Démocratie, entre dérives et recomposition

Au-delà de la Commune imaginaire

Histoire et théorie

Par Mis en ligne le 04 janvier 2020

Pendant plu­sieurs années, une partie de la gauche contem­po­raine, au Québec comme ailleurs, a pensé que le moment était venu d’entreprendre la longue marche vers ce qu’on appe­lait la révo­lu­tion, qui consis­tait à dépas­ser la démo­cra­tie bour­geoise et à éta­blir un réel pou­voir popu­laire. Quelles leçons avons-nous apprises des expé­riences pré­cé­dentes ? Dans quelle mesure l’utopie de la grande trans­for­ma­tion s’est-elle méta­mor­pho­sée ?

La révo­lu­tion à l’ordre du jour : les années 1970

Pour plu­sieurs de la géné­ra­tion 1968[2], il fal­lait chan­ger le monde. Le capi­ta­lisme « triom­phant » des années d’après-guerre s’essoufflait. Les struc­tures de la société cra­quaient : patriar­cat, famille, reli­gion. Dans cet ailleurs qu’on appe­lait le tiers-monde, on consta­tait éga­le­ment la montée de « l’ère des bra­siers[3] », en Angola, en Afrique du Sud, au Guatemala, à Cuba, en Palestine, au Vietnam. Comme plu­sieurs mili­tantes et mili­tants étu­diants avec qui j’étais actif, je pen­sais alors qu’il fal­lait se déta­cher de la « vieille gauche », asso­ciée aux partis com­mu­nistes sclé­ro­sés et à la repous­sante bureau­cra­tie des pays dits socia­listes.

On cher­chait et par­fois on trou­vait des ins­pi­ra­tions chez des mili­tants et théo­ri­ciens étran­gers, notam­ment chez Frantz Fanon, ce Martiniquais qui com­bat­tait avec le mou­ve­ment de libé­ra­tion en Algérie. Fanon reven­di­quait une « révo­lu­tion dans la révo­lu­tion », se réfé­rant à un ima­gi­naire popu­laire plutôt qu’à la « science » mar­xiste qu’il consi­dé­rait comme per­ver­tie par les partis de gauche. Le peuple révolté deve­nait le sujet de sa propre his­toire, concep­tion qui contras­tait avec la vul­gate mar­xiste d’une his­toire pré­dé­ter­mi­née[4]. C’est le même mes­sage que nous envoyait le Che Guevara : « Le moment actuel peut être ou ne pas être le moment indi­qué pour déclen­cher la lutte, mais nous n’avons pas le droit de conqué­rir la liberté sans com­battre[5] ». Plusieurs cou­rants de gauche étaient ins­pi­rés par ce qui se dis­tin­guait de ce qui était perçu comme une his­toire figée venant des partis com­mu­nistes ortho­doxes.

L’éblouissante décou­verte

Les socia­listes liber­taires vou­laient, dans la lignée de Marx, par­ti­ci­per à la créa­tion, « à la place de l’ancienne société bour­geoise, avec ses classes et ses anta­go­nismes de classes, d’une asso­cia­tion où le libre déve­lop­pe­ment de chacun est la condi­tion du libre déve­lop­pe­ment de tous[6] ». Au cœur de cette pers­pec­tive, on trou­vait la Commune de Paris et l’idée d’une éman­ci­pa­tion glo­bale, « humaine », allant bien au-delà des droits démo­cra­tiques concé­dés par les révo­lu­tions bour­geoises. Selon Marx, « la classe ouvrière ne peut pas se conten­ter de prendre tel quel l’appareil d’État et de le faire fonc­tion­ner pour son propre compte[7] ».

La Commune devait mettre en place une autre manière de gou­ver­ner, avec des élus révo­cables, venant du peuple et rému­né­rés sur la base du salaire ouvrier moyen. Ces élus n’étaient pas des « pro­fes­sion­nels » de la poli­tique, ni des « per­ma­nents », mais des gens qui accep­taient de faire fonc­tion­ner le gou­ver­ne­ment, non pas comme un orga­nisme par­le­men­taire, mais comme « un corps agis­sant, exé­cu­tif et légis­la­tif à la fois ». Parallèlement, la Commune devait expro­prier « les expro­pria­teurs », en ren­dant au peuple les moyens de pro­duc­tion, la terre et le capi­tal.

