Asunción : le bien-vivre pour parer à la crise

Par Mis en ligne le 24 août 2010

Du 11 au 15 août 2010, Asunción (Paraguay) accueillait le 4ème Forum Social des Amériques, après Quito (Equateur) en 2004, Caracas (Venezuela) en 2006 et le Guatemala en 2008. A la marche d’ouverture bario­lée et éner­gique, ont suc­cédé plus de 500 ate­liers, débats et acti­vi­tés cultu­relles consti­tuant le pro­gramme de mil­liers de mili­tants de mou­ve­ments et réseaux venus de tout le conti­nent amé­ri­cain. Les délé­ga­tions bré­si­liennes et boli­viennes, avec plu­sieurs cen­taines de par­ti­ci­pants étaient les plus impo­santes, celles venant d’Amérique du Nord très clair­se­mées.Côté para­guayen, de gros efforts avaient été entre­pris pour assu­rer une pré­sence impor­tante des mou­ve­ments de base, et notam­ment de pay­sans vic­times de l’expansion de la mono­cul­ture du soja trans­gé­nique. L’immense tente de la Via Campesina n’a pas désem­pli, de jour comme de nuit : bien que ne par­lant sou­vent que le gua­rani, les pay­sans du Mouvement Agraire et Populaire, orga­ni­sa­tion diri­gée par Jorge Galeano, ont ainsi pu peser for­te­ment, avec les autre mou­ve­ments pay­sans du reste du conti­nent, pour que la néces­saire réforme agraire soit au cœur du Forum et en bonne place dans la décla­ra­tion des mou­ve­ments sociaux (voir notre tra­duc­tion ici).

« Nuestra ame­rica esta en camino » clai­ronne cette décla­ra­tion. Lue en pré­sence des pré­si­dents Fernando Lugo (Paraguay) – dont c’était une des toutes pre­mières appa­ri­tions publiques après le début de trai­te­ment de son cancer à Sao Paulo – Evo Morales (Bolivie) et Pepe Mujica (Uruguay), cette décla­ra­tion retrace assez bien l’ambivalence et les dif­fi­cul­tés des mou­ve­ments sociaux et pay­sans face aux gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes d’Amérique du Sud. Pour l’anecdote, ce sont des membres de la Via Campesina qui assu­raient en grande partie le ser­vice d’ordre entou­rant l’arrivée des chefs d’Etat. Face aux ten­ta­tives de désta­bi­li­sa­tions inté­rieures et exté­rieures – du coup d’Etat au Honduras à l’occupation mili­taire inter­na­tio­nale d’Haïti en pas­sant par la remo­bi­li­sa­tion des droites dures comme l’illustre la vic­toire de Pinera au Chili – la ten­dance est au repli anti-impé­ria­liste, lais­sant de côté les sujets les plus contro­ver­sés. Ainsi, la décla­ra­tion ne prend pas de posi­tion sur le G20 en raison des réti­cences des mou­ve­ments bré­si­liens et du rôle du Brésil comme sta­bi­li­sa­teur géo­po­li­tique régio­nal indé­niable (voir ce texte qui revient sur la nou­velle situa­tion entre la Colombie et le Venezuela). La décla­ra­tion n’aborde pas non plus clai­re­ment les contra­dic­tions sociales et envi­ron­ne­men­tales liés aux exploi­ta­tions minière et pétro­lière des prin­ci­paux pays d’Amérique du Sud. D’un autre côté, tout en rap­pe­lant que les défis colo­niaux et insu­laires des Caraibes doivent faire partie des pré­oc­cu­pa­tions des mou­ve­ments sociaux du conti­nent, David Abdulah, du Mouvement pour la Justice Sociale de Trinidad et Tobago, consi­dère que le forum aura permis d’avoir « de véri­tables dis­cus­sions sur la conjonc­ture actuelle : malgré l’arrivée de gou­ver­ne­ments de gauche et la crise finan­cière de 2008, cela ne signi­fie pas la mort du néo­li­bé­ra­lisme et de nou­velles menaces et oppor­tu­ni­tés se font jour ».

