Au-delà des « anges gardiens »

Fanny Theurillat-Cloutier, Carole Yerochewski, extraits de  » Le fossé démocratique à combler pour une transition juste », Nouveaux Cahiers du socialisme, no. 25, hiver 2021
Le paradigme du soin, une perspective politique[1]
La version libérale – au sens philosophique du terme et non à son sens partisan – de la reconnaissance des métiers du soin (care) et des personnes qui y travaillent a été de parler des « anges gardiens ». Dans une perspective moralisatrice, il s’agissait donc de « dire merci » à ces anges gardiens, ces personnes dévouées « parce que c’est dans leur nature »… de femmes principalement et de femmes racisées qui plus est. Classique des emplois du care : on attend des personnes qui les occupent un « don de soi » et elles auront notre reconnaissance éternelle. Défendre un changement de paradigme, mettre la machine économique au service du « prendre soin », ne peut s’inscrire dans cette perspective moralisatrice; il s’agit d’un enjeu politique au sens propre du terme, un choix d’un autre monde. Les mesures d’urgence mises en place par le gouvernement fédéral dans une perspective libérale ont mis sur le devant de la scène l’incroyable injustice qu’il y avait à voir des gens travailler et s’exposer à l’épidémie et percevoir l’équivalent des 2 000 $ par mois de la prestation canadienne d’urgence[2]. En effet, dans le privé, il n’est pas rare de voir les préposé·e·s embauchés au salaire minimum (13,10 $ de l’heure au 1er mai 2020). Avec l’aide du fédéral, le gouvernement Legault a décidé de bonifier de façon momentanée leur salaire et leur statut d’emploi. Des primes ont été allouées dans le privé et le public, mais pour le temps de la pandémie et, dans le secteur public, seulement au personnel travaillant à temps plein. Autrement dit, cette visibilisation sera d’une durée limitée, avant le retour à « l’anormal[3] ».
Le plus marquant face à ce plan de relance du gouvernement Legault, c’est que la maigre place réservée aux travailleuses et travailleurs essentiels ne suscite pas plus de protestations, à gauche. De la même façon que les propositions alternatives en matière écologique ont tendance à éviter la confrontation avec le capitalisme, les critiques concernant la place des travailleurs essentiels demeurent cantonnées dans la voie étroite des négociations collectives du secteur public. Le motif ? Si l’on veut s’assoir à la table de négociations avec un gouvernement comme celui de Legault, il faut adapter ses revendications en conséquence[4]. Mais en restant dans ce cadre, les salaires arrachés pour les préposé·e·s qui débutent n’atteindront pas, sans les primes, les 26 $ de l’heure qu’avait fait miroiter le gouvernement Legault à celles et ceux qui, l’été dernier, ont saisi son offre de venir travailler en CHSLD[5] après une courte formation[6]. De même, si quasi unanimement les syndicats et la gauche réclament de réinvestir dans les services publics, l’absence d’objectifs clairement identifiés ne permet pas de donner corps au paradigme du « prendre soin ».
Va-t-on se retrouver dans « l’après » avec la même hiérarchie sociale qu’« avant » et les inégalités qu’elle engendre ? Il y a fort à parier que, sans remise en cause de la structure des pouvoirs politiques et organisationnels, le « fossé empathique » se perpétuera, parce qu’il renvoie en fait à un « fossé démocratique ». Et ce fossé empathique aboutit à dévaloriser le travail essentiel et les gens qui l’effectuent, et à penser que leur participation démocratique n’est pas… essentielle, que l’on peut s’exprimer à leur place, parler en leur nom, puisque ce qui est important est ailleurs.
[1] Emmanuel Laurentin et Manon Prissé, « Joan Tronto : “Organiser la vie autour du soin plutôt que du travail dans l’économie changerait tout” », France-Culture, 5 mai 2020, <https://www.franceculture.fr/societe/joan-tronto-organiser-la-vie-autour-du-soin-plutot-que-du-travail-dans-leconomie-changerait-tout>.
[2] La prestation canadienne d’urgence (PCU) est un programme mis en place par le gouvernement canadien afin d’aider financièrement les personnes sans revenu à la suite du confinement décrété au printemps 2020 pour lutter contre la pandémie.
[3] Terme utilisé par plusieurs interlocutrices et interlocuteurs pendant la pandémie pour remettre en cause la société telle qu’elle était avant la pandémie, comme si un retour en arrière était souhaitable.
[4] Comme, par exemple, l’expliquait en substance Caroline Senneville, la première vice-présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), à l’assemblée générale du Conseil central du Montréal-métropolitain-CSN, au début de septembre 2020.
[5] CHSLD : centres d’hébergement et de soins de longue durée.
[6] On pourrait aussi souligner le silence assourdissant des négociations concernant le racisme systémique dans le secteur public.