Autogestion et pouvoir/​s…

Par Mis en ligne le 29 septembre 2014

Cette contri­bu­tion sur les ques­tions de l’autogestion comme mode de résis­tance et projet de société veut partir d’une ten­sion qui tra­verse bien des débats passés/​présents : celle qui semble oppo­ser droits indi­vi­duels et approches d’ensemble – donc enjeux de pou­voirs. Je par­ti­rai d’une concep­tion de l’autogestion comme prin­cipe ou droit de base accordé à tous ses citoyens, hommes et femmes dans leur diver­sité : le droit de par­ti­ci­per de façon auto­nome au pro­ces­sus de pro­duc­tion et dis­tri­bu­tion des richesses (biens et ser­vices) avec les moyens de le contrô­ler plei­ne­ment, en cher­chant dans les dif­fé­rentes par­ties abor­dées à dépas­ser cer­tains faux dilemmes. Je pro­po­se­rai d’abord quelques prin­cipes géné­raux, puis une façon d’intégrer le « passé/​présent », enfin je met­trai l’accent sur la cen­tra­lité d’une refor­mu­la­tion stra­té­gique actuelle des luttes auto­ges­tion­naires à partir des « Biens Communs ».

I- Remarques géné­rales et prin­cipes de base

1- Pouvoir indi­vi­duel et col­lec­tif

  1. a) Il s’agit d’un « pou­voir » de déci­sion en amont et aval du pro­ces­sus pro­duc­tif, concer­nant d’une part quoi pro­duire et com­ment – selon quelles prio­ri­tés, quels rap­ports humains, quelles condi­tions sociales et éco­lo­giques de pro­duc­tion ; mais aussi com­ment est « appro­priée » cette pro­duc­tion – les condi­tions de sa dis­tri­bu­tion.

L’évocation ici de l’amont et de l’aval du pro­ces­sus pro­duc­tif indique qu’il y a véri­fi­ca­tion des résul­tats et qu’il peut y avoir des rec­ti­fi­ca­tions néces­saires, des insa­tis­fac­tions, tant dans les condi­tions de pro­duc­tion qu’eu égard à la satis­fac­tion des besoins au sens le plus large et inclu­sif. Il s’agit donc d’ouvrir les débats sur le « com­ment » répondre à des dés­équi­libres et insa­tis­fac­tions de tous ordres (maté­riels ou plus qua­li­ta­tifs) sans modèles dog­ma­tiques sur les moyens. Les buts éman­ci­pa­teurs, auto­ges­tion­naires, doivent être expli­cites. Mais il est essen­tiel d’emblée de recon­naître comme « nor­maux » des écarts, des ten­sions et conflits, en cher­chant les moyens de les expri­mer et de les résor­ber, sans illu­sions sur une société sans conflits.

  1. b) Le « pou­voir » auto­ges­tion­naire – conçu comme droit de contrôle et déci­sion sur tout ce qui concerne l’individu, de tout genre – est « auto­nome » : il est d’abord L’émancipation n’a pas de sens sans liber­tés et moyens indi­vi­duels de peser sur tous les choix com­bi­nés qui concernent l’individu en ques­tion.

Mais chaque indi­vidu a diverses facettes : outre son « genre », son âge, sa culture, sa nation d’origine ; il/​elle est impliquéE dans la société dans des acti­vi­tés d’apprentissage, de pro­duc­tion, de consom­ma­tion, de démo­cra­tie citoyenne à divers niveaux, etc.

Cette impli­ca­tion dans la société n’est pas « ato­mi­sée » et pure­ment égoïste – contrai­re­ment à ce que « repré­sente » l’homo eco­no­micu indi­vi­duel des modèles néo-clas­sique, même s’il est juste de réflé­chir de façon « concrète » aux « inté­rêts » indi­vi­duels qui forgent les com­por­te­ments. Mais ne pas les idéa­li­ser (dans leur géné­ro­sité) est aussi impor­tant que de ne pas sous-esti­mer les trans­for­ma­tions pro­fondes de com­por­te­ments asso­ciées à la « praxis » sociale, à la fois aux soli­da­ri­tés res­sen­ties envers les com­mu­nau­tés diverses dans les­quelles on s’insère, mais aussi à l’élargissement des hori­zons de pensée et d’aspiration asso­cié à l’expérience, aux débats plu­ra­listes, à la ren­contre des « autres » – aux luttes auto­nomes.

  1. c) La trans­for­ma­tion (impré­vi­sible, com­plexe, mais sou­hai­table) des com­por­te­ments dans un sens altruiste sou­lève la ques­tion des « sti­mu­lants » (maté­riels et imma­té­riels) adé­quats à un projet de société socia­liste, res­pec­tant à la fois plei­ne­ment l’autonomie indi­vi­duelle et la satis­fac­tion soli­daire des besoins : j’ai sou­li­gné plus haut la néces­sité de penser une telle société avec des conflits ; cela signi­fie que la solu­tion fon­da­men­tale de ces conflits, cohé­rente avec les fina­li­tés éman­ci­pa­trices d’une telle société, doit arti­cu­ler « buts et moyens » de façon que les buts eux-mêmes deviennent des moyens. Autrement dit, les méca­nismes d’expression et de dépas­se­ment (pro­vi­soire) des conflits doivent être basés sur les droits auto­ges­tion­naires, les liber­tés : la liberté d’exprimer de façon indi­vi­duelle et col­lec­tive des besoins non satis­faits, des cri­tiques sur des rap­ports de domi­na­tions sous-esti­més ou impré­vus, cette liberté est un « moyen » qui influe sur la per­cep­tion des enjeux, modi­fie la conscience indi­vi­duelle et col­lec­tive ; elle doit débou­cher sur des pro­cé­dures démo­cra­tiques de ges­tion des pro­blèmes ren­con­trés. Les conflits expri­més et les débats donnent évi­dem­ment un poids essen­tiel (voire des droits de veto) aux caté­go­ries sociales insa­tis­faites ou qui se sentent oppri­mées – mais il revient à l’ensemble de la société concer­née de trou­ver à tâtons (et par rec­ti­fi­ca­tion), les réponses.

Le pou­voir auto­ges­tion­naire est donc à la fois indi­vi­duel et col­lec­tif – l’émancipation de chacunE sera la condi­tion de l’émancipation de touTEs, dirions nous pour pro­lon­ger le Manifeste com­mu­niste.

2- Pas de « hié­rar­chie » et de rap­ports de domi­na­tion – mais res­pon­sa­bi­li­tés mutua­li­sées.

