Au-delà de la crise Les biens communs et le bien-vivre

Mis en ligne le 03 mai 2010

Contribution de l’Institut bré­si­lien d’analyses sociales et éco­no­miques

La crise cli­ma­tique relève désor­mais du sens commun. À cet égard, nous vivons aujourd’hui l’un de ces rares moments de l’histoire humaine où il devient pos­sible d’instaurer un débat sur les fon­de­ments même de notre mode de vie. Il suffit d’extraire du sens commun le « bon sens trans­for­ma­teur », tel qu’il a été pré­ci­sé­ment défini par Gramsci, qui évo­quait ainsi la consti­tu­tion de mou­ve­ments irré­sis­tibles de trans­for­ma­tion, capables de conqué­rir une « hégé­mo­nie » au sein de la société (c’est-à-dire une recon­nais­sance et une convic­tion poli­tique et cultu­relle de la légi­ti­mité et de la jus­tesse de la cause au sein de nom­breux sec­teurs de la société civile, lieu d’émergence de la citoyen­neté).

La civi­li­sa­tion domi­nante – pour laquelle la richesse d’un peuple se mesure à l’acquisition de tou­jours plus de biens, au revenu per capita, à l’accumulation et à la crois­sance du PIB – s’est créée labo­rieu­se­ment, en quelques siècles de l’histoire humaine récente. Conquête et colo­ni­sa­tion, avec la mise en escla­vage de peuples entiers ; révo­lu­tion indus­trielle et mode de vie basé sur un pro­duc­ti­visme et un consu­mé­risme sans limites ; impé­ria­lismes et guerres, chan­geant d’acteurs et de ter­ri­toires, se sont suc­cé­dés selon les néces­si­tés, afin de garan­tir la domi­na­tion de cette civi­li­sa­tion, jusqu’à nos jours. La glo­ba­li­sa­tion capi­ta­liste de ces der­nières décen­nies est deve­nue l’horizon de qua­si­ment toute l’humanité.

Malgré son pou­voir d’attraction, qui conquiert les cœurs et les esprits en se jouant des fron­tières, le fait est que le style de vie de cette civi­li­sa­tion a pour pré­sup­posé inévi­table l’exclusion sociale et la des­truc­tion envi­ron­ne­men­tale. D’où l’importance du sens commun de la crise envi­ron­ne­men­tale. Les gens com­mencent à prendre conscience qu’il n’est pas pos­sible de conti­nuer comme ça, que la pla­nète ne le sup­por­tera pas. Il fau­drait cinq pla­nètes pour que l’humanité tout entière, les 7 mil­liards de ter­riens que nous sommes, atteigne le niveau de vie moyen des Nord-amé­ri­cains. Pire encore, le calcul de l’empreinte éco­lo­gique montre que la pla­nète n’aurait pas non plus assez de res­sources même si la réfé­rence était le niveau de vie moyen des Brésiliens. Il faut que cela change. Éthiquement, tou­te­fois, il n’est pas pos­sible de sauver la pla­nète en oubliant les hommes. Comment conci­lier un projet de jus­tice sociale et de jus­tice envi­ron­ne­men­tale ? Voilà la grande ques­tion pour la citoyen­neté et la démo­cra­tie. Voilà le bon sens à déve­lop­per en projet trans­for­ma­teur dans le moment his­to­rique que nous vivons.

La crise de la civi­li­sa­tion

Derrière la crise cli­ma­tique, nous devons mettre en lumière la crise de civi­li­sa­tion. Nous devons com­men­cer à mettre en cause les prin­cipes et les valeurs qui sont au fon­de­ment de la notion de qua­lité de la vie pro­duite par le pro­duc­ti­visme et le consu­mé­risme. En outre, nous devons recons­truire notre lien perdu avec la bio­sphère et l’éthique, brisé par la science et la tech­no­lo­gie. C’est indis­cu­table : la science et la tech­no­lo­gie ont un énorme pou­voir de domi­na­tion sur la nature et la vie ; ce pou­voir se maté­ria­lise dans les moyens de pro­duc­tion et l’industrialisation de tous les sec­teurs de l’activité humaine. Mais son avan­cée s’est faite aux dépens de la nature, en l’utilisant de manière des­truc­trice, non durable, en termes envi­ron­ne­men­taux et en termes sociaux. Cette civi­li­sa­tion, parce qu’elle repose sur une exploi­ta­tion inten­sive du car­bone et des matières pre­mières, pro­voque un désastre cli­ma­tique. Nous devons com­men­cer par décar­bo­ni­ser, déma­té­ria­li­ser, relo­ca­li­ser l’économie : pro­duire ici, avec les moyens d’ici, pour consom­mer ici. Arrêtons de recher­cher la crois­sance à tout prix et tour­nons-nous vers le bon­heur humain, retrou­vons-nous et réin­sé­rons-nous comme partie de la vie natu­relle dans son ensemble et de son cycle régé­né­ra­tif. Nous sommes face à un impé­ra­tif éthique, celui de la vie sur la pla­nète, de toute la vie, celle de cette géné­ra­tion et des géné­ra­tions à venir. Cet impé­ra­tif requiert de sortir d’une civi­li­sa­tion axée sur la pos­ses­sion et l’accumulation et de recher­cher le bien-vivre, avec les mêmes droits humains pour tous les êtres humains, en res­pec­tant les droits de la « mère » nature elle-même, patri­moine commun de la vie.