Éblouis par la Commune, les socia­listes liber­taires oubliaient le carac­tère déses­péré de cette expé­rience et sa ter­rible défaite qui avait fait très mal au mou­ve­ment popu­laire fran­çais et euro­péen[8]. Elle repré­sen­tait davan­tage une étape dans l’histoire du mou­ve­ment ouvrier qu’un modèle à suivre en tous points.

L’aventure des soviets

Pour plu­sieurs, la Commune a débou­ché sur la révo­lu­tion sovié­tique de 1917 vue sous l’angle d’une insur­rec­tion popu­laire. Dans son opus­cule L’État et la révo­lu­tion[9], Lénine par­lait d’une nou­velle Commune sur­gis­sant sous l’impulsion des « soviets » (conseils ouvriers et pay­sans). Un nouvel État (un « État non-État ») devait mener à « l’extinction gra­duelle de tout fonc­tion­na­risme, et à l’établissement d’un ordre où les fonc­tions de plus en plus sim­pli­fiées de sur­veillance et de comp­ta­bi­lité seront rem­plies par tout le monde à tour de rôle[10]». Cela a été vu par nous comme le retour de la démo­cra­tie directe, de l’autogestion, et paral­lè­le­ment, de la des­truc­tion de l’ancien État, y com­pris de l’institution par­le­men­taire, que les soviets déni­graient comme un ves­tige du pou­voir bour­geois.

Mais peu à peu, nous avons perçu, au vu de la vio­lente guerre civile, l’échec des soviets. Le nou­veau pou­voir sovié­tique éri­geait une struc­ture opaque, hié­rar­chi­sée, répres­sive, et non l’« anti-État » qu’il avait pro­clamé. L’autogestion par les tra­vailleurs et les pay­sans était délais­sée au profit de struc­tures éta­tiques auto­ri­taires.

On décou­vrait que cette révo­lu­tion avait été ana­ly­sée et cri­ti­quée par des par­ti­sans et des par­ti­sanes du pou­voir sovié­tique, comme Rosa Luxemburg, qui avait sou­li­gné, avant tout le monde, ses angles morts. En mépri­sant la démo­cra­tie bour­geoise, Lénine et Trotski, disait-elle, en venaient à mépri­ser la démo­cra­tie tout court. C’était une erreur de sup­pri­mer le Parlement et la démo­cra­tie « bour­geoise », alors qu’en réa­lité, il fal­lait plutôt élar­gir l’espace des droits en favo­ri­sant la plus grande liberté de s’organiser et de s’exprimer. Luxemburg remet­tait aussi en ques­tion la mono­po­li­sa­tion du pou­voir, sou­vent jus­ti­fiée par les néces­si­tés de la guerre civile, et ses consé­quences désas­treuses comme la répres­sion des ouvriers et des mate­lots de Kronstadt[11].

Nous n’étions pas tou­jours cer­tains de bien com­prendre. Ce virage auto­ri­taire était-il inévi­table ? N’était-ce pas la « faute » d’une bureau­cra­tie portée au pou­voir par Staline ? La révo­lu­tion avait-elle échoué à cause du contexte (la guerre, la famine, etc.) ? L’échec avait-il des causes plus fon­da­men­tales ? Les socia­listes liber­taires, du coup, se retrou­vèrent un peu désem­pa­rés. C’est ce qui explique, du moins en partie, qu’à la fin des années 1970, il y eut un retour de l’« ortho­doxie » sous l’influence des cou­rants « mar­xistes-léni­nistes », qui repre­naient, dans leur rhé­to­rique, le dis­cours de la « science » mar­xiste et de l’« avant-garde » orga­ni­sée comme une véri­table armée.

Chercher, tou­jours cher­cher : les années 1980-1990

Au tour­nant des années 1980, le constat s’imposait cepen­dant peu à peu que la pers­pec­tive d’une révo­lu­tion « glo­bale » n’était plus, du moins dans ses for­mu­la­tions dog­ma­tiques, à l’ordre du jour. On com­men­çait à douter de cette pos­si­bi­lité de « capter » et même de détruire l’État. L’idée s’imposait pro­gres­si­ve­ment que la lutte était une affaire de longue durée, qu’elle ne pou­vait pas être menée par des partis cen­tra­li­sés agis­sant avec la « science mar­xiste-léni­niste » et que les mou­ve­ments à la base ne pou­vaient se limi­ter à être des faire-valoir, des cour­roies de trans­mis­sion. C’est ainsi que les socia­listes liber­taires prio­ri­saient l’émancipation « par en bas », à tra­vers des mou­ve­ments popu­laires auto­nomes. De nou­velles pers­pec­tives émer­geaient de groupes comme le Regroupement pour le socia­lisme et le Mouvement socia­liste. On affir­mait la néces­sité de recon­naître que les droits et liber­tés de la per­sonne étaient inalié­nables et qu’il fal­lait éviter à tout prix le chemin par­couru par la révo­lu­tion sovié­tique[12]. Malgré les efforts pour ouvrir un autre chemin, la pers­pec­tive d’abandonner en tout ou en partie l’utopie de la Commune et des soviets s’avéra cepen­dant dif­fi­cile à gérer[13].