  1. a) Dès qu’on s’éloigne de l’individu (et du local?) on prend le risque de tomber dans une hié­rar­chie au sens d’un rap­port de domi­na­tion, rap­port d’exploitation ou encore bureau­cra­tisme : il y a alors, dans divers domaines, ceux/​celles qui exé­cutent et ceux/​celles qui décident ; mais aussi ceux/​celles qui sont cantonnéEs dans des tâches ingrates, et les autres. Ces rap­ports-là, sous leurs diverses formes (exploi­ta­tion de classe, rap­ports d’oppression natio­nale, de genre, ou autres rap­ports de domi­na­tion bureau­cra­tiques), doivent être évi­dem­ment expli­ci­te­ment com­battu comme contra­dic­toire avec des fina­li­tés et droits auto­ges­tion­naires. L’analyse concrète de l’apparition, du main­tien de tels rap­ports ren­voie au point évoqué pré­cé­dem­ment : la société ne sera jamais « par­faite » et sans conflits. Il n’y a pas d’autres moyens de « garan­tir » un « sens » (direc­tion et fina­lité) éman­ci­pa­teur de l’organisation sociale qu’en garan­tis­sant le droit d’organisation et d’expression plu­ra­liste des conflits, d’une part ; mais aussi en expli­ci­tant – de façon « consti­tu­tion­nelle » – ces fina­li­tés, ces droits, pour mettre au coeur des réflexions, les moyens de « sur­veiller » et com­battre toute résur­gence ou appa­ri­tion de rap­ports de domi­na­tion.

Mais toute « divi­sion du tra­vail » si elle est cris­tal­li­sée dura­ble­ment, toute spé­cia­li­sa­tion exces­sive, toute inéga­lité cultu­relle durable, peut s’apparenter voire s’identifier à une hié­rar­chie ; elle peut être même valo­ri­sée sur le plan maté­riel ou rela­tion­nel de diverses manières pos­sibles. La rota­tion et le par­tage des tâches (y com­pris au foyer), la révo­ca­bi­lité des élus, la for­ma­tion per­ma­nente pour réduire les dis­tinc­tions entre tra­vail manuel et intel­lec­tuel – la baisse mas­sive du temps de tra­vail déga­geant aussi du temps pour la par­ti­ci­pa­tion aux acti­vi­tés de ges­tion démo­cra­tique, mais aussi un contrôle col­lec­tif des cri­tères de rému­né­ra­tion valorisant/​compensant plutôt les tâches ingrates : ce sont là autant de mesures qui peuvent être consciem­ment adop­tées pour satis­faire les buts éman­ci­pa­teurs et donc démo­cra­tiques évo­qués.

Les écarts de reve­nus et leurs cri­tères doivent faire partie de l’analyse publique et de choix concer­tés. Au sein même des entre­prises de biens et de ser­vices ; l’organisation du tra­vail doit reflé­ter ces objec­tifs – avec élec­tion des res­pon­sables, sur la base à la fois de com­pé­tences acquises et de rela­tions de confiance, révo­ca­bi­lité et contrôle : les man­dats déter­mi­nés en assem­blés doivent faire l’objet de bilans et rec­ti­fi­ca­tions.

  1. b) Mais il faut dis­tin­guer donc « hié­rar­chie » et « res­pon­sa­bi­lité » dans le cadre d’une réflexion sur l’organisation du tra­vail et les sti­mu­lants.

Tout le monde n’a pas envie d’être « res­pon­sable » de façon directe, de tout… On peut avoir envie de concen­trer son éner­gie créa­trice dans des acti­vi­tés ludiques et hors « emploi » – et se conten­ter d’un contrôle des res­pon­sables sous des formes et selon des pério­di­ci­tés à déter­mi­ner col­lec­ti­ve­ment en fonc­tion des domaines à gérer. La prise de res­pon­sa­bi­lité est, en elle-même, une source de dif­fi­cul­tés, certes, mais aussi de valo­ri­sa­tion et d’intérêt per­son­nel pour un tra­vail créa­tif.

La rému­né­ra­tion « selon le tra­vail » n’implique pas de payer moins un « tra­vail simple » sans grande qua­li­fi­ca­tion que celui d’une per­sonne qua­li­fiée assu­rant une acti­vité res­pon­sable de direc­tion d’une entre­prise ou d’un ser­vice. On peut même jus­ti­fier au contraire des com­pen­sa­tions pour un tra­vail ingrat qu’on ne peut immé­dia­te­ment faire dis­pa­raître.

Là encore l’analyse concrète et col­lec­tive – évo­lu­tive – est néces­saire : si la for­ma­tion per­ma­nente, les études, sont assu­mées finan­ciè­re­ment par la col­lec­ti­vité, d’une part et si d’autre part on ne manque pas de per­son­nel qua­li­fié, les écarts de rému­né­ra­tion devraient être réduits. La sti­mu­la­tion de la res­pon­sa­bi­lité peut être la res­pon­sa­bi­lité elle-même, son pres­tige social et convi­vial acquis. Les sti­mu­lants maté­riels devraient être asso­ciés à des efforts col­lec­tifs, pous­sant au par­tage des connais­sances et com­pé­tences, à l’entraide soli­daire et à la coopé­ra­tion – et non pas à la com­pé­ti­tion indi­vi­duelle : les gains de pro­duc­ti­vité ainsi acquis devraient être asso­ciés à une meilleure satis­fac­tion des besoins et orga­ni­sa­tion du tra­vail : la baisse et réor­ga­ni­sa­tion du temps de travail/​loisir peut être plei­ne­ment inté­grées dans la réflexion sur les sti­mu­lants ayant de telles fina­li­tési.

  1. c) Des « obser­va­toires » des inéga­li­tés, avec dimen­sions de genre, de race, et autres pos­sibles sources d’inégalités, peuvent être éta­blis à divers éche­lons et mis au ser­vice des asso­cia­tions et des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques.

Ils doivent per­mettre non pas un « apla­tis­se­ment » des dif­fé­rences entre indi­vi­dus ou une uni­for­mi­sa­tion dog­ma­tique et nor­ma­tive des choix, mais au contraire, une grande diver­sité et sou­plesse. Le but des obser­va­toires des inéga­li­tés et des débats publics est d’empêcher que des dif­fé­rences ne se trans­forment en inéga­li­tés et rap­ports d’oppression – géné­ra­le­ment sou­li­gnés par des dés­équi­libres maté­riels (dans l’accès aux droits recon­nus) et des mou­ve­ments pro­tes­ta­taires.

Des enquêtes réa­li­sées pério­di­que­ment, l’analyse plu­ri­di­men­sion­nelle (quan­ti­ta­tive et qua­li­ta­tive) des inéga­li­tés, appuyée sur des indi­ca­teurs et son­dages, doivent être publiques. De même les obser­va­toires doivent pou­voir être sol­li­ci­tés ou contes­tées par des asso­cia­tions ou ins­ti­tu­tions pour exa­mi­ner un pro­blème spé­ci­fique.

3- Démocratie directe ou/​et repré­sen­ta­tive – ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques socia­li­sées

Il ne faut exclure aucune forme de repré­sen­ta­tion, mais enca­drer cha­cune d’objectifs, de cri­tères expli­cites et de bilans pério­diques. La cri­tique concrète du par­le­men­ta­risme dans les socié­tés capi­ta­listes ne peut être sépa­rée de l’analyse des rap­ports de classe et des inéga­li­tés ainsi que de l’analyse des rap­ports de production/​distribution qui condi­tionnent et limitent la démo­cra­tie poli­tique repré­sen­ta­tive.