Le grand gym­nase fait salle comble pour l’assemblée des mou­ve­ments sociaux

Ainsi, une des prin­ci­pales confé­rences du forum a débattu des « ten­sions entre l’extractivisme et la redis­tri­bu­tion des richesses en Amérique Latine ». Se déve­lop­pant en période de grandes inéga­li­tés, l’extraction de res­sources natu­relles dans les pays d’Amérique Latine, qu’elle soit liée à des acti­vi­tés minières, pétro­lières ou agri­coles par la mono­cul­ture, est à com­prendre, selon Edgardo Lander, socio­logue et intel­lec­tuel cri­tique véné­zué­lien, sous la thé­ma­tique de l’extractivisme (1). Selon lui, c’est « un sys­tème d’exploitation qui construit la rela­tion du conti­nent avec le marché mon­dial ». Quand 94 % des expor­ta­tions sont liées au pétrole comme au Venezuela, ce qui en fait un niveau jamais atteint, il consi­dère qu’il y a là une incon­sé­quence poli­tique, éco­no­mique et sociale. En effet, les poli­tiques publiques sont alors construites en fonc­tion du marché mon­dial du pétrole, indui­sant une rela­tion de subor­di­na­tion poli­tique et démo­cra­tique inac­cep­table lorsque l’on s’attache à la sou­ve­rai­neté popu­laire. Pour Raul Zibechi, intel­lec­tuel uru­guayen, alors que l’extractivisme est une ques­tion de pou­voir du Nord sur le Sud, le mini­mum serait que les gauches poli­tiques et sociales débattent en pro­fon­deur du modèle de déve­lop­pe­ment dont nous avons besoin. Bien-entendu, sortir de l’extractivisme ne peut pas se faire du jour au len­de­main, et cela néces­site une pro­fonde trans­for­ma­tion cultu­relle, mais pour Edgardo Lander, « les pays qui tiennent un dis­cours si pro­gres­siste au niveau inter­na­tio­nal devraient aussi enta­mer cette trans­for­ma­tion dans leurs propres pays ». Citant le 1er plan socia­liste véné­zué­lien affir­mant l’objectif de deve­nir une puis­sance éner­gé­tique mon­diale ou la Constitution boli­vienne pré­voyant la valo­ri­sa­tion des res­sources minières du pays, les par­ti­ci­pants à ce débat s’accordaient pour affir­mer que nous « ne pour­rons avoir de crois­sance sans fin dans un monde fini, ce qui néces­site une pro­fonde trans­for­ma­tion du modèle civi­li­sa­tion­nel ». (voir ce texte d’Immanuel Wallerstein sur les contra­dic­tions des gauches latino-amé­ri­caines et celui-ci d’Edgardo Lander après le sommet de Cochabamba).

Rigoberta Menchu, Irène Léon, Anibal Quijano et David Choquehuanca sur le Bien-Vivir

