Assumons l’anticapitalisme !

Mis en ligne le 30 octobre 2007

QUESTIONS QUI FACHENT. Une gauche authen­tique doit-elle se défi­nir comme anti­ca­pi­ta­liste ou anti­li­bé­rale ? L’antilibéralisme dont se réclame une gauche radi­cale n’est-il qu’un anti­ca­pi­ta­lisme euphé­misé ? Pourquoi cette dif­fi­culté à se défi­nir posi­ti­ve­ment ? 11 octobre 2007

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Depuis un quart de siècle, deux grands sys­tèmes d’attitude occupent de façon hégé­mo­nique l’espace poli­tico-idéo­lo­gique : le projet néo­li­bé­ral et la méthode sociale-libé­rale. Pour s’opposer fron­ta­le­ment au pre­mier et se dis­tin­guer abso­lu­ment de la seconde, la der­nière décen­nie a vu émer­ger une notion : celle « d’antilibéralisme ». Ce terme a des incon­vé­nients. Tout d’abord, « libé­ra­lisme » étant asso­cié à « liberté » dans les repré­sen­ta­tions com­munes, il tend à lais­ser le ter­rain de la liberté aux tenants de la déré­gle­men­ta­tion et de la flexi­bi­lité. Par ailleurs, les « mar­xistes » font remar­quer à juste titre que la réfé­rence au libé­ra­lisme contourne la ques­tion majeure du capi­ta­lisme. On peut aujourd’hui s’opposer à la logique ultra­li­bé­rale sans mettre en cause les fon­de­ments capi­ta­listes de cette logique. Or, l’expérience des années de la « grande crois­sance » a montré que, si l’on ne s’attaque pas aux méca­nismes de l’accumulation, les ten­ta­tives de régu­la­tion publique finissent par échouer. Mieux vaut donc, disent cer­tains, ne pas se cacher der­rière son petit doigt : si l’accompagnement social-démo­crate du capi­ta­lisme est aujourd’hui effi­cace, tout projet trans­for­ma­teur consé­quent ne peut être qu’anticapitaliste.

Cessons donc de nous engluer dans « l’antilibéralisme » ; assu­mons le projet de « l’anticapitalisme ». La cri­tique n’est pas infon­dée ; je n’en juge pas moins qu’elle est insuf­fi­sante et que la conclu­sion tirée çà et là n’est pas adaptée.

La fixa­tion sur le terme d’antilibéralisme n’est pas le fruit d’un choix concerté, mais d’une conjonc­ture. Elle est d’abord une réac­tion à l’évolution qui a dominé l’aire occi­den­tale à partir de la seconde moitié des années 1970. Alors, se déploie un vaste mou­ve­ment idéo­lo­gique, porté à l’échelle trans­na­tio­nale (les tra­vaux de la « Trilatérale »), qui va se défi­nir comme un « néo­li­bé­ra­lisme ». On en sait les res­sorts prin­ci­paux : la remise en cause de l’encadrement juri­dique du marché du tra­vail, le déman­tè­le­ment des ser­vices publics, la déré­gle­men­ta­tion des mar­chés, la réduc­tion de « l’économie de sur­en­det­te­ment » pour drai­ner le maxi­mum de capi­taux vers les pla­ce­ments finan­ciers, la délé­gi­ti­ma­tion de la dépense publique, le glis­se­ment des dépenses sociales vers l’assurantiel et, last but not least, l’ajustement struc­tu­rel dans le tiers monde. C’est contre les effets concrets de ce néo­li­bé­ra­lisme-là que s’est dressé « l’antilibéralisme » contem­po­rain. Stricto sensu, il aurait fallu parler « d’anti-néolibéralisme ». « Antilibéralisme » avait le mérite de la sim­pli­cité. La réfé­rence à l’antilibéralisme a été un moment de la riposte à l’ordre néo­li­bé­ral des révo­lu­tions conser­va­trices. Il a offert une piste de contenu cri­tique à l’altermondialisme et à l’émergence d’une nou­velle radi­ca­lité critique.

Formellement, on a raison de sou­li­gner que l’antilibéralisme et l’anticapitalisme ne se confondent pas. Politiquement, la dis­tinc­tion me paraît pour­tant bien for­melle. Dans les faits, la der­nière décen­nie a fait que la cri­tique « anti­li­bé­rale » s’est tissée, à part égale, contre les poli­tiques de « révo­lu­tion conser­va­trice » et contre les ajus­te­ments « sociaux-libé­raux ». Pratiquement, l’idée que l’appropriation sociale vaut mieux que l’appropriation privée, l’insistance sur les valeurs de par­tage, de soli­da­rité, de mise en commun, de bien public, d’intervention publique, tout cela ne conduit pas à s’éloigner uni­que­ment des poli­tiques néo­li­bé­rales stricto sensu… Même si la pro­pen­sion n’est pas uni­forme, l’antilibéralisme porte aujourd’hui plutôt vers l’anticapitalisme que vers l’ajustement social-démocrate…

En outre, en pas­sant de l’antilibéralisme à l’anticapitalisme, nous ne réglons pas le fond du pro­blème. Encore faut-il s’entendre sur l’anticapitalisme que nous pro­mou­vons. Si, contre les ten­ta­tions sociales- démo­crates, nous nous conten­tions, par exemple, de reprendre telles quelles les méthodes éta­tistes de dépas­se­ment du capi­ta­lisme, nous res­te­rions dans l’ornière. L’anticapitalisme doit être lui-même recon­si­déré : il doit se débar­ras­ser de ses « kystes men­taux », apprendre à réar­ti­cu­ler les com­bats contre l’exploitation (ceux du vieux mou­ve­ment ouvrier) et les luttes contre la domi­na­tion ou contre l’aliénation mar­chande, savoir rai­son­ner plus fran­che­ment en termes de société glo­bale, de projet arti­culé, de dépas­se­ment des vieilles fron­tières de l’économique, du social, du poli­tique et du culturel.

