Au Chili, le danger Kast, candidat nostalgique de Pinochet

Le candidat d’extrême droite à la présidentielle de dimanche, José Antonio Kast, nie les crimes de la dictature militaire de Pinochet. Et promet de revenir sur les droits des femmes. À l’approche du scrutin, cet avocat de 55 ans a multiplié les provocations.

https://static.mediapart.fr/etmagine/default/files/2021/11/20/000-9rg7kn.jpg

José Antonio Kast le 11 novembre 2021 lors d’un débat à Santiago. © Martin Bernetti/AFP.

Santiago du Chili (Chili).– Quel que soit son message, José Antonio Kast a la particularité de toujours rester calme et souriant face à la caméra. Sur les plateaux de télévision, le candidat de l’extrême droite chilienne, fondateur du Parti républicain, raconte avec la même tranquillité des anecdotes personnelles et les projets extrémistes qu’il souhaiterait mettre en œuvre s’il était élu président : construire des tranchées pour empêcher les migrants de franchir la frontière ou réserver certaines aides sociales aux femmes mariées…

En 2017, cet avocat de 55 ans, ancien militant de l’Union démocratique indépendante, s’était présenté, pour la première fois, à la présidentielle, mais il n’avait récolté que 7,93 % des voix. Pour le scrutin de dimanche 21 novembre, c’est à la tête d’un nouveau parti qu’il espère bien l’emporter en se nourrissant des peurs provoquées au sein d’une partie de l’électorat par la mobilisation sociale de 2019.

Il déroule un programme de régression sociale et de nostalgie de la dictature, souhaitant militariser la région de l’Araucanie (Wallmapu, selon les autochtones mapuches) ou revenir en arrière sur les droits reproductifs des femmes… Il nie les crimes et violations des droits humains commis durant les dix-sept années du régime militaire, affirmant même que pendant cette période « les opposants politiques n’étaient pas enfermés ».

En dehors du Chili, il courtise le président brésilien Jair Bolsonaro.

Lors du dernier débat télévisé de la campagne, il a enjoint son rival, Gabriel Boric, candidat pour la coalition de gauche « Apruebo Dignidad », de « rendre publique sa fiche médicale », ce qui va à l’encontre de la confidentialité prévue par la loi. José Antonio Kast a tenté de semer le doute sur la personnalité de Boric, qui, il y a quelques années, avait été interné dans une clinique psychiatrique pour traiter un trouble obsessionnel compulsif (TOC), ce qui est pourtant de notoriété publique. Tous les moyens sont bons pour ce démagogue.

En dehors des frontières du Chili, il courtise le président brésilien Jair Bolsonaro ou les dirigeants de la formation d’extrême droite espagnole Vox. À l’approche du scrutin, il a multiplié les provocations : il s’est entretenu avec le carabinier qui a rendu aveugle une jeune femme, Fabiola Campillai. Cette dernière allait à son travail lors des manifestations de 2019 lorsqu’elle a été touchée par une bombe lacrymogène en plein visage, devenant le symbole des violences policières.

Profil néofasciste

Sa progression dans les sondages au cours du dernier mois suscite des inquiétudes, en raison de la montée des courants néofascistes dans le pays. Ricardo Camargo, professeur de droit à l’université du Chili, ne voit pas de contradiction avec l’émergence du mouvement social – qui a culminé par l’approbation d’une Constituante pour remplacer la Constitution héritée de Pinochet. Kast joue sur l’instabilité actuelle.

« Le 18 octobre [2019, début des émeutes – ndlr] a ébranlé les normes de coexistence, d’ordre public et d’ordre social qui avaient été très solidement établis au Chili pendant toutes les décennies précédentes. Cette révolte sociale exprime, à mon sens, un ensemble de revendications assez hétérogènes. Il n’y a pas une demande unique », dit M. Camargo.

