Valleyfield, mémoires et résistances

Arthur Manuel – Décoloniser le Canada

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 08 mai 2020

Montréal, Écosociété, 2018

En 1778, le capi­taine James Cook, un navi­ga­teur au ser­vice de l’Angleterre, a exploré la côte du Pacifique entre l’Oregon et l’Alaska. Sur cette base, le Royaume-Uni a pro­clamé sa sou­ve­rai­neté sur tout le bassin ver­sant d’une série de fleuves, posant les fon­de­ments de ce qui allait deve­nir la Colombie-Britannique. Ce fai­sant, les Britanniques se consi­dé­raient les conqué­rants légi­times de nom­breuses nations vivant tant sur la côte qu’à l’intérieur des terres. C’est le cas notam­ment de la nation Secwepemc, dont fait partie Arthur Manuel, auteur du remar­quable essai anti­co­lo­nial Unsettling Canada tra­duit par Écosociété. Le degré d’arrogance dans la pensée colo­niale appa­raît on ne peut plus clai­re­ment quand Manuel nous rap­pelle qu’à ce moment, aucun membre de sa nation n’avait jamais ren­con­tré un Européen et qu’ils igno­raient tout du voyage de Cook.

La prise en charge par le gou­ver­ne­ment Trudeau de l’oléoduc Trans Mountain en Colombie-Britannique consti­tue un exemple actuel de cette poli­tique colo­niale. Le tracé de cet oléo­duc tra­verse le ter­ri­toire de plu­sieurs nations autoch­tones (incluant les Secwepemc) dont la plu­part sont oppo­sées au projet. Ces nations n’ont jamais accepté d’être dépos­sé­dées de leur ter­ri­toire par le colo­nia­lisme bri­tan­nique ou par l’État cana­dien.

Dans son essai poli­tique et auto­bio­gra­phique, Arthur Manuel nous pré­sente com­ment son peuple et le mou­ve­ment autoch­tone en géné­ral ont résisté à des siècles de colo­nia­lisme et de néo­co­lo­nia­lisme. Il le fait dans un lan­gage clair et nuancé, tis­sant avec effi­ca­cité des élé­ments plus per­son­nels avec le contexte régio­nal, pan­ca­na­dien et même mon­dial.

Politiques d’assimilation

Jusqu’au début du XXe siècle, la poli­tique colo­niale cana­dienne visait expli­ci­te­ment l’assimilation com­plète des Autochtones et leur dis­pa­ri­tion en tant que nations. Duncan Campbell Scott, sur­in­ten­dant du minis­tère des Affaires indiennes (MAI) dans les années 1920, avait déclaré : « Je veux qu’il n’y ait pas un seul Indien au Canada qui n’ait été absorbé par L’État[1] ». À la suite des reven­di­ca­tions des vété­rans autoch­tones reve­nus de la Première Guerre mon­diale, le gou­ver­ne­ment fédé­ral avait inter­dit leurs orga­ni­sa­tions poli­tiques (1927) ainsi que leur recours aux tri­bu­naux. Les agents du MAI contrô­laient direc­te­ment les affaires des bandes. Plus tard, dans les années 1950 et 1960, on a connu une époque de contes­ta­tion légale et de réor­ga­ni­sa­tion menant notam­ment à l’obtention du droit de vote.

En 1969, le dépôt du Livre blanc du ministre Jean Chrétien a été un moment déci­sif. Il s’agissait, au nom de l’inclusion et du mul­ti­cul­tu­ra­lisme, d’une nou­velle ver­sion d’une poli­tique d’assimilation. Il pro­po­sait de mettre fin aux réserves et aux trai­tés et de trans­for­mer les gou­ver­ne­ments autoch­tones en muni­ci­pa­li­tés sous l’autorité des pro­vinces. Les Premières Nations deve­naient des groupes eth­niques parmi d’autres dans l’ensemble cana­dien. Leurs ter­ri­toires devaient être conver­tis en pro­prié­tés pri­vées afin de favo­ri­ser le « déve­lop­pe­ment ». Il va sans dire que les Premières Nations ont rejeté cette poli­tique avec force et presque una­ni­me­ment, ce qui fit ulti­me­ment dérailler le projet.

Depuis cette époque, l’objectif des gou­ver­ne­ments colo­niaux, tant au niveau fédé­ral que pro­vin­cial, a été de négo­cier une extinc­tion des droits ances­traux des peuples autoch­tones de manière à lever toute ambi­guïté sur la pro­priété des ter­ri­toires et ainsi de favo­ri­ser des pro­jets éco­no­miques extrac­ti­vistes ou tou­ris­tiques. On a pré­senté la Convention de la Baie-James de 1975 comme un exemple de traité. Les négo­cia­teurs Cris avaient accepté une entente pour 225 mil­lions de dol­lars sur 20 ans, soit l’équivalent de 18 dol­lars par semaine par per­sonne. Hydro-Québec a empo­ché des mil­liards depuis en exploi­tant un énorme ter­ri­toire. Mais pour les Autochtones, c’était plutôt un exemple de néo­co­lo­nia­lisme et une illus­tra­tion de la situa­tion de dépen­dance dans laquelle ils se trouvent tou­jours.

