Résistances

Autochtones et environnementalistes : unis contre les sables bitumineux

Mis en ligne le 26 janvier 2018

À la mémoire de Jacob Wawatie et de Jean Léger, dis­pa­rus tous deux en octobre 2016.
Chacun à leur façon, ils étaient des média­teurs qui ont ouvert des che­mins entre les cultures, pour une plus grande jus­tice éco­lo­gique.

L’heure des bra­siers

L’automne 2016 marque l’éveil à la situa­tion du peuple Sioux du Dakota du Nord à Standing Rock. Les tribus Lakota et Dakota de cette nation s’organisent contre le projet Dakota Access Pipeline (DALP) de l’entreprise du même nom. Depuis plu­sieurs mois déjà, ils dénoncent ce pipe­line qui tra­ver­se­rait le lac Oahe, mena­çant leurs sources d’eau potable, ainsi que nombre de leurs lieux sacrés. Ce pipe­line de 1825 km pré­voit trans­por­ter plus d’un demi-mil­lion de barils de pétrole brut vers l’Illinois en tra­ver­sant quatre États. Malgré une loi fédé­rale, il n’y a jamais eu de consul­ta­tion signi­fi­ca­tive des Premières Nations. Après quelques semaines, le cam­pe­ment érigé sur les rives du lac Oahe abrite plu­sieurs cen­taines de per­sonnes venues de dif­fé­rentes com­mu­nau­tés autoch­tones d’Amérique du Nord, mais aussi de nom­breux mili­tants et mili­tantes envi­ron­ne­men­taux.

Cette grande mobi­li­sa­tion, encore toute neuve, a marqué les esprits à la fois par le cou­rage des « Protecteurs de l’eau » lors des affron­te­ments aux forces de l’ordre, mais aussi par sa durée et son impor­tance. Ce qui n’était pas la pre­mière et cer­tai­ne­ment pas la der­nière action où convergent les peuples autoch­tones et les mili­tants envi­ron­ne­men­taux, est devenu un emblème, un des maillons d’une grande mobi­li­sa­tion qu’on observe en Amérique du Nord (et même ailleurs dans le monde), là où des peuples autoch­tones ont entre­pris de lutter face à des pro­jets de déve­lop­pe­ment dévas­ta­teurs qui affectent leurs ter­ri­toires, leurs modes de vie ainsi que leur santé et leur sécu­rité, et là où des alliances se tissent chaque jour avec le milieu envi­ron­ne­men­tal.

Dans ce texte, nous ten­tons de cerner des élé­ments ayant pré­fi­guré cette alliance, puis, en nous basant sur l’exemple de la lutte contre l’expansion et l’exploitation des sables bitu­mi­neux au Canada, nous déga­geons les rap­pro­che­ments pro­duits ces der­nières années entre luttes autoch­tones et luttes envi­ron­ne­men­tales dans le dis­cours, les stra­té­gies et les moyens de mobi­li­sa­tion.

Du global au local

Avant 1970, les mou­ve­ments pour la pro­tec­tion de la nature et ceux de reven­di­ca­tion des droits des peuples autoch­tones dans les Amériques se sont construits de manière tota­le­ment sépa­rée. Or, à partir des années 1980 et jusqu’à aujourd’hui, on constate que des alliances stra­té­giques entre envi­ron­ne­men­ta­listes et Autochtones se sont for­mées contre des grands pro­jets pétro­liers, miniers, fores­tiers ou de bar­rages hydro­élec­triques, sou­vent conçus en plein cœur des ter­ri­toires autoch­tones ou dans leurs envi­rons immé­diats.

Autochtones ou non, ceux qui luttent contre ces pro­jets, sur les bases de la pro­tec­tion de la nature, de la défense des droits de la per­sonne ou encore de la défense des droits autoch­tones, se découvrent alors des inté­rêts com­muns et s’organisent en réseaux, sou­vent trans­na­tio­naux, de mili­tants et de mili­tantes. Au Québec, c’est par exemple le cas du Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL)[2] qui a déve­loppé des liens avec des com­mu­nau­tés et favo­risé les échanges tant au sud qu’au nord, pour la défense des droits de la per­sonne et de l’environnement face à des pro­jets extrac­ti­vistes sou­vent promus par des entre­prises cana­diennes. Depuis le début des années 2000, le CDHAL a orga­nisé, en par­te­na­riat avec d’autres orga­ni­sa­tions de la société civile, de grandes cara­vanes de droits de la per­sonne ainsi qu’un Tribunal per­ma­nent des peuples sur l’industrie minière cana­dienne, où sont pré­sents des repré­sen­tants et des repré­sen­tantes autoch­tones d’Amérique cen­trale, du Sud et du Nord et des envi­ron­ne­men­ta­listes.

