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Association science et bien commun – Une véritable science citoyenne

Par Mis en ligne le 28 juin 2014

La recherche qui s’enferme dans une tour d’ivoire, très peu pour Florence Piron. La pro­fes­seure au Département d’information et des com­mu­ni­ca­tions de l’Université Laval plaide pour une démo­cra­ti­sa­tion pro­fonde de la science. Voilà pour­quoi, lors du Forum mon­dial des sciences sociales, elle [aura braqué] les pro­jec­teurs sur la science col­la­bo­ra­tive et la science citoyenne.

Photo : Agence France-Presse (photo) Jody Amiet

Grâce aux nou­velles tech­no­lo­gies, les citoyens inté­res­sés à col­la­bo­rer à des recherches scien­ti­fiques peuvent désor­mais donner un sérieux coup de main dans la col­lecte des don­nées en pho­to­gra­phiant ou en repé­rant des espèces de la faune ou de la flore, par exemple.

Le 27 sep­tembre der­nier, au Centre uni­ver­si­taire de l’Université McGill, une table ronde sur le libre accès aux recherches scien­ti­fiques a été orga­ni­sée dans le cadre du « Dialogue sciences et poli­tiques ». Lorsqu’elle a pris la parole, Florence Piron a poussé beau­coup plus loin que ses col­lègues, réunis avec elle devant de nom­breux étu­diants, le concept de trans­pa­rence. Pour elle, la science ouverte ne devait pas se limi­ter au par­tage gra­tuit des articles scien­ti­fiques, mais devait favo­ri­ser l’accès libre à tout ce qui consti­tuait « la lit­té­ra­ture grise », soit les rap­ports de recherche, les car­nets de labo­ra­toire et les don­nées brutes.

Exiger une telle trans­for­ma­tion des pra­tiques scien­ti­fiques consti­tue une façon, a-t-elle dit, « de résis­ter à la pour­ri­ture de la science » engen­drée par « la mar­chan­di­sa­tion du savoir ». Elle a ciblé plus par­ti­cu­liè­re­ment les dérives dans le domaine bio­mé­di­cal, en évo­quant l’opacité der­rière laquelle se sont cachées des recherches uni­ver­si­taires finan­cées par les socié­tés phar­ma­ceu­tiques.

Science citoyenne

Mais, lors du Forum mon­dial des sciences sociales 2013, le 14 octobre […], la pré­si­dente de l’Association science et bien commun [sera allée] encore plus loin dans la démo­cra­ti­sa­tion des milieux de recherche. Si la science ouverte vise à per­mettre au plus grand nombre de consul­ter les résul­tats scien­ti­fiques, la science col­la­bo­ra­tive ou la science citoyenne inclut car­ré­ment les non-pro­fes­sion­nels dans le pro­ces­sus de recherche.

Avec l’avènement du web 2.0 et la mul­ti­pli­ca­tion des pla­te­formes col­la­bo­ra­tives, des cher­cheurs com­mencent à faire davan­tage appel à la contri­bu­tion des citoyens béné­voles dans une pers­pec­tive d’intelligence col­lec­tive. Grâce aux nou­velles tech­no­lo­gies, les scien­ti­fiques du dimanche peuvent désor­mais donner un sérieux coup de main dans la col­lecte des don­nées en pho­to­gra­phiant ou en repé­rant des espèces de la faune ou de la flore, par exemple. Mais ils peuvent aussi par­ti­ci­per à l’analyse des don­nées.

L’exemple le plus flam­boyant demeure sans doute celui du site galaxy​zoo​.org, mis en ligne en 2007 par des astro­nomes de l’Université d’Oxford. Les inter­nautes peuvent y suivre un tuto­riel leur ensei­gnant com­ment clas­ser eux-mêmes des pho­to­gra­phies four­nies par le téles­cope Hubble. Des ama­teurs de par­tout dans le monde trient une masse colos­sale d’images que les scien­ti­fiques n’auraient jamais pu cata­lo­guer en se fiant uni­que­ment à leurs propres moyens.

Recherche-action par­ti­ci­pa­tive

Dans les sciences sociales, la recherche-action par­ti­ci­pa­tive intègre car­ré­ment les sujets de la recherche dans le pro­ces­sus scien­ti­fique. Des iti­né­rants ou des toxi­co­manes, par exemple, peuvent être étu­diés tout en étant consul­tés sur ce qui sera étudié, sur la méthode qui sera uti­li­sée, sur les outils d’évaluation qui seront employés et sur la manière de dif­fu­ser les résul­tats. Une approche qui tranche avec celle « de sim­ple­ment aller les voir, leur donner un ques­tion­naire et prendre leurs réponses », a expli­qué Mme Piron, en entre­vue avec Le Devoir, tout juste après son allo­cu­tion à l’Université McGill.