Une démo­cra­tie auto­ges­tion­naire socia­liste ne s’arrête jamais aux portes des entre­prises et de tous les aspects de base de la vie sociale. Les formes de contrôle direct ou social spé­ci­fiques (chambres ad hoc dotées de droits spé­ci­fiques de veto, par exemple) peuvent être arti­cu­lées à des formes « par­le­men­taires » de repré­sen­ta­tion des citoyens « en géné­ral ».

« La poli­tique » doit prendre un sens plus large – asso­cié aux grands choix de société et aux moyens pour les satis­faire – et ne plus être l’apanage de « partis » ou d’un appa­reil d’État séparé de la société ; elle doit péné­trer toutes ses sphères publiques (et l’arrivée sur la scène publique d’un enjeu « privé » dépend de l’émergence d’une insa­tis­fac­tion majeure et par­ta­gée, ou/​et d’un rap­port d’oppression, dénon­cés par les intéresséEs).

Mais il faut mettre à plat – notam­ment avec les cou­rants anar­chistes, les débats sur les ins­ti­tu­tions. La cri­tique du par­le­men­ta­risme n’implique pas for­cé­ment qu’il faille sup­pri­mer les par­le­ments ; pas plus que la cri­tique du rôle de la mon­naie et des rap­ports mar­chands domi­nants dans le capi­ta­lisme ne signi­fie qu’on puisse se passer de toute mon­naie et de tout marché. Il en va de même des partis, syn­di­cats, asso­cia­tions et autres ins­ti­tu­tions qui n’échappent à la bureau­cra­ti­sa­tion : la remise en cause de cette der­nière passe-t-elle par la sup­pres­sion de ces ins­ti­tu­tions ? Les réseaux et la démo­cra­tie directe ne connaissent-ils pas eux aussi des rap­ports de domi­na­tion (non codi­fiés et non contrô­lables), alors qu’il n’est pas impos­sible de les com­battre consciem­ment dans les partis, syn­di­cats et asso­cia­tions. Finalement, peut-on trai­ter de la même façon des ins­ti­tu­tions orga­ni­que­ment asso­ciées à la défense répres­sive de l’ordre bour­geois (son armée, sa police, l’OTAN…) ou de ses rap­ports de domi­na­tion finan­ciers (FMI, etc.) et des ins­ti­tu­tions du type par­le­ments ou encore ONU ? La néces­saire ana­lyse cri­tique de ces der­nières dans le contexte capi­ta­liste n’implique pas que l’avenir soit à leur sup­pres­sion.

Bref il faut dis­tin­guer les ins­ti­tu­tions qui devront dis­pa­raître avec l’ordre capi­ta­liste, celles qui seront radi­ca­le­ment recom­po­sées et celles qui pour­ront être inven­tées et mises au ser­vice de la démo­cra­tie directe – qui doit primer en der­nier res­sort. En met­tant à plat le débat sur « les buts et les moyens » de façon non dog­ma­tique, mais appuyée sur l’expérience, il faudra aussi penser un « dépé­ris­se­ment de l’État » en tant qu’organe répres­sif de classe, ou au-dessus des socié­tés, comme des rap­ports de mar­chés avec une com­bi­nai­son de trans­for­ma­tions radi­cales et de « socia­li­sa­tion » (contrôle social) de toutes les ins­ti­tu­tions – y com­pris plan, marché et mon­naie, autant que diverses formes de pro­priété et d’associationsii.

II- Dépasser les faux dilemmes, incor­po­rer les acquis de l’expérience

Synthétiquement ici, il faut dis­tin­guer ce qui doit l’être, mais rompre avec des oppo­si­tions qui demandent à être dépas­sées sous une forme à débattre.

1- Luttes auto­ges­tion­naires dans/​contre le capi­ta­lisme – et sys­tème auto­ges­tion­naire global.

Faut-il oppo­ser les unes à l’autre ? Oui, et non.

Oui, parce que l’oubli (ou la sous-esti­ma­tion) du pou­voir capi­ta­liste réel dans ses décli­nai­sons ins­ti­tu­tion­nelles et socio-éco­no­miques, comme contrainte fon­da­men­tale limi­tant les droits et rap­ports auto­ges­tion­naires, conduit à des impasses contre-pro­duc­tives. L’enlisement dans le capi­ta­lisme, la perte de sub­stance de « l’esprit » ini­tial de cer­taines coopé­ra­tives, l’auto-exploitation des tra­vailleurs – et paral­lè­le­ment l’approche néga­tive des résis­tances non auto­ges­tion­naires consi­dé­rées comme non sub­ver­sives : ce sont des défauts ou des risques réels. On les retrou­ve­rait aussi dans l’absence d’analyse cri­tique des finan­ce­ments diri­gés vers les microen­tre­prises et ménages défa­vo­ri­sés, éven­tuel­le­ment pré­sen­tés par la Banque mon­diale comme « solu­tions à la pau­vreté » tour­nées vers le « work­fare » et autoen­tre­pre­neu­riat, mais qui sont des pièges : taux d’intérêt qui deviennent usu­raire et enfon­ce­ment dans une pau­vreté et une dépen­dance sans fin.

L’autogestion dans le capi­ta­lisme est si dif­fi­cile à appli­quer qu’il peut être plus per­ti­nent (comme des tra­vailleurs argen­tins le sug­gé­raient) de reven­di­quer des natio­na­li­sa­tions sous contrôle ouvrier. On risque sinon de se concen­trer sur des cas très mar­gi­naux ou excep­tion­nels et de renon­cer à des luttes essen­tielles à la défense des tra­vailleurs et de leurs droits, mais qui ne peuvent pas prendre des formes « auto­ges­tion­naires » ou coopé­ra­tives au sein d’une entre­prise donnée (je revien­drai plus loin sur d’autres poten­tiels à ne pas négli­ger). Le capi­ta­lisme impose sa cohé­rence de « droit de pro­priété » et il exige de pou­voir « vendre » des pro­duits – ou d’être auto­suf­fi­sant ou « assisté » pour sur­vivre : l’autogestion de ter­ri­toires et com­munes agri­coles, les petites pro­duc­tions mar­chandes, les pro­duits finis ayant une clien­tèle popu­laire sont des exemples plus favo­rables à des luttes coopératives/​autogestionnaires. Mais les firmes mul­ti­na­tio­nales ont appris à com­par­ti­men­ter leur pro­duc­tion et à délo­ca­li­ser des « ate­liers » ou sous-trai­tances, à briser la cohé­rence du pro­ces­sus de pro­duc­tion local : vendre une pièce de moteur n’a pas de « sens » auto­ges­tion­naire…

Non, parce que l’attente du « Grand Soir » de la révo­lu­tion pour expé­ri­men­ter des alter­na­tives ébau­chées dans/​contre le capi­ta­lisme serait un autre sui­cide ; parce qu’aussi des cas même par­tiels peuvent deve­nir popu­laires et démon­trer d’autres pos­sibles ; parce qu’enfin la lutte contre la bureau­cra­ti­sa­tion des expé­riences révo­lu­tion­naires sera d’autant plus effi­cace que le nou­veau pou­voir s’enracinera dans des expé­riences d’auto-organisations/autogestion les plus longues et pous­sées pos­sibles.

