Après le 26 mars : Quelques idées d’ailleurs pour comprendre l’ADQ d’ici

Mis en ligne le 27 octobre 2007
mardi 23 octobre 2007, par François Cyr


http://​www​.pres​se​gauche​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​le989

Il n’y a sur­tout pas UNE expli­ca­tion passe-par­tout, une sorte de prêt -à -penser uni­ver­sel pour ana­ly­ser ce qui s’est passé lors de la der­nière élec­tion au Québec et, par­tant, de pres­sen­tir ce qui pour­rait sur­ve­nir afin d’esquisser quelques pers­pec­tives stra­té­giques pour notre famille poli­tique. Mais d’abord, il convient de dis­po­ser de quelques lieux com­muns.

Non il n’y a pas eu de tsu­nami aussi impré­vi­sible qu’irrépressible comme en témoigne la régu­lière pro­gres­sion de l’ADQ depuis sa pre­mière épreuve élec­to­rale de 1994 (6%) jusqu’à son score de 2007 ( 31 %). Dans l’intervalle de chaque consul­ta­tion élec­to­rale, l’ADQ aug­mente pra­ti­que­ment de moitié son score, soit 12% en 1998 et 18 % en 2003. Difficile aussi de parler de balayage, sur­tout si on retient comme indi­ca­teur le nombre de votant, ce qui nous appa­raît plus signi­fi­ca­tif que la repré­sen­ta­tion par­le­men­taire. Ainsi moins de 100,00 votes séparent l’ADQ du PQ et moins de 100, 000 séparent ce der­nier des libé­raux.

Cependant, si à l’échelle du vote popu­laire les trois partis sont nez à nez, cette élec­tion, remise dans son contexte his­to­rique, témoigne de deux choses : l’accélération de l’effritement du vote péquiste qui consti­tuait déjà le fait saillant de l’élection de 2003 (avec l’importance de l’abstentionnisme) et la dége­lée subi par le PLQ qui gou­ver­nera avec 33 % des voix et sans doute moins de 25 % du vote fran­co­phone. Sans pré­su­mer de sa lon­gé­vité, ce gou­ver­ne­ment aura de sérieux pro­blèmes de légi­ti­mité.

On a écrit beau­coup sur le cli­vage Montréal-région, sans nuance. Cette vision qui consiste à per­ce­voir en bloc le reste du Québec souffre de mont­réalo-cen­trisme et ne peut expli­quer la force de l’enracinement du PQ au Saguenay-Lac St Jean, en Abitibi et dans une moindre mesure en Gaspésie. Ces trois régions res­sources, en crise pro­fonde suite au pillage des richesses, sont les pre­mières vic­times de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rales et savent bien l’importance d’un État capable de faire mini­ma­le­ment contre­poids aux forces du marché. Le marché ? On a déjà donné.

Et si la montée de l’ADQ mar­quait un chan­ge­ment au sein des classes popu­laires (dans ses sec­teurs moins sco­la­ri­sés et peu syn­di­qués) par rap­port à l’État ?

C’est l’hypothèse du des­cen­seur social (Guibert et Mergier, 2007). Enquêtant en pro­fon­deur sur les com­por­te­ments, atti­tudes et opi­nions des classes popu­laires fran­çaises qui sou­tiennent la droite dure, voire l’extrême droite dans ce pays, ces deux auteurs expliquent que les milieux popu­laires sont sur­ex­po­sés aux crises de la société…Nettement moins diplô­més que les classes moyennes et supé­rieures, vivant la « diver­sité¨ de notre société, ils sont par­ti­cu­liè­re­ment tou­chés par le chô­mage, la pré­ca­rité et le temps par­tiel subi. Mais aussi par la délin­quance et par la violence…(p35)

L’ascenseur social n’est pas en panne, il tire vers le bas et l’État ne pro­tège plus mais il gère des ser­vices perçus comme de plus en plus coû­teux et de plus en plus inef­fi­caces en raison, notam­ment, de l’effet très réel du désen­ga­ge­ment des res­sources finan­cières de l’État. Lorsqu’un sala­rié qui trime dur et qui, comme tout le monde s’auto-définit comme un membre de la vaillante classe moyenne, se fait dire par d’innombrables déma­gogues de cirque depuis des décen­nies que l’État est la chasse-gardé d’une classe ins­truite de pri­vi­lé­giés syn­di­qués, ça finit par faire son effet.