L’optimisme de l’intelligence et le pes­si­misme de la volonté

Plusieurs ont alors redé­cou­vert l’œuvre de Gramsci. L’intellectuel com­mu­niste ita­lien avait pro­posé un bilan cri­tique de la stra­té­gie révo­lu­tion­naire, qui fut ignoré pen­dant plu­sieurs décen­nies[14]. Il remet­tait en ques­tion cette idée de « cap­tu­rer » l’État comme on s’empare d’une for­te­resse. Il pen­sait que le « modèle » de la révo­lu­tion sovié­tique n’en était jus­te­ment pas un. Selon lui, les révo­lu­tion­naires sovié­tiques avaient négligé la néces­saire « bataille des idées », non seule­ment dans les ins­ti­tu­tions poli­tiques, mais dans la société civile, dans la famille, l’éducation, le tra­vail, la culture[15]. En vou­lant faire émer­ger le socia­lisme à coups de bâtons, le Parti com­mu­niste, âme et souffle des soviets, s’était isolé. D’où la prison men­tale construite par les révo­lu­tion­naires russes, qui, peu à peu, était deve­nue une prison tout court. La trans­for­ma­tion radi­cale, l’abolition de l’État au profit de la Commune auto­gé­rée, affir­mait Gramsci dans son lan­gage sibyl­lin, res­tait valable, mais comme un hori­zon, un but à long terme, et non pas comme un pro­gramme ou une stra­té­gie.

Cette réflexion fut plus tard actua­li­sée par Nicos Poulantzas. Les échecs catas­tro­phiques qui décou­lèrent de la révo­lu­tion sovié­tique pro­ve­naient, selon lui, du fait qu’on n’avait pas com­pris que l’État n’était pas une « chose » ou un « site » à cap­tu­rer, mais une conden­sa­tion de rap­ports sociaux, où les classes et leurs orga­ni­sa­tions luttent entre elles pour l’hégémonie. Le rôle des mou­ve­ments aspi­rant à l’émancipation, dans l’optique de Poulantzas, n’est pas de pour­suivre la chi­mère de « détruire l’État », mais de construire un pôle contre-hégé­mo­nique, capable d’entreprendre une bataille opi­niâtre, à la fois poli­tique et cultu­relle, à partir d’une vaste alliance capable de sur­mon­ter les divi­sions et de prendre part à la joute poli­tique.

Au tour­nant des années 1990, les ves­tiges du projet sovié­tique furent presque tous anni­hi­lés avec la chute du mur de Berlin[16]. On assista alors au retour en force du capi­ta­lisme « de combat » (le néo­li­bé­ra­lisme) et de la démo­cra­tie bour­geoise de « faible inten­sité ». Nous étions alors désar­çon­nés par cette vic­toire en appa­rence stra­té­gique du capi­ta­lisme « réel­le­ment exis­tant ».

Ya basta !

Comme tou­jours, des luttes popu­laires ont ouvert de nou­veaux che­mins. Dans la pro­vince du Chiapas au Mexique, une rébel­lion (1994) portée par les reven­di­ca­tions autoch­tones fai­sait écla­ter le mythe de la « démo­cra­tie » mexi­caine. En même temps, le mou­ve­ment zapa­tiste se déta­chait du lan­gage de la « prise du pou­voir ». Les zapa­tistes ne par­laient pas de « détruire l’État », leur projet étant plutôt de démo­cra­ti­ser la démo­cra­tie, à partir de nou­velles pra­tiques dont la mise en place de com­mu­nau­tés auto­gé­rées (les cara­coles[17]). Leur pro­po­si­tion pro­vo­ca­trice, selon laquelle l’organisation devait « com­man­der en obéis­sant[18]», en impres­sionna beau­coup. Nous pen­sions alors : « Voici une nou­velle Commune qui semble éviter le piège de l’autoritarisme ! »

Les prin­cipes zapa­tistes

Comman­der en obéis­sant

C’est le peuple qui décide. Celles et ceux qui dirigent sont man­da­tés par les assem­blées. Ils ne font pas les lois mais appliquent les déci­sions qui viennent du peuple. Ils rendent régu­liè­re­ment compte de leurs actions et peuvent être démis de leurs fonc­tions si besoin.