Il s’agit aussi d’une com­po­sante du rap­port de force social et idéo­lo­gique contre le capi­ta­lisme, une base d’une contre-hégé­mo­nie contes­ta­taire des cri­tères domi­nants.

Mais la conscience des limites impo­sées par le capi­ta­lisme peut être un fac­teur de radi­ca­lité de l’expérience : elle doit être en per­ma­nence expli­ci­tée et déve­lop­pée – pour radi­ca­li­ser les exi­gences, ne pas accep­ter comme « idéaux » des rap­ports sociaux très impré­gnés des rap­ports d’argent et de concur­rence mar­chande, cher­cher à tout prix les liens externes – ter­ri­to­riaux, sociaux, de branche, inter­na­tio­naux – qui aident à résis­ter et à penser autre­ment.

2- le passé/​présent. Il faut certes réin­ven­ter le lan­gage des luttes dans l’horizon des expé­riences actuelles – et il n’est heu­reu­se­ment pas néces­saire de connaître et par­ta­ger le bilan des expé­riences pas­sées pour remettre en cause le sys­tème capi­ta­liste et s’engager vers d’autres pos­sibles.

Pourtant, loin de déni­grer l’expérience passée glo­ba­le­ment pré­sen­tée comme « échec », il est essen­tiel d’en incor­po­rer les leçons comme « nôtres » : l’attitude de bien des mili­tants et intel­lec­tuels anti-sta­li­niens, reje­tant en bloc le « socia­lisme réel » a le danger para­doxal de faire le jeu du rejet en bloc « anti­com­mu­niste » qui fait du capi­ta­lisme le seul hori­zon de pensée et d’expérience pos­sible.

L’écart entre le « socia­lisme réel » et les idéaux éman­ci­pa­teurs socia­listes et auto­ges­tion­naires ne doit pas être pensé comme « exté­rieur » à l’expérience anti-capi­ta­liste, mais interne : la cris­tal­li­sa­tion bureau­cra­tique sta­li­nienne est certes « excep­tion­nelle » dans sa dimen­sion tota­li­taire et le rôle inter­na­tio­nal du sta­li­nisme au sein du mou­ve­ment ouvrier ; mais le bureau­cra­tisme est un pro­blème « orga­nique » du mou­ve­ment ouvrier (poli­tique, syn­di­cal, asso­cia­tif) au coeur même du capi­ta­lisme et après la prise de pou­voir. Ne pas le com­prendre revient à ériger en « nou­velle classe » ou en simple « bour­geoi­sie » (donc externe au mou­ve­ment ouvrier) un pro­blème d’abord endo­gène, que « nous » devons mai­tri­ser dans nos propres rangs… Il menace toute orga­ni­sa­tion révo­lu­tion­naire, si anti-sta­li­nienne et anars soit-elle.

Dire cela n’empêche pas d’analyser le fait que ce pro­ces­sus bureau­cra­tique peut certes tendre vers la cris­tal­li­sa­tion d’une nou­velle classe ou bour­geoi­sie et qu’il recouvre des rela­tions de conflits ET d’intérêts com­muns avec la « bour­geoi­sie réel­le­ment exis­tante » et son sys­tème. Mais cela impose d’une part une plus grande pro­fon­deur auto­cri­tique du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire (y com­pris de la phase pré­sta­li­nienne de la révo­lu­tion russe), et sur­tout d’analyser toute une série de conflits et de contra­dic­tions comme « nos » pro­blèmes, ceux que toute expé­rience révo­lu­tion­naire devra résoudre.

Cette approche/​appropriation de l’expérience passée est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante pour la révo­lu­tion you­go­slave : une révo­lu­tion sociale et poli­tique où un parti com­mu­niste (après la sta­li­ni­sa­tion de l’URSS) est force diri­geante qui intro­duit l’autogestion géné­ra­li­sée pour la pre­mière fois dans le monde. L’approche dog­ma­tique de cette expé­rience ren­voyée au « capi­ta­lisme d’État » (ou à une « nou­velle classe ») conduit à ne pas ana­ly­ser comme « nos pro­blèmes » la dif­fi­culté d’organisation d’un sys­tème d’autogestion – et à reje­ter comme sans inté­rêt les éla­bo­ra­tions des cou­rants mar­xistes auto­ges­tion­naires et cri­tiques : il n’y a rien à apprendre de tout cela puisque c’est le capi­ta­lisme (un capi­ta­lisme sta­li­nien), et les cri­tiques internes sont au mieux des cou­ver­tures réfor­mistes d’un sys­tème qu’il faut glo­ba­le­ment reje­ter.

Contre ces com­por­te­ments intel­lec­tuels et poli­tiques, on ne peut bien sûr croire que l’expérience you­go­slave pour­rait jouer aujourd’hui un rôle direct dans la conscience large des nou­veaux mou­ve­ments sociaux de résis­tance au capi­ta­lisme – pas plus d’ailleurs que la Révolution d’octobre ou la Commune de Paris : ce sont désor­mais des expé­riences d’un passé révolu. Mais elles comptent pour l’éducation et la réflexion poli­tique.

3- Quelques apports de l’expérience you­go­slave. Les prin­ci­paux apports de la réflexion de l’École de Praxis (cou­rant mar­xiste menant la lutte dans le cadre du sys­tème auto­ges­tion­naire, mais en le cri­ti­quant au nom des idéaux com­mu­nistes) mis en avant contre les réformes mar­chandes des années 1960 :

