Au-delà du capitalisme

Pourquoi l’Université d’été des NCS ?

Par Mis en ligne le 06 juin 2010

Pendant long­temps, les mou­ve­ments d’émancipation ont été moti­vés par l’utopie posi­tive de construire un monde basé sur la coopé­ra­tion et la soli­da­rité entre les humains. Karl Marx et d’autres auteurs nous avaient expli­qué que le capi­ta­lisme était un mode d’organisation his­to­ri­que­ment consti­tué, et donc contes­table et dépas­sable dans l’horizon de l’histoire humaine. Il avait aussi ana­lysé quels étaient les embryons d’une « nou­velle société», en ges­ta­tion dans l’ancienne, et dans laquelle l’humanité pour­rait passer de l’ère de la subor­di­na­tion et de l’exploitation à une ère d’épanouissement et de liberté. Par la suite, de grands élans ont été donnés à la lutte sociale, un peu par­tout dans le monde.

Le monde a « changé de base »

Et ainsi, des vic­toires, il y en a eu plein. Des « com­munes » de résis­tance ont émergé à Paris, Petrograd, Shanghai. Des luttes gigan­tesques ont tra­versé le monde en Allemagne, en Italie, en Inde, en Afrique du Sud, au Brésil. Et de grandes mobi­li­sa­tions ont surgi au Québec à tra­vers les luttes de révo­lu­tions-pas-si-tran­quilles. L’étendard de ces luttes, « socia­lisme et liberté » a ter­ro­risé les domi­nants, capi­ta­listes de tout acabit, sei­gneurs de la guerre, intel­lec­tuels et poli­ti­ciens « de ser­vice » et autres défen­seurs de la réaction.

Plus tard, les ouvriers de la grande indus­trie moderne ont cessé d’être esclaves grâce aux puis­santes luttes syn­di­cales du 20e siècle. Les femmes ont cessé d’être les domes­tiques plus ou moins payées à tra­vers l’irruption des résis­tances fémi­nistes de masse. Les jeunes et les étu­diants ont fait dérailler le sys­tème d’éducation à rabais des­tiné à former les futurs esclaves. Les peuples du tiers-monde ont dit basta au colo­nia­lisme et au racisme géno­ci­daires et ont imposé des rup­tures. Et ainsi le monde a effec­ti­ve­ment, comme le dit la chan­son, « changé de base ».

Le capitalisme s’est cependant « modernisé »

Des défaites cepen­dant, il y en a eu aussi beau­coup. Les luttes sociales ont été contour­nées par un com­pro­mis dou­teux par lequel les capi­ta­listes ont créé la dite société de consom­ma­tion, trans­for­mant les humains en « indi­vi­dua­listes pos­ses­sifs ». Le racisme, l’oppression des femmes et des jeunes se sont per­pé­tués sous de nou­velles formes. Le colo­nia­lisme est devenu le néo­co­lo­nia­lisme repro­dui­sant sous de nou­velles cou­leurs l’exploitation anté­rieure. Le capi­ta­lisme moderne a réussi, dans une large mesure, à conti­nuer sa domi­na­tion en met­tant un place un sys­tème de coer­ci­tion et de répres­sion où au bout de la ligne, tout le monde est contre tout le monde, pauvres contre ultra pauvres, hommes contre femmes, blancs contre noirs, jeunes contre vieux. Le capi­ta­lisme moderne, de plus, a réussi son coup en élar­gis­sant de manière expo­nen­tielle le concept de l’«ennemi inté­rieur», immi­grant, réfu­gié, sans papier, qui devient la cible prin­ci­pale en même temps que la manière de gérer les contra­dic­tions sociales explosives.

Tout cela, cette « moder­ni­sa­tion » du capi­ta­lisme, s’est fait dans une vio­lence sans pré­cé­dent, par des guerres et des conflits sans fin, par le dévoie­ment des acquis démo­cra­tiques et la trans­for­ma­tion de l’espace poli­tique en une sorte de prison plus ou moins douce ou dure selon les néces­si­tés du moyen.

Le problème est aussi dans « nous »

Par contre, les défaites ne peuvent s’expliquer seule­ment par les stra­té­gies du capi­ta­lisme. Elles viennent aussi de « nous-mêmes», de nos mou­ve­ments, de nos pro­jets. Sous des labels dif­fé­rents et dans le cadre d’expériences sin­gu­lières, le mou­ve­ment pour la jus­tice, – l’étendard du socia­lisme et de la liberté- s’est affai­bli par ses propres contra­dic­tions, par des pro­ces­sus internes qui ont sapé ses élans et ses uto­pies. L’autoritarisme, le je-sais-tout-isme, une vision consis­tant à consi­dé­rer les sujets de l’émancipation humaine comme des « ins­tru­ments » d’une « his­toire pro­gram­mée » par une « science » de l’histoire déjà écrite ont abouti à de grands échecs. Sur le dos de révo­lu­tions anti­ca­pi­ta­listes et anti-impé­ria­liste comme en URSS, le socia­lisme, l’ancien éten­dard de la liberté, est devenu une prison, un goulag. Ailleurs, des partis de gauche, de grands mou­ve­ments sociaux, sont deve­nus les ins­tru­ments de couches sociales ascen­dantes, petits et moyens bour­geois rêvant de deve­nir des « grands ». Des chefs syn­di­caux se sont construit des empires en s’associant aux capi­ta­listes, par­fois sur leurs bateaux de plai­sance. Des ani­ma­teurs de mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale sont deve­nus des gérants du néo­li­bé­ra­lisme. De fortes résis­tances ont éclaté un peu par­tout, mais fina­le­ment, le socia­lisme de l’ancienne époque, le « socia­lisme réel­le­ment exis­tant», a été vaincu par le capitalisme.