Partir d’en bas et non d’en haut

Les charges ne sont pas un moyen de s’élever au-dessus du reste de la com­mu­nauté. Elles ne sont pas non plus un moyen de court-cir­cui­ter les déci­sions prises par les assem­blées. « Diriger » n’est pas un métier.

Convaincre et non vaincre

Le mode de prise de déci­sions est basé sur le consen­sus et non sur le vote, et les assem­blées prennent le temps qu’il faut pour que cha­cune et chacun aient voix à la dis­cus­sion.

Construire et non détruire

À tous les niveaux de déci­sion et de fonc­tion­ne­ment, l’idée est de construire du lien et non de divi­ser ou de détruire ce qui lit la com­mu­nauté, ce qui en fait un col­lec­tif.

Deuxième Rencontre des zapa­tistes avec les peuples du monde en 2007

Quelques années plus tard, un vaste mou­ve­ment mon­dial se défi­nis­sant comme « anti­mon­dia­liste » est apparu et s’est rapi­de­ment répandu. Ce nouvel élan démo­cra­tique, comme on le consta­tait dans de grandes mobi­li­sa­tions (Seattle en 1998, Gênes en 2000, Québec en 2001), met­tait l’emphase sur la par­ti­ci­pa­tion directe en reva­lo­ri­sant les mou­ve­ments de la base, à la fois comme véhi­cules légi­times des reven­di­ca­tions popu­laires et comme labo­ra­toires d’expérimentations poli­tiques et sociales. On affir­mait la néces­sité d’une approche par­ti­ci­pa­tive et non pro­fes­sion­na­li­sée. Plusieurs d’entre nous ont alors créé des réseaux qui sem­blaient une voie utile pour favo­ri­ser la par­ti­ci­pa­tion de tout un chacun, tant les orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nelles (comme les syn­di­cats par exemple) que les nou­veaux mou­ve­ments. Certains étaient hési­tants face aux partis poli­tiques de gauche et à une cer­taine manière de faire de « la » poli­tique, qu’ils iden­ti­fiaient à un cadre ins­ti­tu­tion­nel contrai­gnant, sans issue. La dyna­mique auto­ges­tion­naire ne pou­vait visi­ble­ment pas être trans­plan­tée faci­le­ment.

L’altergouvermentalité

Entretemps, en Amérique du Sud, la situa­tion évolua dès la fin des années 1990. Nos cama­rades de nou­veaux partis comme le Parti des tra­vailleurs (PT) au Brésil et le Mouvement vers le socia­lisme (MAS) en Bolivie pro­met­taient de restruc­tu­rer l’État. Il ne s’agissait pas d’instaurer la Commune, mais de démo­cra­ti­ser la démo­cra­tie, notam­ment par la démo­cra­tie « par­ti­ci­pa­tive », promue au Brésil où on appe­lait les citoyens et les citoyennes indi­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment à par­ti­ci­per à l’exercice du pou­voir. En Bolivie, le nou­veau gou­ver­ne­ment élu en 2006 mit en place une assem­blée consti­tuante dans laquelle la ques­tion de l’autonomie autoch­tone figu­rait au pre­mier plan. Les Premiers Peuples (la majo­rité de la popu­la­tion) récla­maient une décen­tra­li­sa­tion en pro­fon­deur per­met­tant aux diverses natio­na­li­tés de s’autogouverner selon leurs valeurs et prin­cipes[19].

Ces idées et pra­tiques furent expo­sées par le Forum social mon­dial (FSM) qui devint à partir de 2001 un lieu d’incubation de ces pro­ces­sus. Depuis leur essor, ces pro­po­si­tions ont connu de réels accom­plis­se­ments, mais éga­le­ment de sérieux échecs. La démo­cra­ti­sa­tion de la démo­cra­tie dans des États où les classes domi­nantes n’ont jamais cédé leur pou­voir éco­no­mique s’est avérée très dif­fi­cile à accom­plir. Les forces de chan­ge­ment se sont enli­sées dans la ges­tion d’un capi­ta­lisme « huma­nisé », plutôt que d’enclencher des trans­for­ma­tions radi­cales.