  1. a) Propriété sociale – contre le dilemme pro­priété natio­nale éta­ti­sée ou auto­ges­tion entre­prise par entre­prise (reliée par le marché et les banques gérant le sur­plus) : la socia­li­sa­tion de la pro­priété résiste à la fois à l’aliénation de l’autogestion (et de la pro­priété) par l’État et par le marché. Elle trans­forme l’autogestion en droit de ges­tion de cette pro­priété à une échelle socié­tale – et pas seule­ment d’entreprise. Certes, elle est « à tous et à per­sonne » dit-on par­fois pour cri­ti­quer l’absence de cri­tères et méca­nismes précis de ges­tion) divers niveaux arti­cu­lés – mais c’est un sujet ouvert à l’expérience, à la réflexion et au débat sur lequel je revien­drai à propos de la notion de « Communs » (ou « Biens com­muns »), plus loin. Les pro­po­si­tions expri­mées par le cou­rant Praxis et en partie reprises dans les amen­de­ments à la Constitution de 1974 rédi­gée par E. Kardelj, sont des avan­cées dans la réponse à cette ques­tion. Je les résume dans les points sui­vants.
  2. b) Les « SIZ » (selon les ini­tiales serbo-croates) ou « Communautés d’intérêts auto­ges­tion­naires » asso­ciant notam­ment pro­duc­teurs, usa­gers d‘un service/​produit donné : éta­blis pour la ges­tion des ser­vices de santé, d’éducation, de crèches, de trans­port notam­ment et à diverses échelles ter­ri­to­riales, ces « Communautés d’intérêts » auto­gèrent donc un budget commun et la façon de pro­duire un bien commun – notam­ment un ser­vice. C’est le dépas­se­ment néces­saire d’une approche pure­ment cen­trée sur la pro­duc­tion et qui permet une pres­sion des usa­gers sur la qua­lité et l’organisation du ser­vice, en dia­logue avec les tra­vailleurs de ce ser­vice. Le SIZ peut inté­grer aussi des repré­sen­tants des pou­voirs publics de l’échelon consi­déré et des asso­cia­tions ou syn­di­cats.
  3. c) Les chambres de l’autogestion à divers niveaux ter­ri­to­riaux. Ces chambres ad hoc en pra­tique intro­duites dans la Constitution de 1974 seule­ment au niveau des com­munes et des répu­bliques, auraient eu une per­ti­nence impor­tante au plan fédé­ral pour élar­gir l’horizon de ges­tion dans une approche arti­cu­lée des besoins d’un ter­ri­toire donné. La com­po­si­tion de ces Chambres doit per­mettre des liens avec les divers centres de pro­duc­tion auto­gé­rés de biens et ser­vices sur le ter­ri­toire concerné ; elle peut com­bi­ner des formes de délé­ga­tion des tra­vailleurs, usa­gers, syn­di­cats, asso­cia­tions diverses socio-éco­no­miques : on peut ima­gi­ner l’intérêt d’une approche éco­lo­gique, fémi­niste, etc. Ces chambres sont évi­dem­ment arti­cu­lées sur le der­nier aspect de la « mutua­li­sa­tion » des droits auto­ges­tion­naires : la pla­ni­fi­ca­tion.
  4. d) La pla­ni­fi­ca­tion auto­ges­tion­naire ; elle peut se conce­voir à divers niveaux ter­ri­to­riaux avec des moda­li­tés de coor­di­na­tion. Par essence elle vise à réa­li­ser plu­sieurs dimen­sions évo­quées concer­nant la nature du statut/​des droits autogestionnaire/​s.
  • Les droits indi­vi­duels de déci­sion et contrôle auto­ges­tion­naires ne doivent pas être tri­bu­taires du hasard d’un emploi dans une entre­prise ou ser­vice donné : tous ceux et celles qui sont concernéEs par la pro­duc­tion et la ges­tion d’un bien et ser­vice ont leur mot à dire (prio­ri­tés, répar­ti­tion des finan­ce­ments, cri­tères, etc.) : tous les membres de la société peuvent être impli­qués dans les pro­cé­dures de dis­cus­sion de la pla­ni­fi­ca­tion auto­ges­tion­naire – et l’on peut conce­voir un creu­set spé­ci­fique de réflexion et éla­bo­ra­tion dans le cadre des Chambres basées sur des repré­sen­ta­tions de col­lec­tifs, même si les grands choix sont ensuite soumis à tous les citoyens.
  • Réciproquement, il n’est pas juste que les pro­blèmes ren­con­trés dans une entre­prise ou un sec­teur donné ne soient de la res­pon­sa­bi­lité ou à la charge que des travailleurs/​leuses de cette entre­prise : ces dernierEs ont une res­pon­sa­bi­lité pre­mière dans les choix de ges­tion de leur entre­prise. Mais ceux-ci peuvent être dépen­dant de choix socié­taux (pro­duire ou pas du nucléaire, assu­rer un équi­libre d’emplois et d’activités sur un plan régio­nal, assu­rer la conver­sion éco­lo­gique des trans­ports, etc…) et d’un prin­cipe de refus du chô­mage.
  • Aujourd’hui il va de soi que la pla­ni­fi­ca­tion auto­ges­tion­naire doit à la fois incor­po­rer des droits sociaux et des objec­tifs de recon­ver­sion radi­cale des pro­duc­tion en fonc­tion de fina­li­tés éco­lo­giquesiii.

4- Les droits sociaux doivent être dis­so­ciés en partie de l’emploi – ceci peut être pris en compte dans le cadre d’une démarche tran­si­toire anti-capi­ta­liste vers une société auto­ges­tion­naire.

L’expérience you­go­slave auto­ges­tion­naire s’est heur­tée à une contra­dic­tion et un échec majeurs : l’incompatibilité d’un sys­tème de droits auto­ges­tion­naires liés à l’emploi avec les exi­gences de restruc­tu­ra­tion de l’emploi et de plein-emploi.

Le « chô­mage socia­liste » qu’a connu la Yougoslavie, doit être ana­lysé comme tel et non pas avec les concepts et cri­tères d’une société capi­ta­liste. C’est à nou­veau « notre pro­blème » un des pro­blèmes essen­tiels à résoudre dans une société socia­liste, et non pas la preuve que la Yougoslavie titiste était capi­ta­liste.

Pour résoudre ces pro­blèmes, il faut affir­mer simul­ta­né­ment : le droit au tra­vail (dis­tin­gué d’un emploi spé­ci­fique) et la remise en cause radi­cale du rap­port de domi­na­tion (donc du statut) de sala­rié : donc des droits asso­ciés au statut d’autogestionnaires donc au contrôle des moyens de pro­duc­tion par les travailleurs/​usagers eux-mêmes.

La remise en cause du rap­port sala­rial comme rap­port de domi­na­tion de la pro­priété capi­ta­liste, ne signi­fie pas la fin d’un « revenu » moné­taire (appelé ainsi pour le dis­tin­guer du « salaire ») asso­cié au tra­vail ; elle ne signi­fie pas non plus le rejet d’une sou­plesse néces­saire dans l’emploi (à la condi­tion qu’elle soit recher­chée par les tra­vailleurs) : on peut vou­loir chan­ger de poste et d’organisation du tra­vail ; mais on peut aussi sou­hai­ter la per­ma­nence d’un poste de tra­vail. Ceci relève à la fois de choix indi­vi­duels et col­lec­tifs : la réor­ga­ni­sa­tion du tra­vail peut être socia­le­ment fondée ou contes­tée comme un gas­pillage ou en fonc­tion de tel ou tel aspect néga­tif impli­quant des recon­ver­sions.

La com­pa­ti­bi­lité de ces objec­tifs simul­ta­nés implique que les recon­ver­sions sont assu­mées socia­le­ment, col­lec­ti­ve­ment (donc orga­ni­sées) et que les reve­nus et droits sociaux de base (pro­tec­tion de la santé, droits à l’éducation per­ma­nente sur toute la durée de vie, pro­tec­tions fami­liales, etc.) ne sont pas perdus quand on change d’activité. On peut d’ailleurs envi­sa­ger la notion d’emploi (social) ou d’activité sociale au sens large reconnu par la société, inté­grant le temps de for­ma­tion (qui peut être étalé sur toute la durée de vie), le temps néces­saire aux acti­vi­tés démo­cra­tiques de ges­tion, le temps imparti aux tâches domes­tiques et de prise en charge des enfants, etc. Le revenu de base et les droits sociaux peuvent être asso­ciés à cette « acti­vité sociale » qui peut passer d’un emploi à un autre – ou à une for­ma­tion, ou encore une autre tâche col­lec­ti­ve­ment recon­nue.