Nouvelle époque, nouvelles résistances, nouveaux projets

Pendant quelques années, les domi­nants et leurs (nom­breux) intel­lec­tuels de ser­vice ont célé­bré la « fin de l’histoire», le triomphe « défi­ni­tif » du capi­ta­lisme. Sur cela, ils se sont permis de déclen­cher de nou­velles aven­tures mili­ta­ristes, sous le nom de la « guerre sans fin » décré­tée par les États-Unis contre les peuples et leurs résis­tances. Mais cette vision opti­miste des domi­nants n’a pas résisté long­temps. Rapidement après l’effondrement du « socia­lisme réel­le­ment exis­tant», de nou­velles iden­ti­tés de luttes se sont expri­mées. De nou­velles coa­li­tions sociales ont désta­bi­lisé l’édifice des domi­nants, comme ici au Québec, à tra­vers les grandes mobi­li­sa­tions de la Marche des femmes, du Sommet des peuples, des grèves étu­diantes. Parfois, ces coa­li­tions ont même réussi à contes­ter le pou­voir, sur­tout en Amérique latine, qui est alors deve­nue l’épicentre de l’étendard du socia­lisme et de la liberté. Un nou­veau « sujet » porte désor­mais le projet d’émancipation, sous la forme d’expressions diver­si­fiées, plu­ra­listes, créa­tives, menées de plus en plus par des femmes, des jeunes, des autoch­tones, des immi­grants. D’emblée, ce projet valo­rise la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, l’irruption citoyenne direc­te­ment dans le cœur du pou­voir. Il intègre, pas d’une manière super­fi­cielle, la dimen­sion éco­lo­gique, contre un capi­ta­lisme qui dévore non seule­ment les humains mais les fon­de­ments mêmes de la vie sous toutes ses formes. Il porte la ban­nière de l’internationalisme car aujourd’hui plus qu’hier, les luttes de chacun sont les luttes de tous.

Le défi d’aller plus loin

Certes, ces nou­veaux mou­ve­ments, cet éco­so­cia­lisme, reste embryon­naire, frag­menté, voire contra­dic­toire. Ses « outils » sont encore peu raf­fi­nés, y com­pris au niveau de l’analyse. Il faut se rap­pe­ler que, comme Marx l’avait dit (et bien d’autres !), la réa­lité sociale est com­plexe, évo­lu­tive, épar­pillée, elle ne se per­çoit pas « spon­ta­né­ment ». Elle doit être défri­chée, éla­bo­rée, construite par un effort pro­longé, fait de confron­ta­tions entre la pra­tique et la théo­rie, qui sont, à vrai dire, sans limite et sans fin. La néces­sité de construire des pers­pec­tives théo­riques, soit une car­to­gra­phie glo­bale du sys­tème et du contre-sys­tème rêvé par les résis­tances, est légi­time, plus encore, néces­saire. Certes dans l’optique de la pensé cri­tique, ces « outils » sont tou­jours à réin­ven­ter, à renou­ve­ler, la « science » (qu’il faut mettre entre guille­mets pour la dis­tin­guer d’une for­mu­la­tion dog­ma­tique et rigide qui domine) n’étant pas autre chose qu’un éter­nel « work-in-pro­gress » sur lequel de nou­velles éla­bo­ra­tions se construisent sur et contre les anciennes. Comme tou­jours donc, il faut partir des luttes, des résis­tances, des uto­pies pour éla­bo­rer des points de repère, des ana­lyses stra­té­giques, bref des « outils » utiles et indispensables.

L’Université d’été des NCS

C’est dans cette lignée qu’a été pensée l’Université d’été des NCS. L’idée est à la fois « simple » et « com­pli­quée » : radio­gra­phier la crise actuelle du capi­ta­lisme, com­prendre les stra­té­gies en cours de la part des domi­nants, réflé­chir sur les résis­tances et les conver­gences des luttes, et par­ti­ci­per à un vaste effort de défi­ni­tion des alter­na­tives. C’est un rendez-vous à ne pas manquer.

Une réponse à “Pourquoi l’Université d’été des NCS ?”

  1. Yves Lawler dit :

    Bonjour,

    Très inté­res­sante ini­tia­tive que cette uni­ver­sité popu­laire. J’aimerais bien un jour y contri­buer en tant que pro­fes­seur de psy­cho­lo­gie. Je me suis par­ti­cu­liè­re­ment attardé sur les ori­gines de l’individualisme afin de rétor­quer aux tenants de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale qui pré­tendent que nous le serions de par notre nature. Ma démarche se fonde sur la psy­ho­lo­gie maté­ria­liste his­to­rique de Vygotski. Ce serait un plai­sir pour moi de contri­buer à la réflexion néces­saire à la lutte contre le capi­ta­lisme et pour la construc­tion du socialisme.

    Petite remarque en pas­sant, je trouve que vous balayez assez cava­liè­re­ment l’expérience des pays du « soci­laisme réel » en la résu­mant à un goulag. Il ya a eu ces affres mais aussi des bons coups. Je crois que nous ne pou­vons les igno­rer pour nour­rir une saine réflexion.

    La recherche d’un modèle par­fait ne doit pas nous faire oublier que le socia­lisme se construit dans le réel, dans une lutte inces­sante contre la contre-révo­lu­tion et l’impérialisme. Notre esprit cri­tique ne doit pas nous faire oublier la soli­da­rité tout comme cette der­nière ne doit pas empê­cher la cri­tique construc­tive. Il y a un équi­libre à rechercher.

    Yves Lawler