­tique.

La com­mo­tion chez les col­lègues a été majeure, car elles et ils se pré­pa­raient à confron­ter le gou­ver­ne­ment avec éner­gie et enthou­siasme. Le sen­ti­ment par­tagé était que nous étions dans un cres­cendo des moyens d’action. Dès lors, la mobi­li­sa­tion a été très dif­fi­cile à ravi­ver.

C’est ainsi que les repré­sen­tants du Front commun ont pu pré­sen­ter l’entente de prin­cipe conclue avec le gou­ver­ne­ment le 21 décembre comme étant inévi­table, puisque, visi­ble­ment, la mobi­li­sa­tion était der­rière nous. Argument dif­fi­ci­le­ment contes­table, mais dont la raison est, selon nous, à trou­ver dans les déci­sions de la boîte noire syn­di­cale.

Conclusion

La hié­rar­chie syn­di­cale du Front commun a ainsi refusé de s’allier réel­le­ment non seule­ment aux mou­ve­ments qui contes­taient le pro­gramme néo­li­bé­ral du gou­ver­ne­ment, mais à ses propres membres. La hié­rar­chie syn­di­cale n’a jamais démon­tré qu’elle sou­hai­tait ins­crire la négo­cia­tion au sein d’une lutte plus large contre l’austérité. Elle s’enfermait dans une lec­ture stric­te­ment léga­liste du type de reven­di­ca­tions que le mou­ve­ment syn­di­cal peut porter alors que, his­to­ri­que­ment, tous les gains des tra­vailleuses et des tra­vailleurs ont été effec­tués en contes­tant le droit en l’État, notam­ment lors des moments stra­té­giques que consti­tuent les négo­cia­tions des contrats de tra­vail. Enfin, le dogme de la rigueur bud­gé­taire était inté­gré comme une donnée objec­tive.

Voilà ce qui nous porte à penser que nous avons dila­pidé le poten­tiel d’une mobi­li­sa­tion sans pré­cé­dent. Impliquer les tra­vailleuses et les tra­vailleurs dans les déci­sions stra­té­giques aurait, au contraire, ren­forcé leur com­bat­ti­vité, leur convic­tion et permis d’utiliser l’intelligence col­lec­tive pour trou­ver des solu­tions aux pro­blèmes qui ont émergé au cours de la lutte. Inversement, leur impo­ser de grandes déci­sions stra­té­giques pro­voque décou­ra­ge­ment et cynisme, sur­tout lorsque ces déci­sions vont à l’encontre de la mobi­li­sa­tion effec­tive sur le ter­rain.

Nous pen­sons qu’il y a d’authentiques aspi­ra­tions à la jus­tice sociale au sein du mou­ve­ment syn­di­cal. Seront-elles encore long­temps étouf­fées par une culture de l’opacité ?


  1. Louis-Raphaël Pelletier et Fanny Theurillat-Cloutier[1] sont pro­fes­seurs au Collège Marie-Victorin et Fanny Theurillat-Cloutier est membre des Nouveaux Cahiers du socia­lisme. Elle et il témoignent ici de leur expé­rience en tant que membres du comité exé­cu­tif du syn­di­cat des pro­fes­seur-es de leur cégep lors de la der­nière négo­cia­tion col­lec­tive dans le sec­teur public qué­bé­cois. Ils tiennent à remer­cier Emmanuel Chaput pour ses judi­cieux conseils de rédac­tion.
  2. Voir à cet effet :IRIS, Observatoire des consé­quences des mesures d’austérité au Québec, < aus​te​rite​.iris​-recherche​.qc​.ca >.
  3. La fameuse phrase « Y’a pas un enfant qui va mourir de ça » du ministre de l’Éducation de l’époque, Yves Bolduc, à propos des coupes dans le budget des biblio­thèques sco­laires, est deve­nue emblé­ma­tique de cet aveu­gle­ment volon­taire. Mélanie Loisel, « Les écoles ont assez de livres, juge Bolduc », Le Devoir, 22 août 2014, <www​.lede​voir​.com/​p​o​l​i​t​i​q​u​e​/​q​u​e​b​e​c​/​4​1​6​5​4​2​/​titre>.
  4. De son vrai nom, la Coalition oppo­sée à la tari­fi­ca­tion et à la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics.
  5. Je pro­tège mon école publique, « Triste pre­mier anni­ver­saire du mou­ve­ment Je pro­tège mon école publique », Communiqué de presse, Montréal, 1er mai 2016.
  6. CSN – FTQ – CISP, Protocole de fonc­tion­ne­ment du Front commun, négo­cia­tions 2015, mars 2014, <www​.sppcm​.org/​i​m​a​g​e​s​/​P​r​o​t​o​c​o​l​e​_​d​e​_​f​o​n​c​t​i​o​n​n​e​m​e​n​t​_​F​r​o​n​t​_​c​o​m​m​u​n​_​m​a​r​s​_​2​0​1​4​_​s​i​g​n​e​_​2​.​d​o​c​x.pdf>.
  7. Coalition oppo­sée à la tari­fi­ca­tion et à la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, 10 mil­liards de solu­tions, <http://​nonaux​hausses​.org/​o​u​t​i​l​s​/​a​l​t​e​r​n​a​t​i​v​e​s​-​f​i​s​c​a​l​e​s​-​j​u​s​t​e​s​-​e​t​-​e​q​u​i​t​a​b​l​e​s​-​p​o​u​r​-​l​e​s​-​f​i​n​a​n​c​e​s​-​p​u​b​l​i​ques/>.
  8. Voir l’argumentaire dis­po­nible en ligne : Front Commun 2015, Argumentaire. Renouvellement de la main d’œuvre, 2014, <http://​front​com​mun​.org/​a​r​g​u​m​e​n​t​a​i​r​e​/​r​e​n​o​u​v​e​l​l​e​m​e​n​t​-​d​e​-​l​a​-​m​a​i​n​-​d​o​e​uvre/>.
  9. Au moins à la FNEEQ et à la Fédération de la santé et des ser­vices sociaux (FSSS), peut-être à d’autres endroits.

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