Ces enjeux se posent aussi dans les luttes anti-capi­ta­listes, contre la pré­ca­rité impo­sée qui vise (du point de vue capi­ta­liste) à dimi­nuer les avan­tages sociaux versés. Il faut au contraire (avec les juristes du tra­vail) éla­bo­rer un code du tra­vail qui sup­prime le « sti­mu­lant » capi­ta­liste de la pré­ca­rité : celle-ci doit coûter (en terme de pro­tec­tion sociale) à l’employeur autant qu’un emploi non pré­caire…

La lutte anti-capi­ta­liste au plan social et idéo­lo­gique doit remettre en cause le trai­te­ment inhu­main des tra­vailleurs comme mar­chan­dises « jetables » (pour com­pri­mer les coûts) : un « droit » de pro­priété et un statut social alter­na­tif doivent être ébau­chés contre le droit bour­geois, pour le délé­gi­ti­mer. Mais il s’agit d’une lutte d’ensemble qui se heurte aux pleins pou­voirs ins­ti­tu­tion­nels, mili­taires, juri­diques, éco­no­miques du capi­tal à divers éche­lon. Le « contrat » de tra­vail est évi­dem­ment pro­fon­dé­ment biaisé et inégal face à ces droits de pro­priété juri­diques et réels du capi­tal. Il faut contes­ter ces droits. Des avan­cées sont pos­sibles.

Mais il est clair qu’une des trans­for­ma­tions radi­cales que vise et permet la prise de pou­voir révo­lu­tion­naire est d’établir une nou­velle Constitution par une assem­blée consti­tuante : celle-ci doit chan­ger « les règles du jeu », les droits sociaux de base, les sta­tuts des êtres humains. C’est là que doivent être concré­ti­sées et défen­dues les fina­li­tés auto­ges­tion­naires, tel que des expé­riences par­tielles les auront ébau­chées.

III- Reformulations stra­té­giques du combat auto­ges­tion­naires

Les « Biens Communs » enjeu stra­té­gique, du local au pla­né­taire…

1- Chaque période his­to­rique doit trou­ver ses réfé­rences et ses « mots » pour dire de nou­veaux pro­jets qui se dis­so­cient des échecs passés sans briser les liens de conti­nuité des grandes luttes éman­ci­pa­trices et des uto­pies concrètes. L’enjeu prin­ci­pal est celui du rap­port de force en mesure d’établir une contre-hégé­mo­nie à celle qui domine, en l’appuyant sur des « blocs his­to­riques » de résis­tance.

On ne peut penser une alter­na­tive et stra­té­gie auto­ges­tion­naire, de fait « com­mu­niste », au monde actuel en s’appuyant sur ce que fut le « com­mu­nisme réel » qui n’est pas un « modèle » ; mais la simple accu­mu­la­tion d’expériences par­tielles pro­fon­dé­ment contraintes et étouf­fées par un envi­ron­ne­ment redou­table est éga­le­ment une impasse, une voie peu cré­dible où les efforts mili­tants risquent de s’essouffler rapi­de­ment.

Il ne faut pas y renon­cer pour autant. Mais il faut ne pas oppo­ser des che­mi­ne­ments mul­tiples et appa­rem­ment contra­dic­toires (pra­ti­que­ment dif­fi­ciles à conci­lier quand on n’a guère de forces). Quelle que soit la dif­fi­culté, nous devons « penser » le passé/​présent, l’individuel/collectif, le local/​planétaire et agir en cohé­rence avec la néces­sité de maî­tri­ser ces ten­sions.

2- L’enjeu des « Biens Communs » aide à cela et à refor­mu­ler, avec des mots « nou­veaux » d’anciennes et durables uto­pies « com­mu­nistes » – y com­pris à com­prendre les échecs passés. Il permet d’élargir les ter­rains et thèmes de mobi­li­sa­tions, dans une optique auto­ges­tion­naire au sens large défini plus haut : usa­gers et pro­duc­teurs, à diverses échelles ter­ri­to­riales, et arti­cu­lant expli­ci­te­ment une remise en cause de sta­tuts sociaux inhu­mains. Il exprime l’exigence du XXIe siècle de droits sociaux uni­ver­sels fon­da­men­taux en y inté­grant l’exigence d’être copro­prié­taire, plei­ne­ment res­pon­sable des richesses humaines pro­duites, co-soli­daires dans la pro­tec­tion de l’environnement. Il ne s’agit pas d’abstractions, mais d’enjeux concrets.

La notion de « Commons » (en anglais), ou de « biens com­muns » émerge de plus en plus à la fois des recherches théo­riquesiv – comme celles d’Elinor Ostrom sur les com­mu­nau­tés indi­gènes – et des expé­riences tour­nées vers la ges­tion démo­cra­tique de biens natu­rels – comme l’eau ou les terres – ou de biens (maté­riels ou imma­té­riels comme les ser­vices) créés par l’activité humaine. Ces réflexions qui se répandent actuel­le­ment sous tous les conti­nents dans les mou­ve­ments de résis­tance se dressent contre les inter­pré­ta­tions néo-libé­rales qui ont cher­ché à « démon­trer » que seule la pro­priété privée des biens génère une ges­tion effi­cace. La « tra­gé­die des biens com­muns » v, article écrit par Garrett Hardin en 1968, asso­ciait ainsi à toute pro­priété col­lec­tive une sup­po­sée inef­fi­ca­cité orga­nique. Cette « tra­gé­die » serait due à la « déres­pon­sa­bi­li­sa­tion » qu’impliquerait toute pro­priété sociale (« à tous et à per­sonne » comme on disait en Yougoslavie) – cha­cune ren­voyant à d’autres la charge de prendre soin de la pro­priété com­mune. Et bien des cri­tiques libé­rales de l’expérience you­go­slave, et plus lar­ge­ment du « socia­lisme réel » ont mis l’accent sur des com­por­te­ments réels de gas­pillage ou absence d’entretien des biens publics illus­trant en effet cette « tra­gé­die ». Elle n’est pour­tant pas fatale et ses causes sont au coeur de la réap­pro­pria­tion néces­saire du bilan cri­tique de ce passé : l’absence de res­pon­sa­bi­lité des auto­ges­tion­naires, des tra­vailleurs et usa­gers de la pro­priété col­lec­tive, théo­ri­que­ment « pro­prié­taires », mais pra­ti­que­ment subor­don­nés à la ges­tion appar­te­nant au parti/​État régnant au nom des tra­vailleurs, sur leur dos.

Mais il n’y a là rien de fatal, et les expé­riences étu­diées notam­ment par Elinor Ostrom per­mettent de déga­ger des cri­tères qui entrent en réso­nance avec les remarques faites pré­cé­dem­ment : les com­por­te­ments irres­pon­sables peuvent être maî­tri­sés si émergent ce que l’on pour­rait appe­ler en repre­nant le voca­bu­laire you­go­slave évoqué plus haut, les « com­mu­nau­tés d’intérêts auto­ges­tion­naires » qui déter­minent les cri­tères mêmes de la ges­tion et en contrôlent l’application. Cette idée géné­rale peut s’étendre à divers niveaux d’application. Elle implique que toutes les per­sonnes concer­nées par la ges­tion d’un bien donné soient res­pon­sa­bi­li­sées dans la déter­mi­na­tion des choix, leur contrôle, leur ajus­te­ment à diverses échelles ter­ri­to­riales.

