Notes de lecture

Arnaud Theurillat-Cloutier, Printemps de force. Une histoire engagée du mouvement étudiant au Québec (1958-2013), Montréal, Lux, 2017

Par Mis en ligne le 04 octobre 2019

On atten­dait avec impa­tience la publi­ca­tion pro­mise il y a quelque temps par Arnaud Theurillat-Cloutier. Depuis la grève étu­diante de 2012, plu­sieurs contri­bu­tions por­tant sur le mou­ve­ment étu­diant ont été publiées, mais jusqu’ici une seule avait eu l’ambition de faire un por­trait global de l’histoire du mou­ve­ment étu­diant et elle était le fruit de l’un des détrac­teurs du Printemps érable, le pro­fes­seur d’histoire (à la retraite) Marc Simard. Cette fois, comme le titre le pré­cise, nous avons affaire à une his­toire enga­gée du mou­ve­ment, pensée et écrite par une per­sonne qui a milité dans les asso­cia­tions étu­diantes.

Theurillat-Cloutier nous livre, dans cette solide brique de 500 pages, une excel­lente syn­thèse his­to­rique. En fait, il s’agit de plus qu’un ouvrage sur le mou­ve­ment étu­diant. L’auteur en pro­fite pour faire un résumé de l’histoire poli­tique du Québec des 70 der­nières années et pré­sen­ter som­mai­re­ment l’évolution du sys­tème d’éducation qué­bé­cois.

L’ouvrage est consti­tué de six cha­pitres por­tant les grandes « ères » de l’histoire du mou­ve­ment social des étu­diants et des étu­diantes. L’auteur a non seule­ment consulté la docu­men­ta­tion pro­duite par le mou­ve­ment étu­diant, mais éga­le­ment la cou­ver­ture média­tique dont il a fait l’objet. Le tra­vail est éga­le­ment enri­chi d’entrevues accor­dées à l’auteur par cer­tains acteurs et actrices du mou­ve­ment.

Dans son intro­duc­tion, Theurillat-Cloutier met en place cer­tains concepts appro­priés à l’étude du mou­ve­ment étu­diant qué­bé­cois. Ainsi, il relate l’existence en son sein d’une dicho­to­mie entre une approche dite « com­ba­tive » et une autre dite de « concer­ta­tion ». À la fin de l’introduction cepen­dant, le lec­teur ou la lec­trice reste sur sa faim. Que cherche à démon­trer l’auteur ? Sa thèse aurait ainsi pu être plus clai­re­ment expri­mée.

Le pre­mier cha­pitre porte sur la nais­sance du mou­ve­ment étu­diant et son ins­crip­tion gra­duelle dans un cou­rant de chan­ge­ment social plutôt que de « diver­tis­se­ment ». Si les études supé­rieures sont réser­vées à l’élite de la société cana­dienne-fran­çaise, il faut recon­naître l’influence de la jeu­nesse étu­diante catho­lique (JEC) et du per­son­na­lisme chré­tien dans la tran­si­tion que vit le mou­ve­ment étu­diant.

Le deuxième cha­pitre porte sur l’organisation pro­pre­ment syn­di­cale du mou­ve­ment étu­diant. On note alors l’importance des jour­naux étu­diants dans le déve­lop­pe­ment du mili­tan­tisme. Naturellement, l’auteur rap­porte les élé­ments menant à la créa­tion de l’Union géné­rale des étu­diants du Québec (UGEQ), de la grève de 1968 et à la dis­so­lu­tion de celle-là en 1969. Theurillat-Cloutier décrit jus­te­ment le piège dans lequel les mili­tantes et les mili­tants sont tombés dans leur ana­lyse des résul­tats de 1968 dont « “l’échec” […] a mené tant à une radi­ca­li­sa­tion poli­tique qu’à une démo­bi­li­sa­tion étu­diante » (p. 77), ana­lyse dont on consta­tera mal­heu­reu­se­ment la récur­rence dans les années à venir.

Le cha­pitre 3 porte sur la nais­sance de l’Association natio­nale des étu­diants et étu­diantes du Québec (ANEEQ, fondée en 1975) autour de la grève contre les tests d’aptitude aux études uni­ver­si­taires (TAEU) et sur les prêts et bourses (1974). Il relate les débats qui animent l’ANEEQ durant la fin des années 1970, tout comme l’influence des groupes mar­xistes-léni­nistes au sein de l’organisation.