Un peu plus tard, de nou­velles résis­tances ont pris forme. Aux États-Unis, la vague Occupy a tra­versé de nom­breuses villes. Ce mou­ve­ment expri­mait un refus du sys­tème poli­tique en place davan­tage qu’un pro­gramme. L’idée de la délé­ga­tion du pou­voir aux élu-e-s était reje­tée par cer­tains mou­ve­ments, repre­nant la tra­di­tion liber­taire. Le mou­ve­ment adopta une pos­ture plus radi­cale quand il tra­versa l’Atlantique pour déclen­cher le « prin­temps arabe », débou­chant sur des insur­rec­tions pro­ve­nant de réseaux citoyens décen­tra­li­sés.

À l’instar d’Occupy, les mou­ve­ments citoyens ne récla­maient pas le « pou­voir ». Tout en demeu­rant dis­tants par rap­port aux sys­tèmes et aux partis, ils n’étaient pas en mesure de pro­po­ser une alter­na­tive. Après quelque temps, le prin­temps arabe s’est essouf­flé, ce qui a permis aux élites de réta­blir leur pou­voir. Occupy, pour sa part, n’a pas sus­cité direc­te­ment une conver­gence des luttes, bien que le mou­ve­ment d’appui à Bernard Sanders, dans le cadre de la course à l’investiture démo­crate amé­ri­caine, ait démon­tré qu’une culture de résis­tance avait été implan­tée chez les jeunes. Certes, les nou­veaux mou­ve­ments, comme les indi­gna­dos espa­gnols, sont par­ve­nus à trans­for­mer « le pay­sage poli­tique et à refor­mu­ler les termes du débat poli­tique [et donc] d’apprendre à désap­prendre les idées hégé­mo­niques et les rebat­tus lieux com­muns néo­li­bé­raux sur la réa­lité[20]». Cela dit, l’heure de l’émancipation ne semble pas se pro­fi­ler pour demain. Alors que faire ?

Nouvelles explo­ra­tions, nou­veaux défis

Dans la quête de l’émancipation, beau­coup de chemin a été par­couru. La gauche est davan­tage consciente de la com­plexité de cette lutte. Le pou­voir et l’État ne peuvent tout sim­ple­ment pas être « cap­tu­rés » ou « abolis » dans une dyna­mique poli­tique de courte durée, impo­sant le « royaume » de la Commune. Une réflexion qui permet d’avancer dans cette com­pré­hen­sion est celle de Foucault. Le pou­voir recouvre une mul­ti­tude de micro­pou­voirs qui per­pé­tuent la domi­na­tion et l’exploitation des couches sociales mar­gi­na­li­sées en fonc­tion de l’appartenance sexuelle, de l’ethnicité ou de la race. Au total, le dis­po­si­tif du pou­voir opère sous plu­sieurs formes et est bien armé pour déjouer la contes­ta­tion sociale, la mar­gi­na­li­ser, la folk­lo­ri­ser. De vastes mobi­li­sa­tions (prin­temps arabe, indi­gna­dos, Occupy, etc.) se heurtent à une machine com­plexe qui absorbe, jusqu’à un cer­tain point, la cri­tique pour mieux la désar­mer. Ce qui n’empêche heu­reu­se­ment pas de nou­velles explo­ra­tions de se mani­fes­ter.

Repenser le rap­port à l’État

La tra­di­tion socia­liste a fait appa­raître la néces­sité de se « désen­gluer » de l’État, que la moder­nité défi­nis­sait comme le point d’arrivée de l’humanité (la tra­di­tion d’Hegel), et que les intel­lec­tuels, de Tocqueville à Weber, pré­sen­taient comme une fata­lité. Du point de vue de l’émancipation, il faut tout de même dépas­ser le capi­ta­lisme et donc l’État, pour ren­ver­ser « l’asservissante subor­di­na­tion des indi­vi­dus à la divi­sion du tra­vail et, avec elle, l’opposition entre le tra­vail intel­lec­tuel et le tra­vail manuel[21]». Il faut conti­nuer, sachant que le chemin sera long.

Mais contrai­re­ment à une vision sim­pliste, on ne peut pas se « débran­cher » de l’État et construire la com­mune auto­gé­rée du jour au len­de­main. L’État est une forme de pou­voir qui se « pré­sente comme des dis­po­si­tions, des manœuvres, des tac­tiques, des tech­niques, des fonc­tion­ne­ments, il s’exerce plutôt qu’il ne pos­sède, ces rela­tions des­cendent loin dans l’épaisseur de la société[22]».