Certes, il faut une ana­lyse concrète des situa­tions concrètes. Les pro­blèmes de ges­tion ne sont pas les mêmes si le bien à gérer est « par­ta­geable » et maté­riel (comme une terre ou des res­sources natu­relles d’eau ou d’énergie) – et épui­sable ; ou s’il est d’autant moins coû­teux à pro­duire qu’il est appro­prié par touTEs sans que l’usage indi­vi­duel empêche l’usage col­lec­tif : la satis­fac­tion de chacunE aug­mente au contraire avec un logi­ciel libre col­lec­ti­ve­ment géré par exemple. Les carac­té­ris­tiques de la « pro­priété intel­lec­tuelle » sur les connais­sances scien­ti­fiques et médi­cales, ou cultu­relles, sou­lignent que la pri­va­ti­sa­tion est contre-pro­duc­tive pour l’intérêt col­lec­tif. Mais on peut aussi mon­trer des arti­cu­la­tions posi­tives entre inté­rêt indi­vi­duel et col­lec­tif en trou­vant les sti­mu­lants et mode de ges­tion adé­quats des entre­prises auto­gé­rées, des ser­vices publics, voire d’une « com­mu­nauté socié­tale » toute entière (dans une région, avant de pou­voir s’emparer d’un pou­voir plus large…). Autrement dit la « ges­tion des Communs » permet aussi d’articuler la réflexion et l’action des luttes dans/​contre le sys­tème capi­ta­liste. Ce fai­sant, il s’agit d’inventer concrè­te­ment d’autres pos­sibles. Ils ne peuvent trou­ver leur cohé­rence et effi­ca­cité sans que les luttes sou­lèvent – et déter­minent – la ques­tion du « pou­voir » donc des droits recon­nus.

3- Cerner l’enjeu stra­té­gique des pri­va­ti­sa­tions géné­ra­li­sées du XXIe siècle.

L’expérience du capi­ta­lisme actuel montre que rien, aucun bien natu­rel, aucun pro­duit voire aucun être humain ou mor­ceau d’être humain, n’est en soi (ou « par nature ») pro­tégé des menaces de l’appropriation pré­da­trice, indi­vi­duelle du « bre­ve­tage » capi­ta­liste. La pri­va­ti­sa­tion par » dépos­ses­sion » a été dénon­cée par David Harvey comme nou­velle phase et mul­ti­pli­ca­tion de nou­velles « enclo­sures » (évo­quant les clô­tures asso­ciées à la pri­va­ti­sa­tion des terres, en Angleterre aux 16è-17è siècles). Cette nou­velle vague pré­da­trice mar­quant la phase néo-libé­rale du capi­ta­lisme finan­cier depuis les années 1980 s’est éten­due dans toutes les sphères et régions du monde en s’articulant sur les carac­té­ris­tiques de base de la « repro­duc­tion élar­gie » du capi­tal pour plus de profit.

Cette logique s’est impo­sée d’abord au coeur même des pays impé­ria­listes, sous le slogan « TINA » (There Is No Alternative) de Margaret Thatcher, avec la des­truc­tion de l’État social et les vagues de pri­va­ti­sa­tions : celles-ci se pour­suivent contre les pro­tec­tions col­lec­tives du Code du tra­vail et tout ce qui n’a pas été encore pri­va­tisé, « à la faveur » des diverses phases de crise, notam­ment en Europe. Cette des­truc­tion sociale s’appuie sur ce conti­nent sur la des­truc­tion de l’ancien sys­tème de « Socialisme réel » par des pri­va­ti­sa­tions for­cées d’industries entières et de coopé­ra­tives agri­coles accom­pa­gnant la trans­for­ma­tion du rôle de la mon­naie et des mar­chés. Parallèlement, toutes les res­sources natu­relles des pays du Sud qui avaient été natio­na­li­sées avec la déco­lo­ni­sa­tion sont deve­nues la proie des mul­ti­na­tio­nales sous pres­sion du FMI et de l’OMC. Il y a donc bien un enjeu spé­ci­fique et his­to­rique des « pri­va­ti­sa­tions » aux XXIes siècle – avec ses dimen­sions dog­ma­tiques néo-libé­rales appuyées par des ins­ti­tu­tions puis­santes, dont les dimen­sions anti­so­ciales sont com­bi­nées avec une crise envi­ron­ne­men­tale majeure : les « dépos­ses­sions » com­bi­nées à la des­truc­tion de toute forme de pro­tec­tion sociale col­lec­tive des tra­vailleurs sont la réa­lité de ce capi­ta­lisme glo­ba­lisé depuis le tour­nant néo-libé­ral du der­nier quart du siècle pré­cé­dent. Répondant à une crise de profit et de l’ordre mon­dial capi­ta­liste, ce cours néo-libé­ral a été accen­tué radi­ca­le­ment par le bas­cu­le­ment de 1989-1991 de l’unification alle­mande et de déman­tè­le­ment de l’URSS. Ses acteurs (poli­tiques, finan­ciers, idéo­lo­giques) assument aujourd’hui plus expli­ci­te­ment les carac­té­ris­tiques dog­ma­tiques de l’ » ordo-libé­ra­lisme » impo­sant ses règles par des ins­ti­tu­tions fortes radi­ca­le­ment contra­dic­toires avec toute démo­cra­tie, tant les effets de ces poli­tiques sont des­truc­teurs de droits sociaux et de l’environnement. La mon­dia­li­sa­tion de ces logiques anti­so­ciales, anti-envi­ron­ne­men­tales et anti­dé­mo­cra­tiques s’accompagne de révo­lu­tions tech­no­lo­giques qui trans­forment les rela­tions mon­diales de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion. – ce qui rend sou­vent impuis­santes les résis­tances pure­ment locales.

4- Réponses auto­ges­tion­naires en défense des Communs, du local au pla­né­taire

Mais ces trans­for­ma­tions créent aussi une mon­dia­li­sa­tion de liens et de résis­tances. Certains enjeux fon­da­men­taux sont deve­nus réel­le­ment pla­né­taires – la crise éco­lo­gique en pre­mier lieu ; mais aussi les enjeux de la faim ; de la pau­vreté, de l’accès à l’eau ou à l’éducation comme à la santé ou au loge­ment – des droits fon­da­men­taux acquis dans les luttes du XXe siècle sont remis en cause. C’est pour­quoi il faut s’emparer de la lutte pour la délé­gi­ti­ma­tion poli­tico-morale de ce pro­ces­sus de « dépos­ses­sion », trans­for­mer les révoltes en luttes col­lec­tives ancrées sur des « biens com­muns » asso­ciés à des droits : le droit à l’eau, le droit au loge­ment, à la culture, à la santé, à l’éducation – à un revenu et un statut « digne ».

