Autogestion : de quoi s’agit-il ?

En peu de temps, je voudrais répondre aux questions soulevées, en regroupant les enjeux en deux points : 1) L’autogestion, un projet socialiste : de quoi parle-ton ? Et quelques pistes... 2) L’autogestion contradictoire avec le capitalisme mais appui de luttes contre lui...

Contribution présentée au débat organisé par le « Collectif Anti-Capitaliste » de Besançon le 4 octobre 2009.

Par Mis en ligne le 27 octobre 2009

I- L’autogestion, un projet socialiste.

Les mots pou­vant recou­vrir des réa­li­tés ou inter­pré­ta­tions dif­fé­rentes, il faut com­men­cer par cla­ri­fier de quoi on parle si l’on veut éviter les faux-débats et appro­fon­dir la réflexion. Il faut clai­re­ment dis­tin­guer :

  • l’autogestion (n°1), comme prin­cipe don­nant droit pour chaque indi­vidu de pou­voir gérer (être res­pon­sable de) tout ce qui le/​la concerne asso­cié à un projet éman­ci­pa­teur radi­cal ; Mais cela ne dit pas com­ment se concré­tise ce droit prin­ci­piel, sauf qu’il est un droit humain géné­ral, donc for­cé­ment contra­dic­toire avec l’exploitation des sala­riés qui n’ont aucun pou­voir de ges­tion de leur tra­vail dès lors que l’économie est basée sur les droits de pro­priété privée du capi­tal… C’est pour­quoi aussi l’autogestion est asso­ciée au socia­lisme que l’on peut aussi « entendre » au sens n°1 d’un sys­tème met­tant à l’ordre du jour la pleine et uni­ver­selle repon­sa­bi­lité des êtres humains sur leur tra­vail et la façon de satis­faire les besoins… Mais cela ne donne tou­jours pas de réponse concrète sur le mode d’organisation de l’économie et de la démo­cra­tie, sur l’utilisation de l’argent, de la pla­ni­fi­ca­tion et du marché ; ni sur les dif­fé­rentes formes pos­sibles de propriété…
  • L’autogestion (n°2) est au contraire concré­ti­sée dans la pensée (par exemple la concep­tion anar­chiste de l’autogestion, entre­prise par entre­prise, reliée par un marché) ou dans la pra­tique (les dif­fé­rents sys­tèmes you­go­slaves d’autogestion, com­bi­nant dif­fé­rem­ment plna, marché et auto­ges­tion + rôle du parti et des syn­di­cats, etc…). Dans ce cas, l’autogestion est asso­ciée à un contexte his­to­rique précis et un « sys­tème ins­ti­tu­tion­nel » (de plan, de marché, de pro­priété, de droits consti­tu­tion­nels…) qu’il faut dis­cu­ter en fonc­tion des droits recon­nus et du bilan.

Il faut donc s’entendre sur les cri­tères de juge­ment pour les bilans (cela relève de l’autogestion n°1) : les buts, droits de base non ambi­gus peuvent faire consen­sus. Et c’est l’analyse des méca­nismes pro­dui­sant un écart constaté entre la réa­lité (auto­ges­tion n°2) et ces buts qui permet de redres­ser la barre… Personne ne doit arri­ver en « don­neur de leçons », ou pro­fes­seur rouge, impo­sant un « modèle » éla­boré en chambre, et igno­rant la richesse des inno­va­tions de lutte, la diver­sité des aspi­ra­tions, la réa­lité des défiances héri­tées du passé, ou des dilemmes et contraintes ren­con­trées, mépri­sant et igno­rant envers ces expériences…

Sur la base de cri­tères expli­ci­tés, on peut tirer de l’expérience et des débats notam­ment entre cou­rants mar­xistes et anar­chistes quelques grandes « indi­ca­tions » sur dif­fé­rentes variantes de « sys­tème auto­ges­tion­naire » [1] et ce que pour­raient être les condi­tions de via­bi­lité d’un sys­tème auto­ges­tion­naire. Je me conten­te­rai ici d’indiquer quelques grandes pistes (à dis­cu­ter, donc) à partir de mes études de l’ expé­rience you­go­slave [2] :