Ainsi, les luttes d’émancipation ne peuvent créer un espace « en dehors » de l’État. Elles doivent, à l’intérieur de la société de classes, impo­ser d’autres pou­voirs. Cette tran­si­tion pro­lon­gée doit élar­gir pro­gres­si­ve­ment les espaces de démo­cra­tie directe et de liberté. Dans le cours de leurs luttes, les dominé-e-s sont confron­tés à des contra­dic­tions et à des points de rup­ture ; l’objectif est de créer une nou­velle sub­jec­ti­vité, tenant compte des enjeux stra­té­giques et des rap­ports de force. À un moment du pro­ces­sus cepen­dant, cette sub­jec­ti­vité doit confron­ter le pou­voir, puisqu’« il n’y a pas de chan­ge­ment social sans rup­ture, sans dis­con­ti­nuité dans les formes du poli­tique et du pou­voir[23]». Autrement dit, dans ce chemin plein de risques, la quête de l’égalité et de la liberté n’a pas de fin.

La boîte à outils 

Il n’y a pas de sub­sti­tut à l’autoorganisation et à l’autogestion. Aujourd’hui, cette demande d’autonomie est expri­mée clai­re­ment, par exemple, par l’Assemblée popu­laire des peuples d’Oaxaca (Mexique) : « La lutte pour la démo­cra­ti­sa­tion de notre pays passe par la liberté de s’organiser de façon indé­pen­dante et auto­nome[24]». Cette éman­ci­pa­tion ne peut être confi­née dans une ou l’autre sphère de la société, elle doit être éco­no­mique, poli­tique, sociale et cultu­relle, et viser à uni­ver­sa­li­ser le pro­ces­sus, sans par ailleurs le stan­dar­di­ser et le réduire à des « modèles ».

Pour cela, les mou­ve­ments dis­posent d’une « boîte à outils », à l’aide de laquelle on peut aller plus loin. La démo­cra­tie repré­sen­ta­tive dont on connaît les limites doit pro­gres­si­ve­ment faire place à une démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, dans laquelle les citoyens et les citoyennes prennent part aux déci­sions. Pour que le pro­ces­sus soit réel­le­ment démo­cra­tique, on peut reprendre les idées de la Commune : impu­ta­bi­lité, révo­ca­bi­lité, rota­tion et absence de pri­vi­lèges pour les res­pon­sables, etc. On pour­rait même ajou­ter à cela d’anciennes méthodes : tirage au sort des per­sonnes appe­lées à exé­cu­ter des man­dats, consti­tu­tion de jurys citoyens pour pro­cé­der à l’évaluation des pra­tiques, etc.[25] Cela étant, il ne faut pas penser que la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive est un passe-par­tout. D’autant plus que dans ce type de démo­cra­tie, il y a aussi des élé­ments de délé­ga­tion de pou­voir.

Par ailleurs, ce serait une erreur de sup­pri­mer la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Maintenir le droit de vote dans le cadre d’institutions par­le­men­taires reste une forme de par­ti­ci­pa­tion aux déci­sions. Un mou­ve­ment, un parti, une assem­blée, tout aussi démo­cra­tiques qu’ils le soient, ne peuvent pas, dans toutes les cir­cons­tances, consti­tuer en soi tout l’espace poli­tique. Comme le signale la blague de Bertolt Brecht : « Quand le parti et le peuple ne peuvent pas s’entendre, le parti peut élire un nou­veau peuple ». Il faut par consé­quent non pas sup­pri­mer, mais démo­cra­ti­ser la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, impo­ser des balises, lutter avec achar­ne­ment contre la ten­dance inhé­rente à l’opacité, à la mani­pu­la­tion, à la concen­tra­tion du pou­voir. Toute une pano­plie de moyens existe pour avan­cer dans cette voie.

Commencer par le com­men­ce­ment

Les mou­ve­ments doivent eux-mêmes se démo­cra­ti­ser, car, ce fai­sant, ils pré­fi­gurent les contours d’une démo­cra­tie authen­tique, de ce qui pour­rait être mais n’est pas encore[26]. Il faut com­battre les cli­vages et les dis­pa­ri­tés qui existent dans les orga­ni­sa­tions, comme dans la société. Ce qui implique une « action posi­tive » en faveur des femmes, des jeunes, des gens pro­ve­nant de mino­ri­tés eth­niques ou cultu­relles. Plus encore, il faut éviter la concen­tra­tion du pou­voir dans des cercles res­treints et rehaus­ser la qua­lité des assem­blées.