Ces droits se heurtent à la des­truc­tion des res­sources fis­cales des États – un autre « bien commun » comme l’est aussi la mon­naie en tant que bien public : la trans­pa­rence des comptes et la subor­di­na­tion des finan­ce­ments au contrôle public, social, doivent s’imposer aussi dans la lutte contre le sau­ve­tage des banques pri­vées par les États sur le dos des contri­buables, et dans celle contre les cré­dits toxiques des banques qui piègent les muni­ci­pa­li­tés appau­vries ou les ménages pré­ca­ri­sés. Les droits de base se heurtent aussi aux spé­cu­la­tions finan­cières sur les matières pre­mières, l’eau, l’immobilier, des pro­duits agri­coles ; ils se heurtent aux com­por­te­ments et dis­cours sup­po­sés « res­pon­sables » de firmes mul­ti­na­tio­nales hypo­crites et ten­ta­cu­laires comme Vivendi ou Nestlé, pro­té­gées par de puis­santes ins­ti­tu­tions et accords de « libre-échange » quand elles privent des mil­lions de pay­sans pauvres ou d’habitants des quar­tiers pauvres de l’accès à l’eau.

Le sen­ti­ment d’urgence de la crise sociale et envi­ron­ne­men­tale, la révolte contre l’injustice, la per­cep­tion crois­sante d’intérêts sociaux conflic­tuels en jeu du local au pla­né­taire, se sont expri­més notam­ment lors de la confé­rence Rio+20 durant laquelle le terme de « com­muns » est devenu un point de ral­lie­ment, exprimé dans le titre même du « Sommet des Peuples pour la jus­tice sociale et envi­ron­ne­men­tale en défense des biens com­muns ». Les arti­cu­la­tions entre luttes locales, natio­nales, conti­nen­tales et pla­né­taires existent aussi dans les com­bats en cours contre les accords de libre change trans­at­lan­tiquesvi. Une même logique est pré­sente dans les com­bats qui veulent impo­ser la subor­di­na­tion du droit de la concur­rence défendu par l’OMC, le FMI (ou la Commission euro­péenne…) à des droits éthiques supé­rieurs recon­nus dans la Déclaration uni­ver­selle des Droits Humains que l’ONU est censée défendre. Certaines batailles ont été vic­to­rieuses contre le droit de la concur­rence dans « UNESCO en défense des biens cultu­rels, ou encore avec l’OMS en défense de la santé contre l’OMC. Les sub­ven­tions en défense de droits sociaux et envi­ron­ne­men­taux s’opposent à celles qui sou­tiennent les firmes agro-expor­ta­trices, ces conflits sont expri­més par les Sans Terre bré­si­liens et relayés par Via Campesina dans les luttes mon­dia­li­sées qui mettent aujourd’hui l’OMC en crise – mais avec le danger immé­diat des accords bila­té­raux des­truc­teurs.

Séparer le local de ces enjeux inter­na­tio­naux est une impasse alors que de tels accords condi­tionnent étroi­te­ment ce que peuvent être les droits sociaux des entre­prises, les cri­tères de sub­ven­tions et les moyens de résis­tance à la pré­da­tion des firmes mul­ti­na­tio­nales. Réciproquement, les luttes “glo­bales” n’auront de portée et de poids qu’en s’appuyant sur des rap­ports de force ancrés dans des mobi­li­sa­tions de masse des popu­la­tions locales, natio­nales – sti­mu­lées par des vic­toires par­tielles, des résis­tances mul­ti­formes qui se relient entre elles. De nou­veaux “espaces publics” de contre-pou­voirs, de contre-hégé­mo­nie, d’invention de nou­veaux droits et de nou­veaux pos­sibles doivent émer­ger dans/​contre le capi­ta­lisme glo­ba­lisé, reliés du local au pla­né­taire, par le biais d’internet et des ren­contres soli­daires.

La (re) conquête des “Biens com­muns” se fera à la fois contre les nou­veaux pré­da­teurs et contre la ges­tion tech­no­cra­tique ou éta­tique passée ; la défense de la “dignité” comme un de ces “Biens com­muns”, asso­ciée à des droits de base, doit impli­quer une plu­ra­lité d’acteurs notam­ment les “exclus” ou pré­caires du monde du tra­vail. Cet enjeu-là, asso­cié à la recom­po­si­tion d’un tissu asso­cia­tif et de vie com­mune (tra­vail, consom­ma­tion, loi­sirs, for­ma­tion…), passe par la défense de droits humains et d’un statut des êtres humains de co-ges­tion­naire des richesses exis­tantes aujourd’hui appro­priées par le 1 % qui gère la pla­nète.

i Au début des années 1960, un “Grand débat” éco­no­mique tra­ver­sait les pays d’Europe de l’Est sur quelles réformes intro­duire pour amé­lio­rer la qua­lité et l’efficacité des pro­duc­tions. Bien des éco­no­mistes prô­naient l’élargissement des méca­nismes mar­chands et des sti­mu­lants moné­taires. Des échanges majeurs eurent lieu à ce sujet entre Che Guevara, Ernest Mandel (diri­geant de la 4e Internationale) et Charles Bettelheim. Ce der­nier défen­dait plutôt les réformes de marché, Che Guevara s’y oppo­sait en consi­dé­rant qu’elles ris­quaient de déman­te­ler le carac­tère soli­daire de la pro­duc­tion – mais il se retour­nait dès lors vers la pla­ni­fi­ca­tion de type sovié­tique. Ernest Mandel s’appuyait sur les débats en cours dans la gauche mar­xiste you­go­slave et (avec l’optique d’une pla­ni­fi­ca­tion auto­ges­tion­naire) pré­co­ni­sait des sti­mu­lants pous­sant à la coopé­ra­tion, et non pas à la concur­rence mar­chande, rejoi­gnant sur ce plan l’optique du Che tout en cri­ti­quant l’expérience sovié­tique. http://​www​.ernest​man​del​.org/​f​r​/​e​c​r​i​t​s​/​t​x​t​/​1​9​6​5​/​l​e​_​g​r​a​n​d​_​d​e​b​a​t​_​e​c​o​n​o​m​i​q​u​e.htm

ii Voir “la dia­lec­tique des fins et des moyens” http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e7509

iii Voir http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​29445 : “Des dégâts du pro­duc­ti­visme à la pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique auto­ges­tion­naire”

iv Voir http://​blog​.mon​de​di​plo​.net/​2​0​1​2​-​0​6​-​1​5​-​E​l​i​n​o​r​-​O​s​t​r​o​m​-​o​u​-​l​a​-​r​e​i​n​v​e​n​t​i​o​n​-​d​e​s​-​b​i​e​n​s​-​c​o​mmuns

v The Tragedy of the Commons article de Garrett Hardin, Science, 13 décembre 1968.

vi Voir les dos­siers du Monde diplo­ma­tique http://​www​.monde​-diplo​ma​tique​.fr/​2​0​1​3​/​1​1​/​W​A​L​L​A​C​H​/​49803

Association Autogestion, 18 sep­tembre 2014

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