1°) Le statut, les droits d’autogestion se concré­tisent évi­dem­ment sur le lieu de tra­vail quelle que soit la nature de ce tra­vail (for­ma­tion ou pro­duc­tion indus­trielle, agri­cole, de ser­vices…) ; mais ils ne devraient pas être limi­tés à ce cadre : le droit de déci­der des prio­ri­tés, des cri­tères de dis­tri­bu­tion, des moyens alloués à l’autogestion, doivent être débat­tus et appli­qués indé­pen­dam­ment du poste de tra­vail concret occupé et sous le double angle travailleurs/​usagers… Pourquoi les tra­vailleurs des hôpi­taux devraient-ils être seuls à déci­der des finan­ce­ments, de la ges­tion et des prio­ri­tés de la santé ? Pourquoi ceux qui tra­vaillent dans une mine per­draient ils leurs droits avec la fer­me­ture néces­saire d’un site pour des rai­sons éco­lo­giques ? Cette concep­tion dépasse donc la vision anar­cho-syn­di­ca­liste de l’autogestion (entre­prise par entreprise).

2°) Pour se réa­li­ser et trou­ver son effi­ca­cité propre, cohé­rente avec les droits recon­nus, le sys­tème auto­ges­tion­naire doit évi­dem­ment remettre en cause un sys­tème de pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­liste et bureau­cra­tique ; mais il faut aussi dépas­ser l’horizon borné de l’entreprise et du marché met­tant en concur­rence les tra­vailleurs entre eux, et ne per­met­tant pas de déployer les droits auto­ges­tion­naires au plan « poli­tique » hori­zon­tal, indé­pen­dam­ment du poste de travail.

Des formes de « pla­ni­fi­ca­tion auto­ges­tion­naire » (et des chambres de l’autogestion pour contrô­ler son appli­ca­tion) peuvent se com­bi­ner avec toutes sortes de « com­mu­nau­tés d’intérêts auto­ges­tion­naires » à divers niveaux ter­ri­to­riaux, asso­ciant tra­vailleurs et usa­gers, hommes et femmes, dans l’entreprise, au plan local, de branches, au niveau régio­nal, natio­nal, conti­nen­tal, voire inter­na­tio­nal. Les formes de pro­priété peuvent être diver­si­fiées (indi­vi­duelle, coopé­ra­tive, grandes entre­prises sociales auto­gé­rées, voire privée sous condi­tion de res­pect des droits auto­ges­tion­naires et des choix pla­ni­fiés). Le niveau et mode de contrôle et de finan­ce­ment adé­quat doit être jugé concrè­te­ment en fonc­tion du besoin à satis­faire : la coor­di­na­tion des poli­tiques de trans­port fer­ro­viaire serait mani­fes­te­ment effi­cace au plan conti­nen­tal ; la poli­tique de santé peut com­bi­ner des dis­pen­saires décen­tra­li­sés et des finan­ce­ments soli­daires natio­naux et inter­na­tio­naux… Les enjeux de pol­lu­tion imposent des prises de déci­sion à tous les niveaux du local au pla­né­taire, etc…

3°) L’objectif de lutte contre les pro­ces­sus de bureau­cra­ti­sa­tion et de repro­duc­tion d’inégalités (de genre, sociale, cultu­rel, d’origine etc…) doit être expli­cite, asso­cié aux bilans sur le sys­tème et concré­tisé par des mesures (ins­ti­tu­tions) de sur­veillance, des droits d’auto-organisation, des moyens (média­tiques, finan­ciers, de for­ma­tion sur toute la durée de vie), une orga­ni­sa­tion volon­taire du par­tage des tâches ingrates, une rota­tion des res­pon­sa­bi­li­tés etc… La dimi­nu­tion radi­cale et le par­tage du temps de tra­vail, ainsi que la for­ma­tion incluant l’apprentissage de la ges­tion, sont essen­tiels dans cette lutte.