Ajoutons que l’anticapitalisme n’échappe pas au piège redou­table de « l’anti ». Que l’objectif soit de contre­dire le « libé­ra­lisme », le « pro­duc­ti­visme » ou le « capi­ta­lisme », l’essentiel du projet est moins dans la logique que l’on récuse que dans la direc­tion géné­rale que l’on pro­meut comme la plus juste et la plus réa­liste. Ne me dis pas seule­ment contre quoi tu com­bats, mais pour quoi tu com­bats… En bref, le plus impor­tant est de dire ce que l’on vise et la méthode que l’on sug­gère pour y par­ve­nir. S’identifier par le « pro », plutôt que par « l’anti »…

Dans l’étape qui est aujourd’hui la nôtre, la seule pers­pec­tive qui soit éthi­que­ment et ration­nel­le­ment accep­table me paraît être celle d’une éman­ci­pa­tion inté­grale des indi­vi­dus, dans le cadre d’une société de mise en commun géné­ra­li­sée, sans méca­nisme d’exploitation ou d’aliénation col­lec­tive. Une société, de ce fait, sans exploi­ta­tion capi­ta­liste et sans alié­na­tion mar­chande. Pour y par­ve­nir, que faut-il faire ? Dépasser le capi­ta­lisme : ni s’adapter à ses normes, comme le veut la méthode sociale-démo­crate ; ni l’abolir par la sub­sti­tu­tion de la logique éta­tique à la logique pri­va­tive. « Dépasser », c’est s’inscrire dans un pro­ces­sus trans­for­ma­teur : ni la sub­sti­tu­tion bru­tale, par en haut, selon les vieilles images de la révo­lu­tion ; ni la stra­té­gie gra­duelle des petits pas à l’intérieur du sys­tème. Vouloir « dépas­ser », c’est s’inscrire dans un temps his­to­rique qui n’est pas pré­dé­ter­miné (il n’y a pas de sens de l’histoire), sans être pour autant indé­ter­miné (il n’y a pas de trans­for­ma­tion des logiques fon­da­men­tales sans volonté col­lec­tive de les trans­for­mer). C’est vou­loir révo­lu­tion­ner les logiques fon­da­men­tales, car s’y adap­ter ne fait qu’en repro­duire dura­ble­ment les effets néga­tifs ; mais c’est refu­ser que cette révo­lu­tion passe prin­ci­pa­le­ment par les méthodes d’une sub­sti­tu­tion plus ou moins rapide (l’État qui se sub­sti­tue au marché). C’est réha­bi­li­ter l’exercice de la volonté col­lec­tive contre la logique libé­rale du « lais­ser-faire » ; mais c’est refu­ser que cette volonté s’exprime par les rac­cour­cis, ten­tants mais dan­ge­reux, de la délé­ga­tion de pou­voir. C’est consi­dé­rer que, l’économie elle-même étant une affaire de choix, la lutte per­ma­nente pour impo­ser des choix au détri­ment d’autres est fon­da­men­tale dans tout pro­ces­sus trans­for­ma­teur ; mais c’est refu­ser que la logique bel­li­ciste de la lutte ne conduise à pri­vi­lé­gier la sphère de la déné­ga­tion au détri­ment de celle de l’expérimentation.

Sommes-nous en état, d’ores et déjà, de trou­ver le mot uni­fiant, capable de dési­gner de façon simple et rece­vable par tous, le contenu d’une trans­for­ma­tion sociale néces­saire et pos­sible ? Je n’en ai pas l’impression. Seule la décan­ta­tion du débat démo­cra­tique et de l’expérience pro­duira le voca­bu­laire cor­res­pon­dant aux visées que nous nous fixe­rons. Dans l’immédiat, nous savons ce que nous récu­sons et, en gros, ce que nous sug­gé­rons, à la place, pour fonder l’architecture du « vivre ensemble » : face aux méca­nismes de l’appropriation privée, ceux de l’appropriation sociale ; face aux règles de la concur­rence, les vertus de la coopé­ra­tion ; face aux logiques de dépos­ses­sion et de délé­ga­tion, les méthodes de l’implication citoyenne. En bref, au coeur de notre parti pris se trouve une idée simple : dans la moder­nité contem­po­raine, le plus rai­son­nable est de conju­guer l’éthique et l’efficacité au lieu de les oppo­ser, par la concur­rence per­ma­nente de chacun contre tous. Anticapitaliste, le projet ? Disons plutôt qu’il vise à enga­ger la société mon­diale dans un post-capi­ta­lisme qui inclut, pour une longue période, à la fois des élé­ments de mar­chand (et donc d’appropriation privée) et des germes de non-mar­chand (la ges­tion de la sphère publique et l’extension de la gra­tuité), mais sous domi­nante publique et non sous domi­nante privée.

Source : Mouvements

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