Cette démarche scien­ti­fique, sou­vent réa­li­sée dans une optique de jus­tice sociale, tient géné­ra­le­ment compte de la voix, de la vision des choses ou de la prio­rité des per­sonnes mar­gi­na­li­sées, tout en inci­tant les cher­cheurs à com­prendre com­ment ces per­sonnes pensent et parlent, pré­cise-t-elle.

De plus, la science citoyenne démys­ti­fie la culture scien­ti­fique auprès de ceux qui sont moins en contact avec elle. « Les gens qui passent par ces expé­riences ont ensuite une com­pré­hen­sion plus riche de la science, de ses limites et de ses pos­si­bi­li­tés », a-t-elle constaté.

Contre l’élitisme scien­ti­fique

« Ceux qui ont une défi­ni­tion ins­ti­tu­tion­nelle vont dire que la science, c’est uni­que­ment ce qui est publié dans les grandes revues scien­ti­fiques éva­luées par les pairs. Il y en a d’autres [pour qui] la science, c’est de la connais­sance qu’on construit ensemble. Cela veut dire que les cher­cheurs doivent accep­ter d’être plus vul­né­rables, de se faire deman­der de rendre des comptes, d’être cri­ti­qués. »

C’est d’ailleurs pour ces rai­sons, a-t-elle reconnu, que plu­sieurs cher­cheurs craignent de s’aventurer hors de leur zone de confort. Pourtant, de nom­breux orga­nismes sub­ven­tionnent déjà des pro­jets de science citoyenne. Le Conseil de recherche en sciences humaines (CRSH), par le biais de l’Alliance de recherches uni­ver­sité-com­mu­nauté (ARUC), finance spé­ci­fi­que­ment des démarches de cet ordre. « Il y a plein de manières pos­sibles de faire de la science. Vous pouvez adhé­rer à des valeurs plus éli­tistes et car­rié­ristes, mais l’université, telle qu’elle est faite, est ouverte à autre chose », a dit celle qui répand tou­jours son mes­sage selon lequel une autre science est pos­sible.

Boutique de sciences

L’un des objec­tifs pour­sui­vis par la recherche-action par­ti­ci­pa­tive consiste à inclure les pré­oc­cu­pa­tions des non-scien­ti­fiques dans l’ordre du jour. C’est d’ailleurs dans cette optique que Florence Piron a aussi mis sur pied Accès savoirs. Cette bou­tique de sciences, créée à l’Université Laval en 2011 et opé­ra­tion­nelle depuis jan­vier 2013, permet à des asso­cia­tions, à des groupes de citoyens et à d’autres orga­nismes à but non lucra­tif, qui ont besoin de connais­sances ou de recherches appro­fon­dies, d’entrer en contact avec des étu­diants de tous les cycles uni­ver­si­taires. Ces der­niers répondent à la demande dans le cadre de leur for­ma­tion. Bien que ce ne soit pas tou­jours de la recherche scien­ti­fique à pro­pre­ment parler, deux demandes font en ce moment l’objet de thèses de doc­to­rat, a sou­li­gné Mme Piron.

Aux cri­tiques qui estiment que cette approche équi­vaut à jouer le même jeu que celui des entre­prises pri­vées en lais­sant les groupes de citoyens impo­ser leurs inté­rêts, Mme Piron rétorque qu’il s’agit jus­te­ment d’un contre­poids. « Ce sont des groupes qui n’ont pas de pou­voir dans la société et qui ne font pas assez d’argent pour embau­cher des cher­cheurs », a-t-elle jus­ti­fié.

De plus, la bou­tique de sciences « éveille les étu­diants au trans­fert de connais­sances et leur fait décou­vrir des réa­li­tés qu’ils n’auraient jamais soup­çon­nées ». De cette façon, celle qui se décrit comme « une grande démo­crate » voit dans ce projet une manière pour les citoyens d’orienter et d’influencer la science, plutôt que de lais­ser son ordre du jour entre les mains de « l’argent, du gou­ver­ne­ment ou de la curio­sité per­son­nelle du cher­cheur ».

Le Devoir, 5 octobre 2013

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