4°) La lutte contre le bureau­cra­tisme et l’étatisme autant que la cri­tique et remise en cause des ins­ti­tu­tions du capi­ta­lisme ne signi­fient pas qu’on peut se passer d’institutions. Les dif­fé­rentes formes de démo­cra­tie directe et repré­sen­ta­tive ont besoin d’institutions (Chambres élues, ser­vices adm­nis­tra­tifs, éco­no­miques, orga­ni­sa­tions poli­tiques, asso­cia­tives..). L’expérience et le débat doivent indi­quer celles qui doivent être sup­pri­mées, « inven­tées » ou trans­for­mées, jugées par les auto­ges­tion­naires, sou­mises à un contrôle social et plu­ra­liste et à l’analyse cri­tique en fonc­tion des cri­tères et buts recher­chés, selon leurs effets par rap­ports aux objec­tifs, avec des ajus­te­ments périodiques.

II- L’autogestion contradictoire avec le capitalisme mais appui de luttes contre lui.

Dans les droits et le statut de l’être humain qu’elle sup­pose, l’autogestion exige pour se réa­li­ser, la remise en cause radi­cale des droits de pro­priété privée du capi­tal et du statut de sala­rié cor­véable et licen­ciable a merci – donc le ren­ver­se­ment du capi­ta­lisme. Bien des expé­riences coopé­ra­tives (entre­prises ou banques, ou encore com­merce équi­table et diverses expé­riences d’économie soli­daire) ont été soit étouf­fées (cf. l’expérience des Lip en France en 1973-1976 – voir à tout prix le film !), soit perdu leur « âme » ini­tia­le­ment « auto­ges­tion­naire » dans un envi­ron­ne­ment capi­ta­liste redou­table, même s’il en reste éven­tuel­le­ment quelques vestiges.

Pourtant, en même temps, des aspi­ra­tions à un « pro­duire et vivre autre­ment » naissent au sein du sys­tème et contre ses règles domi­nantes [3]. C’est en phase de pri­va­ti­sa­tions qu’on per­çoit le plus à quel point les ser­vices publiques, la sécu­rité sociale sont de bien fra­giles acquis de luttes pas­sées. En période de crise du sys­tème capi­ta­liste, assor­tie de fer­me­tures d’entreprise, de licen­cie­ments et de pré­ca­ri­sa­tion sociale mas­sifs, des formes de résis­tance « auto­ges­tion­naires » peuvent émer­ger comme en Argentine en 2000 où des cen­taines d’entreprises aban­don­nées par leurs pro­prié­taires ont été récu­pé­rées par leurs tra­vailleurs, sous des formes diverses : les tra­vailleurs de l’entreprise Zanon devenu FaSinPa (usine sans patron) sous une forme coopé­ra­tive, ont gagné récem­ment un procès per­met­tant la recon­nais­sance de l’expropriation de l’ancien patron défaillant ; mais refu­sant la logique de marché, ils exigent de l’Etat qu’il reprennent l’entreprise… tout en vou­lant garder les droits de ges­tion (forme d’« éta­ti­sa­tion sous contrôle ouvrier »). Ce sont des situa­tions confic­tuelles, tran­si­toires où deux logiques de droits se confrontent : ceux que pro­tège encore le capi­ta­lisme – en crise… et ceux (d’autogestion) que reven­diquent les tra­vailleurs mais qu’ils ne peuvent plei­ne­ment réa­li­ser sans un chan­ge­ment de système.

La résis­tance des Zanon peut faire tâche d’huile… ou dis­pa­raître. On ne peut chan­ger de sys­tème sans com­men­cer par lutter dans/​contre lui… sans attendre que d’autres soient prèts à lutter, mais en espé­rant les encou­ra­ger… Il s’agit à la fois de délé­gi­ti­mer les cri­tères et droits domi­nants, conqué­rir au plan idéo­lo­gique une « hégé­mo­nie » qui fait partie d’un rap­port de force se conso­li­dant dans l’auto-organisation et le déve­lop­pe­ment d’un « tissu de soli­da­ri­tés » ; mais il s’agit aussi d’une pré­pa­ra­tion indis­pen­sable à la réa­li­sa­tion d’un autre sys­tème, contre sa dégé­né­res­cence bureaucratique.