Tandis que les acteurs de la société civile tissent des liens de soli­da­rité au plan local et trans­na­tio­nal, les grandes ren­contres inter­na­tio­nales sur les thèmes de la pro­tec­tion de l’environnement et de la bio­di­ver­sité (notam­ment les Sommets de Rio en 1992 et 2012) sont l’occasion pour des repré­sen­tants des Premières Nations de par­ti­ci­per à des mobi­li­sa­tions qui frappent l’imaginaire et de faire entendre leurs voix sur les enjeux de pro­tec­tion de leurs ter­ri­toires et de l’environnement. Malgré que ces ren­contres soient loin de répondre aux attentes en matière de pro­tec­tion de l’environnement, ce sont des moments favo­ri­sant les alliances entre nations autoch­tones et entre celles-ci et les mou­ve­ments envi­ron­ne­men­taux.

C’est aussi lors de ces ren­contres que le rôle cen­tral des peuples autoch­tones est reconnu pour la pro­tec­tion de l’environnement de la pla­nète. En effet, la pré­sence autoch­tone dans les ins­tances inter­na­tio­nales dépasse la simple dénon­cia­tion des vio­lences locales pour revê­tir un carac­tère beau­coup plus large. Ils montrent que loin de s’intéresser seule­ment à leur situa­tion locale, ils réflé­chissent d’une façon holis­tique sur les enjeux contem­po­rains. Ils ont démon­tré qu’un projet minier sur le ter­ri­toire d’une com­mu­nauté peut être néfaste non seule­ment pour les habi­tants rive­rains, mais éga­le­ment pour toute la pla­nète. Ils deviennent alors des alliés incon­tour­nables pour le mou­ve­ment envi­ron­ne­men­tal. Toutefois, bien que les droits des peuples autoch­tones et leur rôle vital dans la conser­va­tion de notre pla­nète soient sou­li­gnés par dif­fé­rentes décla­ra­tions et ins­tances[3], sur le ter­rain et dans les faits, leurs droits conti­nuent d’être bafoués. Plusieurs nations autoch­tones se tournent vers des stra­té­gies juri­diques, s’appuyant notam­ment sur les trai­tés et le droit consti­tu­tion­nel des États, afin de tenter de pro­té­ger leurs droits ter­ri­to­riaux et de reven­di­quer leurs droits à être consul­tés préa­la­ble­ment aux pro­jets affec­tant leurs ter­ri­toires et leurs modes de vie.

Tous ces élé­ments favo­risent une réap­pro­pria­tion à la fois ter­ri­to­riale et iden­ti­taire des nations autoch­tones et contri­buent à la nais­sance et à l’intensification d’un maillage entre les réseaux des mou­ve­ments autoch­tones et des mou­ve­ments envi­ron­ne­men­taux. Ces liens sont aussi favo­ri­sés par l’appropriation des réseaux sociaux par les uns et les autres, per­met­tant d’échanger sur les aspects stra­té­giques et orga­ni­sa­tion­nels. Ce qui n’exclut évi­dem­ment pas l’importance de rendez-vous telles les mobi­li­sa­tions locales face à des pro­jets des­truc­teurs, ou encore des rendez-vous inter­na­tio­naux de la société civile, tels les forums sociaux mon­diaux (FSM).