Par ailleurs, rien n’est pos­sible sans un énorme inves­tis­se­ment dans l’éducation popu­laire. Offrir des outils, en déve­lop­per des nou­veaux, tout cela rend pos­sible une réelle par­ti­ci­pa­tion, qui n’est pas for­ma­liste ou super­fi­cielle.

De cette façon, le peuple se construit un nou­veau savoir, par un tra­vail col­lec­tif, orga­nisé. Les intel­lec­tuel-le-s peuvent aider ce pro­ces­sus. Ces femmes et ces hommes peuvent-ils accep­ter de sortir de leurs tours d’ivoire ? Peuvent-ils contri­buer à « déco­lo­ni­ser » la science et à créer une nou­velle épis­té­mo­lo­gie du savoir ? Peuvent-ils se lier au peuple, lais­ser tomber leurs pri­vi­lèges et se dédier à la cause de l’émancipation ? Peuvent-ils œuvrer en pen­sant « que l’arme de la cri­tique ne sau­rait rem­pla­cer la cri­tique des armes et que la force maté­rielle ne peut être abat­tue que par la force maté­rielle[27] », sans oublier que la théo­rie peut aussi se chan­ger « en force maté­rielle, dès qu’elle pénètre les masses[28]». Les che­mins vers l’émancipation sont incer­tains, comme l’explique Álvaro Garcia Linera :

Les révo­lu­tions n’ont pas un par­cours pré­dé­ter­miné. Sinon elles ne seraient que le résul­tat des déci­sions bureau­cra­tiques d’un pou­voir qui a expro­prié l’âme d’un peuple […] Elles sont des flux chao­tiques d’initiatives col­lec­tives sociales, des impul­sions frag­men­taires qui se croisent, se confrontent, s’additionnent et s’articulent, pour à nou­veau se divi­ser et se croi­ser. [Il faut garder] à l’esprit qu’il y aura des vic­toires tem­po­relles et des défaites bles­santes qui l’obligeront à obte­nir de nou­velles vic­toires, et ainsi jusqu’à l’infini, jusqu’au moment où le temps his­to­rique que nous connais­sons aujourd’hui s’arrête et qu’apparaisse un temps nou­veau[29].

  1. Pierre Beaudet[1] est pro­fes­seur à l’École de déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal et mon­dia­li­sa­tion de l’Université d’Ottawa.