Ce chan­ge­ment néces­saire des men­ta­li­tés et des pra­tiques ramène au cœur du débat les biens com­muns, les biens qui appar­tiennent à toute la col­lec­ti­vité. Le bien-vivre sup­pose le par­tage des biens com­muns, comme condi­tions de la vie. Organiser la société autour des biens com­muns permet de reva­lo­ri­ser la col­lec­ti­vité comme condi­tion de la dura­bi­lité même. Il appar­tient à la col­lec­ti­vité de veiller à l’accès de tou(te)s, à la conser­va­tion et à l’utilisation durable de ses biens com­muns. En outre, c’est la par­ti­ci­pa­tion de tous les acteurs de la col­lec­ti­vité, de manière éga­li­taire et démo­cra­tique, qui garan­tira l’intégrité des biens com­muns et du bien-vivre col­lec­tif. Nous nous trou­vons face à une join­ture fon­da­men­tale entre les bases de la vie et la démo­cra­tie, entre la jus­tice envi­ron­ne­men­tale et la jus­tice sociale, avec la par­ti­ci­pa­tion active des citoyens.

Les dons que nous rece­vons de la nature font partie des biens com­muns : l’eau et la pluie, les sources, les rivières et les mers, les vents et le soleil, le climat et l’atmosphère comme un tout, la bio­di­ver­sité, les sols et leur fer­ti­lité, les miné­raux. La liste est immense et le mode d’accès et d’utilisation de ces biens est une ques­tion fon­da­men­tale pour la qua­lité de vie, la dura­bi­lité et la jus­tice, dans l’optique du bien-vivre. Certains de ces biens sont limi­tés, comme les res­sources miné­rales, parmi les­quelles le char­bon fos­sile, le pétrole et le gaz, fruits de la décom­po­si­tion de matières orga­niques sur des mil­lions d’années. D’autres sont en quan­tité glo­bale donnée, comme l’eau. D’autres encore, comme le soleil et les vents, sont des res­sources inta­ris­sables.

Il s’avère que les biens com­muns natu­rels, patri­moine de toute l’humanité, sont dis­tri­bués inéga­le­ment sur la pla­nète. Ce fait condi­tionne les dif­fé­rentes cultures des peuples et le cadre dans lequel elles se déve­loppent. Mais il impose aussi une ques­tion d’éthique et de jus­tice : com­ment par­ta­ger entre tous et toutes les biens com­muns natu­rels ? Une idée absurde inven­tée par l’humanité et qui a connu une grande for­tune dans le cadre du capi­ta­lisme est l’appropriation d’une grande partie des biens com­muns natu­rels par des indi­vi­dus, des groupes ou des peuples. Il s’agissait à l’origine d’une appro­pria­tion par le plus fort, qui s’est trans­for­mée en droit garanti par les lois et les tri­bu­naux.

Certains biens com­muns sont uniques, comme les beau­tés natu­relles et les grands éco­sys­tèmes qui régulent le climat même de la pla­nète, comme les grandes forêts tro­pi­cales, les steppes, les pôles, les chaînes de mon­tagnes et leurs gla­ciers. Leur divi­sion ou leur mau­vaise uti­li­sa­tion peut entraî­ner leur des­truc­tion, qui affec­te­rait l’ensemble de la vie et de l’humanité. Leur ges­tion comme patri­moine de l’humanité est incon­tour­nable. Mais une telle ges­tion est tout aussi indis­pen­sable en ce qui concerne l’exploitation et l’utilisation de l’énergie fos­sile, dans la mesure où sa com­bus­tion incon­trô­lée et inéga­li­taire affecte le climat de tout le monde, ce qui consti­tue la grande injus­tice cli­ma­tique.