Le cha­pitre 4 s’intéresse à une période faste du mou­ve­ment étu­diant. L’auteur relate les débats entou­rant la scis­sion du Rassemblement des asso­cia­tions étu­diantes uni­ver­si­taires (RAEU) de l’ANEEQ et la créa­tion de la Fédération des asso­cia­tions étu­diantes col­lé­giales du Québec (FAECQ). Ces deux orga­ni­sa­tions vont concur­ren­cer l’ANEEQ durant le milieu des années 1980. Elles défen­daient une vision plus concer­ta­tion­niste ainsi que plus tech­no­cra­tique du mili­tan­tisme étu­diant. Elles reje­taient plus ou moins la mobi­li­sa­tion pour y sub­sti­tuer le lob­bying. Pour la FAECQ, « le temps des grèves est main­te­nant révolu » (p. 155). Toutefois, la grève étu­diante de 1986 contre le dégel des frais de sco­la­rité a démon­tré l’inefficacité de ces stra­té­gies, et ces orga­ni­sa­tions sont dis­soutes dans les mois qui suivent. Cette période est carac­té­ri­sée par l’adoption de la loi 32 por­tant sur la recon­nais­sance des asso­cia­tions étu­diantes. On com­prend, à la lumière de la loi 12 de 2012, les déchi­re­ments de l’ANEEQ quant à l’opportunité de cet enca­dre­ment ; il est main­te­nant dif­fi­cile de conce­voir des capa­ci­tés à s’organiser en dehors de cette légis­la­tion (p. 162). Le cha­pitre se conclut par l’analyse du débrayage de 1988 sur l’aide finan­cière aux études, dont l’interprétation est encore aujourd’hui l’objet de débat. Nous sommes en accord avec Theurillat-Cloutier lorsqu’il affirme que l’« ANEEQ a peut-être […] péché par excès de confiance […] » (p. 186).

Le cin­quième cha­pitre rend compte de la période hégé­mo­nique du cou­rant concer­ta­tion­niste du mou­ve­ment étu­diant avec la créa­tion de la Fédération étu­diante uni­ver­si­taire du Québec (FEUQ) et de la Fédération étu­diante col­lé­giale du Québec (FECQ) et leur place domi­nante à la suite de la dis­so­lu­tion de l’ANEEQ. Après les déchi­re­ments au sein de l’ANEEQ sur la ques­tion lin­guis­tique (le conseil cen­tral de l’organisation étant en déca­lage face aux asso­cia­tions membres) et l’incapacité du mou­ve­ment étu­diant à lutter contre le dégel des frais de sco­la­rité, l’ANEEQ est dis­soute autour de 1994. Le Mouvement pour le droit à l’éducation (MDE), né en 1995, a bien tenté de renouer avec une approche com­ba­tive, comme en témoigne la grève réus­sie de 1996 contre le dégel des frais de sco­la­rité. Cependant, cette orga­ni­sa­tion meurt en 2000 sous des pres­sions finan­cières et des cli­vages idéo­lo­giques pro­fonds. Le MDE a néan­moins nourri la cri­tique du néo­li­bé­ra­lisme et mis sur pied une struc­ture orga­ni­sa­tion­nelle par­ti­cu­liè­re­ment démo­cra­tique.

Le der­nier cha­pitre est le plus inté­res­sant de l’ouvrage. Il prend pour point de départ la nais­sance de l’Association pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante (ASSÉ) en 2001 dans le contexte du boy­cot­tage de la « taxe à l’échec » dans les cégeps et de la mobi­li­sa­tion contre le projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) promu lors du Sommet des Amériques à Québec en avril 2001. L’auteur rend éga­le­ment compte de la grève étu­diante de 2005 contre les com­pres­sions dans le régime d’aide finan­cière aux études. Face au dégel des frais de sco­la­rité de 2007, il faut consi­dé­rer que les mili­tantes et les mili­tants de l’ASSÉ, tout comme celles et ceux de l’ANEEQ en 1988, « semblent avoir été [pris] par un excès de volon­ta­risme ». L’échec de la mobi­li­sa­tion géné­rale en 2007 devant un gou­ver­ne­ment nou­vel­le­ment réélu (mais néan­moins mino­ri­taire) a enclen­ché une pro­fonde réflexion au sein de l’ASSÉ.

