Au risque du politique : l’écologie radicale

Par Mis en ligne le 12 juillet 2012

Titre du livre : L’écologie radi­cale
Auteur : Frédéric Dufoing
Éditeur : Infolio
Collection : Illico
Date de publi­ca­tion : 03/05/12
N° ISBN : 2884749446

Résumé : Un ouvrage syn­thé­tique et riche offrant un pano­rama de l’écologie, cou­rant sol­li­cité et cri­ti­qué de toute part car mal com­pris.

Frédéric Dufoing, dans son ouvrage L’écologie radi­cale, expose avec une cer­taine clarté péda­go­gique les fon­de­ments de l’écologie, mou­ve­ment omni­pré­sent qui tend à se dis­sé­mi­ner dans tous les domaines, mais dont les ori­gines, l’étendue et les consé­quences sont mal connues du grand public. Cet ouvrage bref et concis expli­cite avec pré­ci­sions les idées, les valeurs et la spé­ci­fi­cité de l’écologie en expo­sant ses ancrages théo­riques, ses carac­té­ris­tiques, et ses influences poli­tico-sociales. L’auteur insiste tout par­ti­cu­liè­re­ment sur les cou­rants dits radi­caux de l’écologie, cou­rants qui connaissent un attrait par­ti­cu­lier depuis quelques années en France.

Frédéric Dufoing insiste dès son intro­duc­tion sur l’inscription idéo­lo­gique des théo­ries éco­lo­giques en exa­mi­nant la vision contex­tuelle du monde par­ta­gée par le groupe social, ses valeurs et ses réfé­rents. Il ne se contente pas de décrire un cou­rant mais l’inscrit dans un cadre concep­tuel. Cette approche en pro­fon­deur permet de mieux appré­hen­der l’écologisme et ses variantes.

Introduction à l’écologie radi­cale : nais­sance d’un mou­ve­ment

Si l’écologie comme science naît offi­ciel­le­ment en 1866 avec la défi­ni­tion qu’en donne Ernst Haeckel,l’écologie radi­cale, ou la deep eco­logy est, elle, un cou­rant encore mal connu en France, qui a du mal à rompre avec le car­té­sia­nisme anthro­po­cen­trique dont elle ne s’affranchit qu’avec pré­cau­tion tant dans le domaine de la pro­tec­tion de l’environnement que dans celui plus spé­ci­fique de l’éthique ani­male,  .

L’ouvrage de Frédéric Dufoing consti­tue une intro­duc­tion par­faite tant par sa pré­sen­ta­tion des dif­fé­rents cou­rants de pensée liés à l’écologie que par sa biblio­gra­phie qui s’étoffe depuis moins d’une décen­nie en France, notam­ment sous l’impulsion de phi­lo­sophes comme Catherine Larrère  , la pre­mière en France à avoir publié en 1997 un ouvrage consa­cré à la phi­lo­so­phie de l’environnement , rejointe ensuite par Hicham-Stéphane Afeissa   qui a réuni aux Éditions Vrin des textes fon­da­men­taux de l’éthique de l’environnement en 2007   et a ouvert la col­lec­tion Dehors auxEditions MF consa­crée à l’éthique envi­ron­ne­men­tale et à l’écologie poli­tique avec son ouvrage La com­mu­nauté des êtres de nature en 2008.

Ancrage théo­rique de l’écologie radi­cale : l’éthique de l’environnement ou le renou­vel­le­ment du rap­port de l’homme à la nature

L’écologie radi­cale ou deep eco­logy est un cou­rant étroi­te­ment lié à l’éthique envi­ron­ne­men­tale. Elle implique en effet ‘‘une nou­velle manière de se rap­por­ter à la nature, (…) une nou­velle vision du monde qui conduit à s’interroger de manière ori­gi­nale sur ce qu’est la nature, sur ce qu’est l’homme et sur la façon dont ce der­nier devrait vivre au sein de son envi­ron­ne­ment natu­rel’’   chan­ge­ment qui n’apparaît pas dans la défi­ni­tion tra­di­tion­nelle de l’écologie en tant que science — dis­cours (logos) sur l’habitat (oïkos). L’éthique de l’environnement a pour fina­li­tés, entre autres, de déter­mi­ner les com­mu­nau­tés des êtres envers les­quels l’homme a des devoirs (moraux, juri­diques) et les cri­tères condi­tion­nant cette atten­tion morale, comme par exemple la carac­té­ris­tique d’être vivant, élar­gis­sant alors les enti­tés concer­nées au bio­sys­tème dans son ensemble. Cette exten­sion de la com­mu­nauté à laquelle l’éthique accorde son atten­tion, et l’analyse des rai­sons de leur valeur intrin­sèque, sont ini­tiées par Aldo Léopold dans son Sand County Almanac (cf. Aldo Lépold, Almanach d’un comté des sables, Paris, Flammarion, 2000).

