L'accès à la justice, quelle justice?

Aurélie Lanctôt, Les libéraux n’aiment pas les femmes. Essai sur l’austérité, Montréal, Lux, 2015

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 05 mai 2020

Les éti­quettes que l’on attache à cer­taines notions en viennent sou­vent à défi­nir celles-ci. De cette façon, le livre d’Aurélie Lanctôt accole aux libé­raux un rap­pro­che­ment avec une cer­taine miso­gy­nie com­plai­sante. En uti­li­sant un titre frap­peur et sur­tout empreint d’une opi­nion bien conscrite, Lanctôt nous somme ainsi de la suivre à tra­vers l’acharnement consi­dé­rable dont elle fait preuve pour nous vendre cette idée que les libé­raux sont ancrés dans une pos­ture rhé­to­rique hors de ce que l’on atten­drait de ce cou­rant de pensée. Certains pas­sages arrivent à convaincre le lec­teur ou la lec­trice, mais le faible recours aux faits amin­cit sa rhé­to­rique ini­tiale.

Divisé en six cha­pitres, le pam­phlet d’un peu plus de cent pages que nous offre Lanctôt com­mence par une expli­ca­tion som­maire des volon­tés du Parti libé­ral pour un rema­nie­ment de l’État qué­bé­cois à grands coups d’austérité. Par la suite, elle attaque ce projet qu’elle décrit comme sim­pliste en exa­mi­nant les sec­teurs visés par les poli­tiques libé­rales, notam­ment la santé, les gar­de­ries et l’éducation. Chacun d’entre eux est vu dans l’optique que ce sont les femmes qui en béné­fi­cient le plus, et donc qui seront les plus tou­chées par des modi­fi­ca­tions à leur sain main­tien. À tra­vers ces cha­pitres, les figures de style employées donnent une cer­taine frai­cheur à la lec­ture, notam­ment par l’utilisation d’images réfé­rant habi­le­ment aux situa­tions décrites.

Cela dit, l’analyse des poli­tiques libé­rales, dans les mots qu’emploient les défen­seurs de celles-ci, reste peu ancrée dans une des­crip­tion détaillée des faits, outre ceux qui ren­forcent la thèse cen­trale de l’auteure. L’usage limité de sources cré­dibles rend donc peu convain­cants les propos décla­més, et sur­tout, les conclu­sions que semble tirer Lanctôt. Il ne suffit pas de citer des entre­vues qu’ont faites les poli­ti­ciens ou des entre­tiens avec des femmes qui sont issues des sec­teurs adres­sés pour soli­di­fier un argu­men­taire. De plus, les quelques études citées ne font pas état d’une plu­ra­lité d’opinions. À tra­vers le livre, une pola­ri­sa­tion se fait sentir où la nuance est relé­guée au second plan pour tenter d’animer un audi­toire conquis d’avance par la per­son­na­lité d’une auteure et la tan­gente à gauche des édi­tions qui la publient. Sur ce point, on ne peut que louan­ger le fait que le public cible de ce livre sera comblé par l’animosité que pré­sentent cer­taines tour­nures de phrase, mais aussi par les réfé­rents cultu­rels uti­li­sés, du com­mu­nisme aux écrits de Michel Foucault.

Si l’on oublie les écarts métho­do­lo­giques et autres tirades pour un public conquis d’avance, les expli­ca­tions pré­sen­tées dans les cha­pitres clés font preuve d’une obser­va­tion tout de même remar­quable. L’hypothèse cen­trale de l’œuvre est ren­for­cée par le nombre pro­bant de situa­tions pro­blé­ma­tiques qui font état d’une récur­rence dans les approches du parti cri­ti­qué. La manière dont cha­cune des par­ties est for­mu­lée permet habi­le­ment de com­prendre les enjeux de la situa­tion rele­vée, bien qu’une atten­tion ait pu être portée afin d’uniformiser le style des cha­pitres, notam­ment dans l’utilisation d’intertitres. La plu­part des cha­pitres éta­blissent clai­re­ment un lien tacite entre les objec­tifs édic­tés de manière inco­hé­rente par les libé­raux et les actions poli­tiques qu’ils entre­prennent pour mener à bien ces objec­tifs. À titre d’exemple, les manœuvres pour tenter d’instaurer un sem­blant d’équité dans les sub­ven­tions aux CPE sont par­ti­cu­liè­re­ment bien pré­sen­tées dans leur inco­hé­rence et sur­tout dans leur impact vis-à-vis des femmes qui risquent de retrou­ver une situa­tion archaïque face à une poli­tique pure­ment ratio­na­liste.

Dans la plu­part des situa­tions pro­blèmes adres­sées, la posi­tion de Lanctôt, quant à une défi­ni­tion du genre fémi­nin, est trop campée dans une logique mar­xienne dite struc­tu­ra­liste. Dès son intro­duc­tion, elle dis­cré­dite toute approche que prennent cer­taines femmes pour se ral­lier à des pos­tures plus libé­rales, leur repro­chant d’être à la merci d’un pater­na­lisme mal­veillant. Cette défi­ni­tion pèse donc lourd sur la lec­ture et donne trop faci­le­ment la pos­si­bi­lité de réfu­ter sa pré­misse de départ en employant une défi­ni­tion plus ouverte du genre fémi­nin. Par contre, pour un essai opi­niâtre et ambi­tieux, on ne peut pas lui repro­cher de ne pas défi­nir son sujet ni de rester sur les talons.

Le livre d’Aurélie Lanctôt est empreint d’une verve vigou­reuse et d’une sub­jec­ti­vité assu­mée afin de décré­di­bi­li­ser les tac­tiques de son adver­saire. Notre cri­tique vise la fai­blesse de cer­tains argu­ments pro­non­cés, due à un manque impor­tant de sources plu­rielles et non par­ti­sanes. Par chance, le style employé est empreint d’une ima­ge­rie sin­gu­lière et for­te­ment por­teuse d’un sens allant au-delà d’une expli­ca­tion révé­la­trice. Les reven­di­ca­teurs et reven­di­ca­trices des mou­ve­ments popu­laires et sociaux seront ravis, voire vive­ment confor­tés par un dis­cours dirigé vers eux et elles. Pour les autres, les poli­to­logues et les scep­tiques, une lec­ture rapide suffit pour com­prendre le fond des choses, sans plus, faute de pro­fon­deur ana­ly­tique.


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