UNE CORRESPONDANCE DE GUADALAJARA

Au Mexique, du sang et de l’espoir

Par Mis en ligne le 19 novembre 2011

Au Mexique, une vio­lence extrême gan­grène les régions proches de la fron­tière où les car­tels de la drogue consti­tuent un État dans l’État. Le trafic rap­porte des mil­liards de dol­lars, ce qui permet d’acheter poli­ciers, juges, avo­cats, doua­niers, jour­na­listes, poli­ti­ciens. Ceux qui résistent deviennent des cibles. La semaine der­nière, le ministre de l’intérieur, José Francisco Blake, est mort dans un mys­té­rieux acci­dent d’hélicoptère. Dans la rue, la plu­part des gens pensent que c’est un atten­tat, d’autant plus que c’est le deuxième ministre à périr en quelques mois ! Depuis 2006, 35 000 per­sonnes ont été tuées, selon le gou­ver­ne­ment mexi­cain. Comparaison macabre mais ins­truc­tive, moins de civils sont morts en Afghanistan depuis 2001 dans le cadre des affron­te­ments entre les forces de l’OTAN et les insur­gés.

Fait à noter, selon l’organisme de droits humains, Human Righs Watch, plu­sieurs per­sonnes sont vic­times des forces de l’« ordre ». Des poli­ciers et sol­dats com­mettent en effet des assas­si­nats extra­ju­di­ciaires, pra­tiquent la tor­ture, séquestrent des gens sans mandat. La « guerre contre la drogue » décré­tée par le pré­sident Felipe Calderón au début de son mandat s’est avérée un désastre à tous les niveaux. Pour l’opinion mexi­caine, en effet, Calderón a cédé trop faci­le­ment aux pres­sions états-uniennes qui veulent que le Mexique « règle » un pro­blème qui est sur­tout le pro­blème des États-Unis.

Si la guerre frappe sur­tout le nord du pays, la situa­tion est explo­sive ailleurs. Dans l’Etat de Michoacán, on assas­sine des chefs de la police (six depuis le début de 2011), des maires (Ricardo Guzman, tué en pleine rue alors qu’il fai­sait cam­pagne pour la can­di­date du Parti d’action natio­nale, le PAN) et des citoyens « ordi­naires », comme ces 28 per­sonnes tuées en juin der­nier parce qu’elles se trou­vaient sur le chemin des narcos. Il y a quelques jours, l’élection pro­vin­ciale s’est ter­mi­née par la vic­toire du Parti révo­lu­tion­naire ins­ti­tu­tion­nel (PRI), mais aussi bien le PAN (droite) que le Parti de la révo­lu­tion démo­cra­tique (centre-gauche), accusent le PRI d’être de mèche avec les tra­fi­quants. Chose cer­taine, plu­sieurs mil­liers d’électeurs n’ont pu voter, inti­mi­dés par la pré­sence d’hommes enca­gou­lés.

À Guadalajara, ces misères semblent bien loin. Dans cette deuxième ville du pays (cinq mil­lions d’habitants), la pros­pé­rité se mesure, entre autres, au fait que res­tau­rants, bars et cafés regorgent de clients. « La plu­part des quar­tiers », me dit le chauf­feur de taxi, « sont sécu­ri­sés ». Je ne sais pas si je dois être ras­suré ! Sur le campus de l’université Tech de Monterrey, les étu­diants sont plutôt cyniques : « Le rêve est de partir » affirme Carlos Roque, qui ter­mine son bac en rela­tions inter­na­tio­nales. El Norte est la porte de sortie pour les mil­liers de pay­sans qui tra­versent la fron­tière illé­ga­le­ment, mais aussi pour un grand nombre de diplô­més qui abou­tissent dans les emplois subal­ternes et mal payés dont les États-uniens ne veulent pas. Ces jeunes, ceux qui res­tent et ceux qui s’en vont, ont perdu confiance.

Au-delà de ces frac­tures, ce qui frappe est l’exclusion sociale. Plus de 40% des habi­tants de Guadalajara, pour­tant l’une des villes les plus riches du pays, sont pauvres. 300 000 sont car­ré­ment dans la misère, sur­tout des ex-pay­sans fuyant la famine rurale. Carmen Venegas Herrera, cher­cheure à l’Université de Guadalajara, affirme que le gou­ver­ne­ment n’a aucune poli­tique cohé­rente pour com­battre cette pau­vreté. Entre-temps, le Mexique se vante d’abriter le mil­liar­daire le plus riche au monde, Carlos Slim. Depuis la libé­ra­li­sa­tion éco­no­mique des années 1990, on observe la montée d’une couche d’ultra-riches qui ont pro­fité des pri­va­ti­sa­tions et de l’intégration de l’économie mexi­caine dans le cadre de l’Accord de libre-échange nord-amé­ri­cain (Alena).

Dans le Parc de la révo­lu­tion, une cin­quan­taine de jeunes s’apprêtent à remi­ser les tentes qu’ils ont ins­tal­lées dans le cœur de Guadalajara depuis une semaine. Tout avait com­mencé avec une grande mani­fes­ta­tion, le 15 octobre, sous une ban­nière simple : Nous vou­lons vivre, pas seule­ment sur­vivre ! Depuis, les Indignados ont tenu des assem­blées où tout le monde a eu la parole, sans chef, sans pro­gramme, sans décla­ra­tion, mais où s’est mani­fes­tée une galaxie de mes­sages. Via la magie des réseaux sociaux, les jeunes sont restés bran­chés sur les occu­pa­tions ailleurs au Mexique, mais aussi par­tout dans le monde. Certes, dans cette ville plutôt conser­va­trice, l’écho a été limité. « Mais on a l’impression que quelque chose com­mence à bouger », affirme Carlos. Il faut dire qu’ici, des réseaux acti­vistes pro­li­fèrent, comme cette pla­te­forme La otra Guadalajara qui regroupe des mou­ve­ments, mais aussi des citoyens « ordi­naires » et qui sont héri­tiers du mou­ve­ment zapa­tiste, certes affai­bli, mais dont l’influence cultu­relle n’est pas négli­geable. Aujourd’hui, l’occupation sym­bo­lique se ter­mine. « Partie remise », dit-on dans le parc. Une grande assem­blée citoyenne est convo­quée pour dimanche.

Pour sa part, Carlos a décidé de rester au pays malgré le fait que ses cou­sins lui offrent un boulot à Orlando (Floride). Il ne déses­père pas. Il va même voter à l’élection pré­si­den­tielle de 2012 pour celui qui sera pro­ba­ble­ment le can­di­dat du PRD, Andrés Manuel López Obrador, et qui avait perdu en 2006 dans un contexte que beau­coup de Mexicains ont vu comme une gigan­tesque fraude. Un pays insurgé (que John Reed avait magis­tra­le­ment raconté au moment de la Révolution de 1910) vit dans le cœur bat­tant de ce Mexique rebelle et exces­sif.

Guadalajara, 15 novembre 2011

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