  2. La géné­ra­tion 1968 est liée au phé­no­mène des révoltes popu­laires qui secouaient le monde, sur­tout à l’initiative des jeunes qui en sont les prin­ci­paux acteurs, au Québec, en France, aux États-Unis, en Tchécoslovaquie, en Chine, en Argentine et ailleurs.
  3. L’expression vient du poète et révo­lu­tion­naire cubain José Marti.
  4. Voir son texte « fon­da­men­tal », Les damnés de la terre, écrit en 1961 et publié à Paris chez Maspero, et en 2002 aux édi­tions La Découverte. On peut trou­ver une édi­tion élec­tro­nique à : <http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​f​a​n​o​n​_​f​r​a​n​z​/​d​a​m​n​e​s​_​d​e​_​l​a​_​t​e​r​r​e​/​d​a​m​n​e​s​_​d​e​_​l​a​_​t​e​r​r​e.pdf>.
  5. Ernesto Che Guevara, Message à la tri­con­ti­nen­tale, 1967, <https://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​g​u​e​v​a​r​a​/​w​o​r​k​s​/​1​9​6​7​/​0​0​/​t​r​i​c​o​n​t​i​n​e​n​t​a​l​e.htm>.
  6. Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti com­mu­niste, 1847, <https://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​m​a​r​x​/​w​o​r​k​s​/​1​8​4​7​/​0​0​/​k​m​f​e​1​8​4​7​0​0​0​0.htm>.
  7. Les pas­sages cités pro­viennent de : Karl Marx, La guerre civile en France, 1871, <https://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​a​i​t​/​1​8​7​1​/​0​5​/​k​m​1​8​7​1​0​5​3​0​c.htm>.
  8. Voir à ce sujet Thierry Drapeau et Pierre Beaudet (dir.), L’Internationale sera le genre humain ! De l’Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs à aujourd’hui, Saint-Joseph-du-Lac, M édi­teur, 2015.
  9. Vladimir Illitch Lénine, L’État et la révo­lu­tion, Moscou, Éditions en langues étran­gères, 1967, <http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​l​e​n​i​n​e​/​E​t​a​t​_​e​t​_​r​e​v​o​l​u​t​i​o​n​/​E​t​a​t​_​e​t​_​r​e​v​o​l​u​t​i​o​n​.html>.
  10. Drapeau et Beaudet, op. cit.
  11. En 1921, ces ouvriers et marins qui étaient parmi les pre­miers par­ti­sans de la révo­lu­tion sovié­tique se sont révol­tés contre ce qu’ils consi­dé­raient comme une usur­pa­tion du pou­voir par le Parti bol­ché­vique. Leur révolte a été écra­sée par l’armée rouge menée par Trotski.
  12. Pour un Québec socia­liste, Manifeste du Mouvement pour un Québec socia­liste, indé­pen­dant, démo­cra­tique et pour l’égalité entre les hommes et les femmes, Montréal, Mouvement socia­liste, 1981, <http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​o​n​t​e​m​p​o​r​a​i​n​s​/​M​Q​S​/​M​Q​S​.html>.
  13. Voir à ce sujet, Pierre Beaudet, Quel socia­lisme ? Quelle démo­cra­tie ? La gauche qué­bé­coise au tour­nant des années 1970-1980, Montréal, Varia, 2016.
  14. Jean-Marc Piotte publie avant tout le monde La pensée poli­tique de Gramsci, Montréal, Parti Pris, 1970, <http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​o​n​t​e​m​p​o​r​a​i​n​s​/​p​i​o​t​t​e​_​j​e​a​n​_​m​a​r​c​/​p​e​n​s​e​e​_​d​e​_​g​r​a​m​s​c​i​/​p​e​n​s​e​e​_​p​o​l​_​g​r​a​m​s​c​i.pdf>.
  15. Voir Antonio Gramsci, Lettres de prison (1926-1934), <http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​g​r​a​m​s​c​i​_​a​n​t​o​n​i​o​/​l​e​t​t​r​e​s​_​d​e​_​p​r​i​s​o​n​/​l​e​t​t​r​e​s​_​d​e​_​p​r​i​s​o​n​.html>.
  16. Quelques cou­rants com­mu­nistes ortho­doxes et mar­xistes-léni­nistes ont cepen­dant sur­vécu à la débâcle.
  17. Ce sont des regrou­pe­ments régio­naux de muni­ci­pa­li­tés auto­nomes.
  18. Les textes zapa­tistes sont dis­po­nibles sur le site La voie du jaguar, <www​.lavoie​du​ja​guar​.net/​_​EZLN_>.
  19. Voir dans ce numéro les textes de Richard Fidler et d’Alvaro Garcia Linera.
  20. Josep Maria Antentas,« 15 M : il y a 15 ans com­men­çait le futur », Contretemps, 19 juin 2016.
  21. Karl Marx, Gloses mar­gi­nales au pro­gramme du Parti ouvrier alle­mand, 1875, <www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​m​a​r​x​/​w​o​r​k​s​/​1​8​7​5​/​0​5​/​1​8​7​5​0​5​0​0​a.htm>.
  22. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1993 [1975].
  23. Gustave Massiah, « Le PSU, une comète dans le ciel de la gauche : quelques leçons pour aujourd’hui. À propos de Bernard Ravenel, Quand la gauche se réin­ven­tait. Le PSU, his­toire d’un parti vision­naire », Les Possibles, n° 10, été 2016.
  24. Assemblée popu­laire des peuples de l’Oaxaca, 23 février 2009, <www​.lavoie​du​ja​guar​.net/​D​e​u​x​i​e​m​e​-​C​o​n​g​r​e​s​-​d​e​-​l​-APPO>.
  25. Voir Yves Sintomer, Le pou­voir au peuple. Jurys citoyens, tirage au sort et démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, Paris, La Découverte, 2007 ; éga­le­ment, Boaventura de Sousa Santos, Democratizing Democracy. Beyond the Liberal Democratic Cannon (dir.), Londres, Verso, 2005.
  26. Une expres­sion de Walter Benjamin.
  27. Karl Marx, Contribution à la cri­tique de la phi­lo­so­phie du droit de Hegel, 1843, <https://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​m​a​r​x​/​w​o​r​k​s​/​1​8​4​3​/​0​0​/​k​m​1​8​4​3​0​0​0​0.htm>.
  28. Ibid.
  29. Álvaro García Linera, Las ten­siones crea­ti­vas de la revo­lu­ción. La quinta fase del pro­ceso de cambio, Presidencia de la asam­blea legis­la­tiva plu­ri­na­cio­nal, La Paz (Bolivie), 2001.

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