Rêvons un peu : sur la base d’une dia­lec­tique de luttes et de résul­tats élec­to­raux expri­mant les résis­tances au capi­ta­lisme, on pour­rait ima­gi­ner dans une région, la mise en place de formes auto­ges­tion­naires de pla­ni­fi­ca­tion de fonds publics, de ges­tion soli­daire d’entreprises, d’AMAPs, de ser­vices d’utilité col­lec­tive ; avec cam­pagne des usagers/​travailleurs pour dépla­cer leur argent vers un fonds coopé­ra­tif alloué à ces pro­jets, par­ti­ci­pa­tion des usagers/​travailleurs aux débats et choix de budget … avec une radio libres et des vidéos popu­la­ri­sant ces expé­riences et des soli­da­ri­tés natio­nale et inter­na­tio­nale autour de ces avan­cées… Qui sait ?

Les dif­fi­cul­tés et limites des expé­riences auto­ges­tion­naires dans le cadre du sys­tème, doivent être clai­re­ment dis­cu­tées, publi­que­ment, de façon plu­ra­liste, à chaque étape… Mais l’objectif poli­tique d’accumuler et d’étendre toutes les formes de contrôle public, social sur la pro­duc­tion et la ges­tion des biens et ser­vices pré­pare une autre société, auto­ges­tion­naire. Celle-ci ne pourra émer­ger et sur­vivre « dans une seule entre­prise », com­mune, région, et sans remise en cause glo­bale du sys­tème qui l’étouffe. Mais l’attente du Grand soir est une impasse, il faut miser sur la popu­la­ri­sa­tion et l’extension inter­na­tio­nale de ces luttes et des soli­da­ri­tés [4] : les expé­riences pra­tiques d’un « pro­duire et vivre autre­ment », y com­pris leur mémoire et l’analyse de leurs échecs, rendent cré­dibles d’autres choix et cri­tères possibles… 


Notes

[1] Le livre de Thomas Coutrot, « Démocratie contre capi­ta­lisme », La Dispute 2005 permet de relier les aspi­ra­tions auto­ges­tion­naires avec quelques grandes luttes et exi­gences alter­mon­dia­liste et de recen­ser de grands débats sur l’autogestion.

[2] On peut trou­ver en ligne sur mon site http://​csa​mary​.free​.fr (en cours d’élaboration) les articles por­tant sur l’expérience et la crise you­go­slave, et sur les débats concer­nant le socia­lisme et l’autogestion, ainsi que le lien vers l’Institut d’Amsterdam (IIRE) qui a publié deux études « Plan, marché et démo­cra­tie – l’expérience des pays dits socia­listes » et « la Fragmentation de la Yougoslavie ». Divers textes sont et seront aussi mis en ligne sur ESSF.

[3] Lire « pro­duire de la richesse autre­ment », édité par le CETIM (Centre Europe Tiers-Monde de Suisse), déga­geant quelques pistes de sélec­tion d’expérienecs de résis­tance col­lec­tive et soli­daire – cf. ma recen­sion dans la revue Contretemps http://​contre​temps​.eu/​l​e​c​t​u​r​e​s​/prod…. Disponible sur ESSF : Produire de la richesse autrement

[4] Un récent film sur l’expérience des Zanon vient d’être réa­lisé par une équipe franco-argen­tine avec sous-titrage… Je peux four­nir les contacts…


* Catherine Samary est maître de confé­rence à l’Université de Paris Dauphine et à l’Institut d’études euro­péennes de Paris 8. Chercheure à l’IRISSO- Dauphine/​CNRS, spé­cia­liste de l’ex-Yougoslavie. Membre du NPA.* Dernier article sur l’autogestion you­go­slave, « Manière de voir » sur « L’émancipation dans l’histoire » juillet 2009. (Monde Diplomatique). Disponible sur ESSF : La révo­lu­tion you­go­slave et l’autogestion

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