Ce mou­ve­ment naît avec le phi­lo­sophe nor­vé­gien Arne Naess, lorsqu’il ins­crit la pensée éco­lo­gique dans une onto­lo­gie réexa­mi­nant la manière dont l’homme per­çoit et construit son monde afin de repen­ser les com­por­te­ments et leurs valeurs humaines pour ins­tau­rer une nou­velle dis­tri­bu­tion des res­sources. Son tra­vail sera pour­suivi aux États-Unis par Holmes Roston III, J. Baird Callicott, Aldo Leopold, Eric Katz, Tom Regan pour ne citer que les plus connus. La deep eco­logy est offi­cia­li­sée par la revueEnvironmental Ethics fondée en 1978 par le pro­fes­seur de phi­lo­so­phie Eugene C. Hargrove et publiée par le Centre de phi­lo­so­phie envi­ron­ne­men­tale de l’University of North Texas.

Cette éthique permet de repen­ser le rap­port de l’homme à l’autre, et c’est cette pensée de l’altérité, au fon­de­ment de l’éthique, qui ouvre sur le carac­tère social de l’écologie.

La société éco­lo­gique : la ques­tion de la com­mu­nauté

Après avoir exposé les ori­gines his­to­riques de l’écologie et son déve­lop­pe­ment idéo­lo­gique, l’auteur intro­duit dif­fé­rents cou­rants de l’éco­lo­gisme, tous ceux qui insistent par­ti­cu­liè­re­ment sur les rela­tions entre le milieu et ses élé­ments. Cela va de l’éco­fé­mi­nisme — cri­tique de la lec­ture patriar­cale, dis­cri­mi­na­toire et dés­équi­li­brée de l’utilisation de la nature — aux cou­rants tiers-mon­distes qui cherchent à déve­lop­per, en cri­ti­quant les rap­ports Nord/​Sud, des réfé­rents occi­dento-décen­trés afin de réor­ga­ni­ser l’ensemble de la société dans ses rap­ports avec la nature — en pas­sant par les cou­rants agra­riens — valo­ri­sant une agri­cul­ture locale dans une logique holiste selon laquelle l’homme fait partie d’un tout. Frédéric Dufoing s’attache plus par­ti­cu­liè­re­ment au bio­ré­gio­na­lisme, cou­rant inté­res­sant parce qu’il syn­thé­tise des points de vue éco-anthro­po­cen­trés, mais aussi parce qu’il intègre l’être humain dans un ter­ri­toire au même titre que les plantes et les ani­maux font partie de ce ter­ri­toire. Cet ensemble, homme-plante-animal, forme un tout dans lequel sont inclus les élé­ments abio­tiques de l’espace comme les miné­raux. Ainsi, la logique non hié­rar­chique permet d’avoir une lec­ture cultu­relle et socialo-psy­cho­lo­gique de la nature. L’homme s’adapte à son milieu et le res­pecte car il éprouve un sen­ti­ment d’empathie qui le récon­ci­lie avec la nature.

Frédéric Dufoing insiste éga­le­ment sur une autre carac­té­ris­tique de l’écologie : le fait qu’elle soit ancrée dans une pensée socio-éco­no­mique, les consé­quences de la crise éco­lo­gique tou­chant prio­ri­tai­re­ment et plus for­te­ment les couches de la popu­la­tion les plus faibles. Ainsi, l’écologie sociale met en relief le rap­pro­che­ment de cer­tains mou­ve­ments de gauche avec des idéo­lo­gies éco­lo­giques plus ou moins radi­cales, en vue de contes­ter toutes les formes de domi­na­tion ou d’oppression, qu’elles soient inter-indi­vi­duelles, inter-éth­niques ou inter-géné­ra­tion­nelles. Ces idéo­lo­gies trouvent un écho dans la mon­dia­li­sa­tion et la mono­po­li­sa­tion ins­ti­tu­tion­nelle du pou­voir, mon­dia­li­sa­tion qui ‘casse’ le lien entre l’individu et son envi­ron­ne­ment, qu’il soit natu­rel ou social. L’écologie sociale milite ainsi pour ladémo­cra­ti­sa­tion de l’écologie en redon­nant le pou­voir à l’ensemble de la popu­la­tion.

Ainsi, cet ouvrage sera utile à tous ceux dési­reux de mieux com­prendre l’écologie et ses ori­gines ainsi que ses dif­fé­rentes variantes ; à la fois abor­dable pour le grand public et riches en détails, il sera utile aux étu­diants en sciences humaines, sociales et poli­tiques, ainsi qu’à tous ceux s’intéressant au domaine envi­ron­ne­men­tal. Saluons cet ouvrage dont l’intérêt est de nous pré­sen­ter l’évolution de l’écologie en nous pré­sen­tant les formes les plus radi­cales de ce cou­rant qui auront peut-être l’occasion de sus­ci­ter le réveil d’une conscience poli­tique en nous rap­pe­lant le vers de René Char dans Les Matinaux : ‘‘Impose ta chance, serre ton bon­heur et va vers ton risque. À te regar­der ils s’habitueront.’’

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