Il faut saluer le tra­vail d’Arnaud Theurillat-Cloutier dans sa des­crip­tion et son ana­lyse du fonc­tion­ne­ment de l’ASSÉ, de la mobi­li­sa­tion ratée contre le dégel des frais de sco­la­rité (2007) au déclen­che­ment de la grève de 2012. Ainsi, la dis­tinc­tion entre deux fac­tions au sein de l’ASSÉ, les « cri­ti­cistes » et les « prag­ma­tistes », nous permet de mieux saisir le fonc­tion­ne­ment de l’organisation, mais aussi le déploie­ment de celle-ci lors de la grève de 2012. Comme toute clas­si­fi­ca­tion binaire, celle-ci a ses limites, mais elle permet néan­moins de saisir l’ampleur des débats qui ont eu lieu au sein de l’organisation la plus com­ba­tive du mou­ve­ment étu­diant. Ainsi, la ten­dance prag­ma­tique a pu mettre en place une « stra­té­gie d’action média­tique com­ba­tive » (p. 297), opérer un « rap­pro­che­ment stra­té­gique avec les fédé­ra­tions étu­diantes » (p. 302) ainsi qu’un autre rap­pro­che­ment avec les groupes popu­laires et les cen­trales syn­di­cales. À l’opposé, la ten­dance cri­ti­ciste, menée par les mili­tantes et les mili­tants de Force étu­diante cri­tique, crai­gnait une « poten­tielle sépa­ra­tion entre l’exécutif et la base » (p. 312) et ainsi le risque d’éviction de la démo­cra­tie directe au sein de l’organisation (p. 313). Ce débat n’est pas sans rap­pe­ler les ten­sions qui exis­taient au moment de la dis­so­lu­tion du MDE au début des années 2000.

Pas moins de 75 pages sont consa­crées à la grève étu­diante de 2012, ce qui permet à l’auteur d’en faire un compte-rendu détaillé. Mais, ici aussi, les inter­pré­ta­tions à donner sont mul­tiples, variées et dépen­dantes des points de vue idéo­lo­giques. Theurillat-Cloutier a raison de men­tion­ner que tant la ten­dance prag­ma­tique que celle cri­ti­ciste ont contri­bué à l’issue de la mobi­li­sa­tion. Ainsi, la pre­mière a entre autres permis « l’élargissement du mou­ve­ment » (p. 383), la pro­pul­sion dans les médias d’un dis­cours à contre-cou­rant et la créa­tion d’alliances (p. 384). Les cri­ti­cistes ont de leur côté favo­risé l’affirmation d’un cou­rant affi­ni­taire créa­tif et agi comme garde-fou à l’encontre de la direc­tion de la CLASSE (Coalition large de l’ASSÉ) (p. 384). Quant au bilan à tirer de cette grève, il semble ici aussi que les prag­ma­tiques voient une vic­toire là où bien des cri­ti­cistes voient une défaite (p. 385). Dans une cer­taine mesure, on constate des simi­li­tudes avec les ana­lyses des grèves de1968 ou de 1988.

L’épilogue nous laisse sur une note pes­si­miste. La FEUQ a cédé la place à l’Union étu­diante du Québec (UEQ). L’aventure qu’a consti­tuée « Printemps 2015 » a affai­bli l’ASSÉ. On se demande aujourd’hui si le mou­ve­ment étu­diant qué­bé­cois pour­rait faire face à une attaque simi­laire à celle de 2012.

Il s’agit d’un très bon ouvrage qui permet de main­te­nir en vie et d’actualiser la mémoire du mou­ve­ment étu­diant. Cependant, on regrette le choix de mettre en fin de livre les réfé­rences (par ailleurs très abon­dantes – 76 pages), com­pli­quant la lec­ture. Aussi, lorsque vient le temps de publier un tel ouvrage, il est inévi­table de devoir « couper » comme de « tour­ner les coins ronds » sur cer­tains aspects de l’objet étudié. Or, même dans ce contexte, on s’explique mal les maigres quatre pages (154-155 et 316-317) accor­dées aux luttes fémi­nistes au sein du mou­ve­ment étu­diant. Espérons que d’autres auteur-e-s vien­dront com­bler cette lacune dans le futur.

Finalement, cette syn­thèse a sa place autant dans les biblio­thèques des ana­lystes des mou­ve­ments sociaux que dans celles des mili­tantes et des mili­tants.

Benoit Lacoursière


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