Le mou­ve­ment contre l’expansion de l’exploitation des sables bitu­mi­neux

Dans le contexte cana­dien, ce mou­ve­ment s’est tout par­ti­cu­liè­re­ment maté­ria­lisé ces der­nières années dans la lutte au méga­pro­jet d’exploitation des sables bitu­mi­neux, dont la mobi­li­sa­tion s’est accen­tuée pour deve­nir l’enjeu de l’heure des mou­ve­ments autoch­tones et envi­ron­ne­men­taux à tra­vers tout le pays. En effet, ce méga­pro­jet d’exploitation des sables bitu­mi­neux de la Vallée d’Athabasca en Alberta (incluant les pro­jets de trans­port et de raf­fi­nage du pétrole lourd qui en sont issus) consti­tue actuel­le­ment le projet le plus dévas­ta­teur au Canada, à la fois au niveau envi­ron­ne­men­tal, mais aussi social. Dans plu­sieurs régions à tra­vers le ter­ri­toire de la Grande Tortue (Amérique du Nord), des groupes se sont orga­ni­sés et conti­nuent de le faire, contre ce méga­pro­jet. Cela s’est observé concrè­te­ment avec des mobi­li­sa­tions à la fois des Premières Nations chip­pey­wans et Beaver Lake Cree affec­tées par le ground zero en Alberta (Fort Mc Murray) qui ont tissé des liens avec des mou­ve­ments tels que Greenpeace. Cela s’est mani­festé aussi pra­ti­que­ment tout le long des pro­jets d’oléoducs – Ligne 9 d’Enbridge, Énergie Est, TransMountain, Northern Gatheway – avec des mobi­li­sa­tions réunis­sant autoch­tones et alloch­tones.

Les sables bitu­mi­neux sont extraits du sous-sol de la région d’Athabasca située au nord de l’Alberta. Mais, bien que ce projet soit le plus grand projet indus­triel de la pla­nète, peu de Canadiennes et de Canadiens ont conscience du rythme rapide de la crois­sance de cette indus­trie et de ses réper­cus­sions sur l’environnement, l’économie et la société. En 2012, l’exploitation des sables bitu­mi­neux de l’Alberta pro­dui­sait envi­ron 1,9 mil­lion de barils de pétrole par jour. Avec les plans d’expansion de l’industrie et du gou­ver­ne­ment cana­dien, ce chiffre pour­rait atteindre 5 mil­lions de barils par jour d’ici la fin de 2030.

Or, la région d’exploitation – sur­nom­mée le ground zero des sables bitu­mi­neux – est avant tout le ter­ri­toire tra­di­tion­nel des peuples cri et déné chi­pewyan. Ceux-ci vivent de graves atteintes à leurs ter­ri­toires, à leurs modes de vie tra­di­tion­nels, à leurs acti­vi­tés éco­no­miques ainsi qu’à leur santé. À elle seule, la nation crie de Beaver Lake a docu­menté 20 000 vio­la­tions des droits issus de trai­tés liées à l’expansion des sables bitu­mi­neux. Globalement, ce sont 80 % des ter­ri­toires tra­di­tion­nels de la nation Athabasca Chipewyan et des Premières Nations cries qui sont inac­ces­sibles pour de vastes périodes de l’année en raison du déve­lop­pe­ment des sables bitu­mi­neux. Pire encore, une recherche est venue confir­mer en 2014 les liens entre la pol­lu­tion occa­sion­née par les acti­vi­tés liées aux sables bitu­mi­neux et la hausse ful­gu­rante des taux de cancer à Fort Chipewyan. L’Étude de l’Université du Manitoba[4] a révélé que les pois­sons et les ani­maux consom­més dans le cadre d’un régime tra­di­tion­nel contiennent des concen­tra­tions excep­tion­nel­le­ment éle­vées de conta­mi­nants émis lors de l’extraction du bitume. Les échan­tillons pré­le­vés confirment des concen­tra­tions éle­vées d’hydrocarbures aro­ma­tiques poly­cy­cliques can­cé­ro­gènes et des niveaux d’arsenic, de mer­cure, de cad­mium et de sélé­nium suf­fi­sam­ment élevés pour être dan­ge­reux pour les jeunes enfants.