Pour obte­nir des conces­sions de leur part, la stra­té­gie des gou­ver­ne­ments colo­niaux dans la négo­cia­tion des trai­tés modernes consiste à s’appuyer sur la pau­vreté des Premières Nations, une pau­vreté causée par leur dépos­ses­sion. Cependant, très peu d’ententes ont été conclues depuis malgré cette pres­sion éco­no­mique énorme. Comme le sou­ligne Manuel, rien ne peut dis­soudre le lien entre le peuple et la terre.

Des auto­ri­tés colo­niales illé­gales

Un thème qui revient dans l’ensemble de l’ouvrage de Manuel est l’absence de res­pect des gou­ver­ne­ments colo­niaux pour les trai­tés signés et même pour leurs propres lois, incluant la consti­tu­tion cana­dienne et les juge­ments de la Cour suprême. Il donne l’exemple d’un traité conclu en 1862, à l’époque de la ruée vers l’or, entre la Colombie-Britannique et sa com­mu­nauté de Neskonlith. Ce traité ne sera jamais res­pecté. Les auto­ri­tés colo­niales ont conti­nué à dis­tri­buer gra­tui­te­ment des terres situées sur le ter­ri­toire iden­ti­fié dans le traité. Ils ont aussi accordé aux com­pa­gnies fores­tières des droits de coupe sur ce ter­ri­toire, sans consul­ta­tion ni com­pen­sa­tion. Graduellement, leur ter­ri­toire est passé d’un mil­lion d’acres à seule­ment 7000, en plus d’être mor­celé.

La recon­nais­sance des droits ances­traux com­porte un pro­blème : les cours elles-mêmes sont des ins­ti­tu­tions colo­niales. C’est ce qui explique la néces­sité de recou­rir à des ins­tances inter­na­tio­nales. Après des décen­nies d’organisation et de diplo­ma­tie, la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autoch­tones a fina­le­ment été adop­tée en 2007 malgré l’opposition de quatre pays : les États-Unis, le Canada, la Nouvelle-Zélande et l’Australie, comme par hasard, quatre anciennes colo­nies bri­tan­niques de peu­ple­ment. Malgré son ral­lie­ment offi­ciel par la suite, le Canada se situe tou­jours en vio­la­tion de presque tous les articles de cette décla­ra­tion.

La BC Treaty Commission tente de négo­cier de nou­veaux trai­tés depuis les années 1980. Après plus de 30 ans de pour­par­lers et 500 mil­lions de dol­lars en frais d’avocats, les nations impli­quées se retrouvent avec très peu d’ententes et beau­coup de dettes. Le prin­cipe est que le gou­ver­ne­ment fédé­ral prête aux nations par­ti­ci­pantes l’argent néces­saire à leur repré­sen­ta­tion avec comme pro­messe que le résul­tat de la négo­cia­tion leur don­nera assez de com­pen­sa­tions finan­cières pour cou­vrir ample­ment les coûts encou­rus. Mais pour ne pas avoir à rem­bour­ser la dette main­te­nant, il faut conti­nuer à négo­cier, même si on n’y croit plus. Une nation qui a voulu s’en déga­ger s’est retrou­vée mise en tutelle à cause de son inca­pa­cité à rem­bour­ser ! C’est l’équivalent colo­nia­liste du ser­vage pour dette.

Les Autochtones et la consti­tu­tion

La Loi consti­tu­tion­nelle de 1867 consti­tue un docu­ment colo­nial consa­crant la supré­ma­tie blanche. Les Indiens y sont pré­sen­tés comme un pro­blème dont doit s’occuper le gou­ver­ne­ment fédé­ral. On com­pren­dra que pour beau­coup d’Autochtones, le 150e anni­ver­saire de cette loi ne leur don­nait pas du tout le goût à la fête !

Les négo­cia­tions de 1981-1982 pour le rapa­trie­ment de la consti­tu­tion ont repré­senté pour les Autochtones une occa­sion de remettre en ques­tion le colo­nia­lisme et d’affirmer leurs droits. Une mobi­li­sa­tion mas­sive vers Ottawa et des repré­sen­ta­tions faites direc­te­ment à Londres et auprès des Nations unies visaient alors à empê­cher le fédé­ral et les pro­vinces de pro­cé­der sans leur consen­te­ment. La mobi­li­sa­tion a obtenu un mini­mum de recon­nais­sance dans l’article 35 de la nou­velle consti­tu­tion. Il n’en sor­tira cepen­dant aucun chan­ge­ment réel des poli­tiques gou­ver­ne­men­tales.

Arthur Manuel est décédé en 2017, peu de temps après avoir contri­bué à la conver­gence des orga­ni­sa­tions de lutte autoch­tones Defenders of the Land et Idle No More. Conscient des limites des orga­ni­sa­tions offi­cielles comme les conseils de bande, sou­vent en situa­tion de dépen­dance par rap­port aux auto­ri­tés néo­co­lo­niales, il fait res­sor­tir dans son ouvrage la néces­sité de mobi­li­sa­tions sor­tant du cadre des réserves et des struc­tures gou­ver­ne­men­tales.


  1. Traduction de : « I want to get rid of the Indian pro­blem. Our object is to conti­nue until there is not a single Indian in Canada that has not been absor­bed ».

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