Les mani­fes­ta­tions cultu­relles

Toutefois, les biens com­muns ne sont pas uni­que­ment natu­rels. Le génie col­lec­tif de l’humanité a inventé, au cours des ans, des biens com­muns d’une impor­tance fon­da­men­tale pour le bien-vivre : les dif­fé­rentes mani­fes­ta­tions cultu­relles, les langues, les phi­lo­so­phies et les reli­gions, l’éducation, l’information et la com­mu­ni­ca­tion, la science et la tech­nique. Plus ces biens illi­mi­tés sont par­ta­gés, plus ils s’accroissent. Ils sont la fron­tière d’expansion du bien-vivre, du bon­heur humain. Ces biens com­muns sont mena­cés par la pro­priété intel­lec­tuelle, un arti­fice du capi­ta­lisme pour rendre rare et com­mer­cia­li­sable ce qui est par nature illi­mité. L’exemple le plus frap­pant, aujourd’hui, en est le deve­nir de la révo­lu­tion des tech­no­lo­gies de l’information et de com­mu­ni­ca­tion, en par­ti­cu­lier inter­net et les logi­ciels. La lutte entre logi­ciel libre et logi­ciel pro­prié­taire (Linux contre Microsoft) est la lutte entre le bien commun et la pro­priété intel­lec­tuelle. Plus lar­ge­ment, il est pos­sible de dire que le monde de la com­mu­ni­ca­tion est face à deux options : une exten­sion des « médias citoyens », libres, axés sur le bien commun, ou bien les « médias pro­prié­taires », appar­te­nant aux pro­prié­taires privés des moyens de com­mu­ni­ca­tion.

Les villes

La tra­gé­die qui s’est abat­tue sur Rio de Janeiro doit nous pous­ser à réflé­chir sur la façon dont nous consi­dé­rons la ville [1]. Les villes sont un bien commun en muta­tion per­ma­nente et, à leur manières, des biens uniques. Il existe déjà cer­taines villes his­to­riques recon­nues, consi­dé­rées comme patri­moine cultu­rel de l’humanité. Mais toutes les villes sont des biens com­muns, des biens qui appar­tiennent à toutes celles et à tous ceux qui y vivent. De ce fait, la reven­di­ca­tion du droit à la ville pour tous ceux qui y vivent est légi­time. Il ne suffit pas de consi­dé­rer les voies de com­mu­ni­ca­tion, les rues et ave­nues, les places et parcs, comme des biens publics fon­da­men­taux, comme les seuls biens com­muns des villes. Les capa­ci­tés qui y existent, les ins­ti­tu­tions créées au cours du temps, la syner­gie créa­tive du col­lec­tif… ne sont que quelques-uns des nom­breux aspects qui font de la ville un bien col­lec­tif, commun, appar­te­nant à toutes et à tous. Leur usu­fruit col­lec­tif, le par­tage de la ville, ne fait qu’augmenter sa valeur comme bien commun. Mais il y a des pro­blèmes, et pas uni­que­ment les pro­blèmes évi­dents, comme ceux que nous avons pu vivre durant la tra­gé­die de Rio. Il y a aussi les pro­blèmes rela­tifs aux pri­vi­lèges, aux exclu­sions, aux ségré­ga­tions, bref aux pra­tiques de pri­va­ti­sa­tion, dis­cri­mi­na­toires et indi­vi­dua­listes, tout comme aux poli­tiques publiques dic­tées par les inté­rêts des plus puis­sants. La ville en tant que bien commun et en tant que ter­ri­toire unique, en tant que site natu­rel en sym­biose avec les construc­tions humaines au fil des géné­ra­tions, est le fon­de­ment d’une nou­velle éco­no­mie et d’un nou­veau pou­voir loca­li­sés, qui per­met­tront de construire les bases du bien-vivre, démo­cra­tiques et durables.

[1] Quelques jours avant la rédac­tion de ce texte (28 avril 2010), des pluies dilu­viennes ont pro­vo­qué des glis­se­ments de ter­rain meur­triers dans plu­sieurs bidon­villes de l’agglomération de Rio de Janeiro.

Les commentaires sont fermés.