Healing Walk : la spi­ri­tua­lité comme outil de lutte

C’est dans ce contexte de déso­la­tion, mais aussi de volonté d’unir et de for­ti­fier le mou­ve­ment qu’est née la Healing Walk (marche de gué­ri­son) des sables bitu­mi­neux, débu­tée en 2010 à l’instigation de trois femmes : Jesse Cardinal, de Keepers of the l’Athabasca, Eriel Tchekwie Deranger, d’origine dénée, et Melina Laboucan-Massimo, une acti­viste envi­ron­ne­men­tale crie Lubicon. L’évènement a réuni au cours des quatre années sui­vantes des cen­taines de per­sonnes mar­chant côte à côte lors d’un ras­sem­ble­ment spi­ri­tuel visant à pro­té­ger la culture, l’environnement et le climat contre l’expansion des sables bitu­mi­neux. Cette ini­tia­tive visait à l’origine à unir les peuples du bassin ver­sant de l’Athabasca dans la pro­tec­tion de l’eau et des bas­sins hydro­gra­phiques, et par exten­sion, de la santé et du bien-être éco­lo­gique, social et cultu­rel. « Les pro­tes­ta­tions et les mani­fes­ta­tions sont néces­saires, mais nous esti­mions que les gens avaient besoin de quelque chose de plus spi­ri­tuel, quelque chose per­met­tant de ren­for­cer une connexion avec la terre » com­mente Jesse Cardinal des Keepers of the Athabasca. La der­nière marche s’est dérou­lée en 2014 à tra­vers l’impressionnante infra­struc­ture de l’industrie des sables bitu­mi­neux et ses lacs de rési­dus d’eaux usées. Selon les orga­ni­sa­trices, il était temps de diri­ger l’attention vers d’autres com­mu­nau­tés tou­chées par les sables bitu­mi­neux, car « afin d’arrêter la des­truc­tion, la gué­ri­son doit com­men­cer par­tout ».

La Healing Walk a cer­tai­ne­ment aidé à la prise de conscience de la dévas­ta­tion due à l’industrie des sables bitu­mi­neux, mais aussi à son aspect ten­ta­cu­laire, car chaque projet de raf­fi­nage ou chaque projet de trans­port du pétrole par train, oléo­duc ou bateau contri­bue à favo­ri­ser l’expansion du ground zero. Cette prise de conscience a cer­tai­ne­ment aidé à ce que par­tout sur le ter­ri­toire de la Grande Tortue, des groupes envi­ron­ne­men­taux et autoch­tones accen­tuent leurs mobi­li­sa­tions et donc leurs alliances, à l’encontre de ce méga­pro­jet. Cet évè­ne­ment est aussi repré­sen­ta­tif de l’apport spi­ri­tuel que les mou­ve­ments autoch­tones insufflent dans les mobi­li­sa­tions pour l’environnement.

Racisme envi­ron­ne­men­tal et colo­nia­lisme

La lutte des peuples autoch­tones pour la pro­tec­tion de leurs ter­ri­toires et des richesses natu­relles ne date pas d’hier. À de nom­breux endroits sur la pla­nète, les peuples autoch­tones voient leur envi­ron­ne­ment et leur mode de vie affec­tés par les poli­tiques colo­niales et les pro­jets de déve­lop­pe­ment, quand ils ne voient pas tout sim­ple­ment leurs ter­ri­toires être mili­ta­ri­sés. On assiste donc à la fois à une pro­blé­ma­tique de racisme envi­ron­ne­men­tal et d’exacerbation du colo­nia­lisme.

Le mou­ve­ment envi­ron­ne­men­tal doit consi­dé­rer cette dimen­sion de racisme envi­ron­ne­men­tal dans sa rela­tion avec les peuples autoch­tones et cesser de croire que c’est aux Premières Nations de les rejoindre dans la lutte. Si une alliance doit se pro­duire, c’est plutôt aux groupes éco­lo­gistes de rejoindre les peuples autoch­tones. Ceux-ci n’ont effec­ti­ve­ment pas attendu les autres acteurs sociaux pour déve­lop­per des stra­té­gies de lutte, que ce soit face à des pro­jets miniers, pétro­liers, gaziers ou des bar­rages hydro­élec­triques. Les alliances les plus por­teuses sont cer­tai­ne­ment celles qui se font dans le res­pect de l’autodétermination des peuples autoch­tones et le cadre anti­co­lo­nia­liste est une des voies à pri­vi­lé­gier en ce sens.

Ces der­nières années, plu­sieurs acteurs du mou­ve­ment mili­tant envi­ron­ne­men­tal et de droits de la per­sonne ont entre­pris de tisser des alliances sur ces pré­misses. Au Québec, des ini­tia­tives comme l’Alliance Mamo (ensemble en langue ati­ka­mekw), née en 2014, visent à tisser un réseau entre alloch­tones et autoch­tones pour col­la­bo­rer dans les mobi­li­sa­tions et les luttes à venir. Ce col­lec­tif qui regroupe plus d’une cen­taine d’écologistes et de membres des Premières Nations base son action sur une vision anti­co­lo­nia­liste.