« N’oublions pas que plusieurs phénomènes ont miné la crédibilité, non seulement des institutions politiques, mais aussi de l’ensemble des institutions », poursuit-il, faisant référence aux multiples scandales de corruption de ces dix dernières années.

Sous mon gouvernement, l’une des premières choses que je ferai sera d’abolir la loi sur l’avortement.

José Antonio Kast

José Antonio Kast a été à la pointe du maintien de la constitution actuelle dans le camp du « Rechazo » (Rejet) lors du référendum. Pendant les mois de protestations, juste avant la pandémie de Covid-19, son mouvement a appelé à des manifestations au cours desquelles étaient mises en avant les figures du fascisme et de Pinochet et qui ont également été marquées par des agressions physiques.

Pour Ricardo Camargo, sa popularité est liée au phénomène d’insécurité profonde qui existe dans une société chilienne marquée par le néolibéralisme. « De la santé à l’éducation, tout se paie. En Europe, l’éducation et la santé publique sont garanties, mais pas ici. Lorsque le pays entre en crise d’une manière ou d’une autre, la demande d’un ordre qui passe par une voie plus sûre est évidente. Cela explique son émergence pour des raisons conjoncturelles, il réussit à se connecter en partie à cette demande d’ordre et de sécurité. »

Un discours antiféministe

Depuis qu’il est député, M. Kast se distingue par ses saillies controversées et son discours misogyne, hostile aux droits reproductifs et sexuels. « Sous mon gouvernement, l’une des premières choses que je ferai sera d’abolir la loi sur l’avortement », a-t-il dit.

Pour la coordination féministe 8M, l’émergence de cette extrême droite n’est pas que conjoncturelle. « Nous sommes en alerte depuis la victoire de Bolsonaro en décembre 2018. C’est à ce moment-là que nous avons pris la parole pour la première fois. À l’époque, nous avions dit que nous étions à un tournant historique, à un moment de glissement vers ces droites néofascistes que les politiques néolibérales permettent », témoigne Karina Nohales, militante de la coordination.

Le collectif auquel elle participe a été l’un des principaux acteurs du mouvement qui a organisé les plus grandes manifestations féministes de l’histoire du Chili et défendu l’agenda des droits des femmes que Kast, s’il est élu, veut arrêter. « Nous comprenons que ce sont les politiques néolibérales qui ont ouvert la voie à ces expressions d’ultra-droite, car à travers la précarité, ce sont elles qui installent la compétition au sein de la classe ouvrière », explique Nohales.

Selon María Angélica Cruz, universitaire à l’Université de Valparaíso, dont les recherches portent sur les mémoires sociales du passé récent, le mouvement féministe a secoué le pays. Les actions des lycéens et des étudiants, ainsi que le mouvement international « Ni una menos » (Pas une de moins) ou #MeToo ont provoqué des réactions des groupes de droite.

« Ils ont été ébranlés par le fait que des femmes descendent en masse dans la rue, qu’elles montrent leurs seins, perchées en haut d’un monument célèbre chilien. Une partie de la société, en particulier les catholiques ultra-conservateurs, a jugé que les changements étaient trop soudains et se sont sentis menacés. Puis il y a eu la mobilisation sociale avec des violences politiques de différents types, la pandémie… Kast mobilise en jouant sur cette émotion politique. »

Ricardo Camargo estime que les électeurs potentiels de Kast ne s’identifient pas forcément à une droite fasciste. « Du moins pas dans un pourcentage significatif. Les électeurs de Kast voient en lui un candidat anti-establishment. C’est la logique classique du populisme, en l’occurrence de droite, mais surtout une candidature qui met l’accent sur l’ordre. » Selon le professeur de droit, après l’effervescence sociale et les grandes mobilisations, il y a eu une période où les troubles publics se sont multipliés, ce qui a fini par ébranler la vie quotidienne de nombreuses personnes. « Il y a eu aussi la pandémie, qui a affecté profondément les gens sur le plan économique et sanitaire, et c’est sur cette corde-là que joue Kast. »

Yasna Mussa