Que ce soient dans son accep­tion Bien vivir (Sumak Kawsay en Quechua), Vivir Bien (Suma Qamana en Aymara) ou Vida Armoniosa (Nandereko en Guarani), la ques­tion du chan­ge­ment de para­digme civi­li­sa­tion­nel fut au cœur du forum comme hori­zon de trans­for­ma­tion glo­bale. En effet, pour Irène Léon, socio­logue équa­to­rienne, « le Bien-vivre est une stra­té­gie de rup­ture avec le modèle de déve­lop­pe­ment, la façon de penser le déve­lop­pe­ment et le pro­grès ». Renchérissant, David Choquehuanca, intel­lec­tuel et homme poli­tique boli­vien, consi­dère qu’il s’agit de « construire une nou­velle vie » et que le bien-vivre concerne tous les aspects de la vie : « réap­prendre à bien s’alimenter, à savoir com­mu­ni­quer, par­ta­ger, tra­vailler, se soi­gner, mais aussi danser, dormir et res­pi­rer… ». Pour Raul Zibechi, trans­for­mer le regard de la trans­for­ma­tion sociale exige par exemple de repen­ser la lutte contre la pau­vreté et de ne plus se foca­li­ser sur l’évolution des indi­ca­teurs sta­tis­tiques. Plus glo­ba­le­ment, « si retrou­ver notre sou­ve­rai­neté sur l’utilisation des res­sources natu­relles est impor­tant, il s’agit sur­tout de récu­pé­rer et recons­truire notre iden­tité ». Pour Guillermo Gayo, de l’initiative de bio­cons­truc­tion Takuara Renda (voir notre repor­tage ici), « le bien-vivre, se situant au-delà des cli­vages idéo­lo­giques clas­siques droite-gauche, est une pro­fonde trans­for­ma­tion cultu­relle, la seule capable de faire face aux défis aux­quels nous sommes confron­tés ». A l’occasion de la pré­sen­ta­tion d’un ouvrage retra­çant les récentes luttes envi­ron­ne­men­tales en Amérique du Sud, Anibal Quijano, socio­logue péru­vien, a affirmé que « la dis­so­cia­tion Histoire – Nature et Raison – Nature, simple sécu­la­ri­sa­tion de la pensée chré­tienne sépa­rant l’âme immor­telle du corps mortel, est fon­da­trice des socié­tés occi­den­tales et de la pos­si­bi­lité de penser l’exploitation de la nature par l’Homme ». Face à cela, « nous pou­vons recons­truire une pensée en termes d’utilisation / réuti­li­sa­tion ou de pro­duc­tion / repro­duc­tion de notre envi­ron­ne­ment, des res­sources de la Terre-Mère ». Pour Irène Léon, « le bien-vivre est en marche, nous sommes toutes et tous en train de le construire par nos luttes ».

Se clô­tu­rant le jour du 473ème anni­ver­saire de la créa­tion d’Asunción, le forum aura fina­le­ment permis de mieux faire connaître les luttes para­guayennes au reste du conti­nent, comme le dit Magui Balbuena, leader pay­sanne para­guayenne et diri­geante de la CONAMURI. Celles-ci sont nom­breuses rap­pelle-t-elle, notam­ment depuis l’élection de Lugo et « les nom­breuses mani­fes­ta­tions néces­saires réunis­sant de 20 000 à 50 000 per­sonnes pour sou­te­nir le pro­ces­sus démo­cra­tique entamé il y un peu plus de ans face aux menaces de la droite réac­tion­naire ». Ou comme pour lutter contre « les lois qui favo­risent les expor­ta­tions, tota­le­ment au béné­fice des grands pro­duc­teurs sucriers et qui vont à l’encontre des inté­rêts des com­mu­nau­tés indi­gènes et pay­sannes, pro­dui­sant un exode rural massif et un nombre impor­tant de décès ». Le forum fut éga­le­ment l’occasion de rap­pe­ler la tra­gé­die des 400 morts du super­mar­ché Ycua Bolanos dont les clients furent pris au piège des flammes par un pro­prié­taire sou­cieux qu’ils ne s’en aillent sans payer. Si l’on y rajoute un clair mes­sage de sou­tien et de soli­da­rité au peuple hon­du­rien, les ren­contres impré­vues et l’exposition d’initiatives concrètes comme celles de bio­cons­truc­tion de Takuara Renda la magie du forum aura conti­nué d’opérer. A l’aune de l’horizon du « bien-vivir comme alter­na­tive à la crise de civi­li­sa­tion », rendez-vous est pris pour la pro­chaine confé­rence inter­na­tio­nale sur le climat qui aura lieu à Cancun (Mexique – 29 nov-10 déc) et une vrai­sem­blable séance d’une convo­ca­tion d’un tri­bu­nal des peuples inter­na­tio­nal pour juger les res­pon­sables de la crise cli­ma­tique.

P.-S.

(1) L’extrac­ti­visme (fran­ci­sa­tion du por­tu­gais extra­ti­vismo) est un prin­cipe d’exploitation syl­vi­cole, spé­ci­fique de l’Amazonie bré­si­lienne, se résu­mant à la cueillette à des fins com­mer­ciales des res­sources natu­relles non ligneuses de la forêt. Par exten­sion, il exprime aujourd’hui le modèle d’extraction des res­sources natu­relles, aussi bien minières, pétro­lières qu’agricoles en Amérique du Sud.

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