Aussi, le mou­ve­ment envi­ron­ne­men­tal doit com­prendre que les alliances ne doivent pas cor­res­pondre à des ten­ta­tives d’ingérence dans les pro­blé­ma­tiques des peuples autoch­tones. Ceux-ci se trouvent en effet à un impor­tant croi­se­ment de leur route où, après des années de colo­nia­lisme sau­vage, ils reprennent pos­ses­sion de leur iden­tité et de leur pou­voir. En outre, ils ont leurs dyna­miques propres, leurs agen­das, leurs stra­té­gies, mais aussi leurs conflits internes qui peuvent faci­le­ment désta­bi­li­ser les alliances avec des groupes exté­rieurs.

Le mou­ve­ment éco­lo­giste s’adapte

De leur côté, des mou­ve­ments éco­lo­gistes ont inté­gré des adap­ta­tions à leurs dis­cours et façons de faire afin de faci­li­ter le tis­sage des liens avec les Premières nations. En effet, depuis quelques années, la majo­rité des rendez-vous des groupes éco­lo­gistes débute par un dis­cours témoi­gnant de la recon­nais­sance du ter­ri­toire autoch­tone. Que ce soit une mani­fes­ta­tion, une réunion et même une confé­rence de presse, celle-ci débute géné­ra­le­ment par un remer­cie­ment au peuple qui accueille l’événement sur son ter­ri­toire ances­tral. De plus, des repré­sen­tantes et des repré­sen­tants autoch­tones sont géné­ra­le­ment invi­tés à prendre la parole lors de ces évè­ne­ments, sou­vent afin d’assurer « l’ouverture » de l’évènement, par­fois avec un aspect céré­mo­niel et le bru­lage de la sauge. Même si ces adap­ta­tions semblent par­fois bizarres pour cer­tains acteurs de notre société[5], elles se répandent de plus en plus. En outre, elles témoignent aussi de la recon­nais­sance que déve­loppent les mou­ve­ments envi­ron­ne­men­taux envers les droits ter­ri­to­riaux autoch­tones.

L’apport des mou­ve­ments autoch­tones 

Quant à eux, les peuples autoch­tones insufflent leurs visions dans le mou­ve­ment envi­ron­ne­men­tal en appor­tant des élé­ments de leurs cos­mo­lo­gies qui rejoignent les pré­oc­cu­pa­tions envi­ron­ne­men­tales des mili­tants alloch­tones. Trois élé­ments sont à noter ici : leurs liens avec le ter­ri­toire, leur vision holis­tique et leurs pré­oc­cu­pa­tions des géné­ra­tions à venir. Chacun de ces élé­ments de la cos­mo­lo­gie autoch­tone favo­rise des jonc­tions per­met­tant les alliances entre autoch­tones et envi­ron­ne­men­ta­listes.

Liens avec le ter­ri­toire

La pre­mière jonc­tion favo­ri­sant les alliances entre envi­ron­ne­men­ta­listes et autoch­tones repose sur la vision que ces der­niers ont du ter­ri­toire. Bien qu’il existe des dif­fé­rences entre les nations autoch­tones ainsi qu’à l’intérieur de celles-ci concer­nant leur lien et leur repré­sen­ta­tion de la nature, la majo­rité des peuples autoch­tones se consi­dèrent pro­tec­teurs de leur ter­ri­toire. Dans leur concep­tion, la terre – nommée Pachamama dans les Andes, Madre Tierra en Amérique cen­trale et la Grande Tortue (Turtle Island) en Amérique du Nord – ne leur appar­tient pas et ne peut appar­te­nir aux humains qui l’habitent. Plusieurs peuples autoch­tones d’Amérique latine consi­dèrent incon­ce­vable de vendre la terre, car elle est comme une mère et ne peut être vendue. Ce lien avec le ter­ri­toire, avec la Terre Mère, rejoint les pré­oc­cu­pa­tions des envi­ron­ne­men­ta­listes et favo­rise les alliances. Cela n’exclut pas tou­te­fois les consi­dé­ra­tions ter­ri­to­riales et les reven­di­ca­tions des nations autoch­tones sur ces ter­ri­toires, mais ils se voient plutôt comme des « pro­tec­teurs » de la terre qu’ils habitent et non comme des pro­prié­taires.

Vision holis­tique

Un autre aspect de la vision autoch­tone qui rejoint les pré­oc­cu­pa­tions envi­ron­ne­men­tales est leur vision holis­tique des rela­tions selon laquelle tout est inter­re­lié, les humains, la faune, la flore, la pla­nète. On doit abor­der les choses avec une vision plus large incluant tous les élé­ments de la nature. En effet, les cos­mo­lo­gies autoch­tones se repré­sentent géné­ra­le­ment l’univers comme un ensemble d’éléments inter­re­liés et inter­dé­pen­dants – le cercle de la créa­tion. L’humain étant un des élé­ments de cette struc­ture, il n’est tou­te­fois pas l’élément cen­tral. Cette vision plus glo­bale et spi­ri­tuelle des choses se reflète notam­ment dans un évè­ne­ment comme la Healing Walk, alors que la marche qui che­mine au milieu du ground zero vise à prendre conscience de la catas­trophe tout en consti­tuant en un évè­ne­ment de recueille­ment et de prière pour la Terre Mère.

Assurer le bien-être des sept pro­chaines géné­ra­tions

Enfin, les peuples autoch­tones se repré­sentent sou­vent leurs actes selon un conti­nuum tem­po­rel qui amènent une res­pon­sa­bi­lité col­lec­tive à l’égard du bien-être des géné­ra­tions futures. Cette vision est en équa­tion avec les pré­oc­cu­pa­tions envi­ron­ne­men­tales qui vont sou­vent faire réfé­rence à l’importance de pré­voir un déve­lop­pe­ment qui ne défa­vo­ri­sera pas les géné­ra­tions futures.

La « nou­velle menace »

L’alliance entre ces mou­ve­ments est jus­te­ment ce que craignent le gou­ver­ne­ment et les entre­prises pétro­lières et gazières qui ont uni leurs forces dans la sur­veillance, les ten­ta­tives de décré­di­bi­li­sa­tion ainsi que de répres­sion de ces deux mou­ve­ments. C’est ce que men­tion­nait un rap­port pro­duit en 2009 par Tom Flanagan, ancien conseiller de Stephen Harper, pour le compte de l’Institut cana­dien de la défense et des affaires étran­gères. Dans un pre­mier temps, ce gourou du néo­con­ser­va­tisme cana­dien voyait les alliances entre Autochotones et éco­lo­gistes pro­blé­ma­tique, peu réa­liste :

Les alliances entre les éco­lo­gistes et les peuples autoch­tones sont une pos­si­bi­lité théo­rique. Et ils ont par­fois émergé au Canada à court terme, comme c’est le cas de l’opposition face à l’exploitation fores­tière sur l’île Meares, en Colombie-Britannique, en 1984. Mais il y a des dif­fi­cul­tés à main­te­nir à long terme ces alliances. Les éco­lo­gistes sont pour la plu­part des urbains, avec une vision idéale de la nature, alors que les Autochtones vivent à proxi­mité de la nature dans des régions rurales éloi­gnées où ils pra­tiquent la chasse, la pêche et le pié­geage. Ils sont par­fois oppo­sés au déve­lop­pe­ment en tant que tel, mais leur faible revenu les pousse à s’intéresser à obte­nir une part dans les fruits du déve­lop­pe­ment à tra­vers les rede­vances, les emplois et les contrats de ser­vice. Cette diver­gence fon­da­men­tale d’intérêt fait que toute alliance à long terme entre les éco­lo­gistes et les peuples autoch­tones est dif­fi­cile à sou­te­nir[6].

Mais dans un deuxième temps, Flanagan sou­le­vait le danger que repré­sente une pos­sible conver­gence :

Si au moins deux des cinq caté­go­ries de menaces poten­tielles – sabo­teurs, éco­ter­ro­ristes, envi­ron­ne­men­ta­listes tra­di­tion­nels, nations autoch­tones ou métisses – s’unissent en un seul mou­ve­ment, elles pour­raient repré­sen­ter un sérieux obs­tacle, étant donné que les routes, pipe­lines et ins­tal­la­tions phy­siques sont répar­tis sur un vaste ter­ri­toire peu habité […] où la pré­sence de la police est ténue. Toutefois, une telle conver­gence serait sur­pre­nante étant donné les pro­fondes diver­gences d’intérêts et de mode de vie qui séparent les oppo­sants poten­tiels au déve­lop­pe­ment.

Une oppor­tu­nité de conver­gence

Avec le recul, on peut consi­dé­rer que la lutte à l’exploitation et aux pro­jets de trans­port des sables bitu­mi­neux repré­sente une oppor­tu­nité pré­cieuse de conver­gence pour les mou­ve­ments. En effet, cette lutte n’aurait cer­tai­ne­ment pas l’ampleur qu’on lui connait si les Autochtones n’y avaient par­ti­cipé avec toute la force de mobi­li­sa­tion et d’action qu’on observe, comme on l’a vu avec la nais­sance du mou­ve­ment Idle No More, mais aussi avec des mobi­li­sa­tions telles que le Unist’ot’en Camp au nord de la Colombie-Britannique. Certes, les Premières Nations et les éco­lo­gistes qui ont entre­pris de mar­cher ensemble font face à plu­sieurs défis. Lorsque le feu s’est éteint à Standing Rock, plu­sieurs mili­tants et mili­tantes, autoch­tones et alloch­tones, ont quitté les lieux en appor­tant avec eux les braises qui cou­vaient dans le cam­pe­ment. On peut penser que les braises de la lutte contre les sables bitu­mi­neux au Canada ont ali­menté le feu à Standing Rock. On peut aussi penser que des braises du feu de Standing Roch ali­men­te­ront les luttes futures aussi au Canada. Quoi qu’il en soit, le souffle qui don­nera leur essor aux flammes pro­vien­dra de la force des alliances entre la lutte des Premières Nations et celle du mou­ve­ment envi­ron­ne­men­tal.

Marie-Josée Béliveau[1]

Notes

  1. Ethnogéographe et mili­tante envi­ron­ne­men­tale.
  2. <www​.cdhal​.org>.
  3. Le prin­cipe 22 de la Déclaration de Rio de 1992 affirme : « Les popu­la­tions et com­mu­nau­tés autoch­tones et les autres col­lec­ti­vi­tés locales ont un rôle vital à jouer dans la ges­tion de l’environnement et le déve­lop­pe­ment du fait de leurs connais­sances du milieu et de leurs pra­tiques tra­di­tion­nelles. Les États devraient recon­naître leur iden­tité, leur culture et leurs inté­rêts, leur accor­der tout l’appui néces­saire et leur per­mettre de par­ti­ci­per effi­ca­ce­ment à la réa­li­sa­tion d’un déve­lop­pe­ment durable », <www​.un​.org/​f​r​e​n​c​h​/​e​v​e​n​t​s​/​r​i​o​9​2​/​a​c​o​n​f​1​5​1​2​6​v​o​l​1​f.htm>.
  4. « Fort Chipewyan cancer study sug­ges­ting oil­sands link to be relea­sed today », CBC News, 7 juillet 2014, <www​.cbc​.ca/​n​e​w​s​/​c​a​n​a​d​a​/​n​o​r​t​h​/​f​o​r​t​-​c​h​i​p​e​w​y​a​n​-​c​a​n​c​e​r​-​s​t​u​d​y​-​s​u​g​g​e​s​t​i​n​g​-​o​i​l​s​a​n​d​s​-​l​i​n​k​-​t​o​-​b​e​-​r​e​l​e​a​s​e​d​-​t​o​d​a​y​-​1​.​2​6​98430>.
  5. L’historien et socio­logue des sciences Yves Gingras s’indignait en ondes le 23 avril 2017 que la Marche pour la science du Jour de la Terre à Montréal ait été ouverte par une céré­mo­nie tra­di­tion­nelle autoch­tone, avec des danses et des chants mohawks tra­di­tion­nels. « Si on veut sauver la terre demain, ce n’est pas par des danses ou des prières, ça va être par plus de recherche ». Les années lumière, Radio-Canada, 23 avril 2017.
  6. Tom Flanagan, Ressource Industry and Security Issues in Northern Alberta, Calgary, Canadian Defense & Foreign Affair Institute (CDFAI), juin 2009, <www.cdfai.org.previewmysite.com/PDF/Resource%20Industries%20and%20Security%20Issues%20in%20Northern%20Alberta.pdf>.


Ce texte est paru dans le nu 18 des Nouveaux Cahiers du socialisme.

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Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
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