Dans ce contexte, la dimen­sion for­te­ment pro­tes­ta­taire du vote adé­quiste prend tout son sens. On peut en mesu­rer la pleine valeur lorsque les idéo­logues de combat adé­quistes nous pré­sentent leur oeuvre ciné­ma­to­gra­phique L’Illusion tran­quille. (Joanne Marcotte, 2007) Tout y passe, à com­men­cer par ce repaire de pri­vi­lé­giés que repré­sente le mou­ve­ment syn­di­cal jusqu’à l’universalité de ce qui reste de pro­grammes sociaux. En pas­sant bien sûr par la ques­tion du gel des droit de sco­la­rité qui devien­dra sous peu la lutte sym­bole pré­fi­gu­rant du vrai rap­port de force, social celui-là, entre les lucides contre-révo­lu­tion­naires tran­quils et les forces pro­gres­sistes. Rappelons que ce projet de contre révo­lu­tion tran­quille amor­cée dans les car­tons du rap­port Gobeil (PLQ, 1986 ) a été ensuite laissé en jachère suite à l’opposition popu­laire et les réserves de Robert Bourassa. Les idées maî­tresses de ce rap­port, véri­table acte fon­da­teur de la réin­gé­né­rie et ancêtre idéo­lo­gique des lucides, ont été recy­clées par l’ADQ en pré­pa­ra­tion de la cam­pagne de 2003. Depuis, même si les aspects les plus outran­ciers (bon de l’éducation, impôt unique) ont été édul­co­rés par les stra­tèges du parti, l’essentiel demeure.

Mais la poli­tique, c’est aussi, hélas, affaire de per­cep­tions et d’émotions. Sur ce plan, cette modi­fi­ca­tion du rôle de l’État et de ses ges­tion­naires se déploie sou­vent dans la sphère du sym­bo­lique, de la repré­sen­ta­tion cultu­relle où les élites poli­tiques urbaines et édu­quées sont asso­ciées à un mode de vie en porte-à-faux avec les valeurs tra­di­tion­nelles. C’est la thèse du jour­na­liste amé­ri­cain Thomas Franck ( 2004) qui ana­lyse la montée en puis­sance du conser­va­tisme popu­liste dans un État où les classes popu­laires dis­po­saient pour­tant de très anciennes racines de gauche. Son ouvrage What’s the matter with Kansas ? décrit l’adhésion des classes popu­laires du Kansas au pro­gramme radi­ca­le­ment à droite des répu­bli­cains par le rejet de l’image éli­tiste, dandy asso­ciés des élites démo­crates de là-bas dans le loin­tain Washington peuplé de bureau­crates para­si­taires, ces têtes d’oeufs si loin des vrais affaires, celles du vrai monde…. Les répu­bli­cains, en jouant habi­le­ment sur toute une gamme d’images et d’émotions sont censés repré­sen­ter l’Amérique des gens ordi­naires, celle de la classe moyenne qui trime dur, qui ne triche pas et qui aspire à une vie de famille pai­sible et rangée. C’est là toute la force du popu­lisme et de ses images et sym­boles simples, raco­leurs et pro­fon­dé­ment déma­go­giques qui peuvent mener des mil­lions de per­sonnes à voter contre leurs propres inté­rêts socio-éco­no­miques les plus immé­diats.

Cette approche, ins­pi­rée de l’anthropologie poli­tique, c’est aussi celle de l’essayiste amé­ri­cain Joe Bageant qui explique dans Deer hun­ting with jesus : dis­patches from america’s class war que la droite répu­bli­caine amé­ri­caine a su hégé­mo­ni­ser l’univers sym­bo­lique des tra­vailleurs amé­ri­cains en voie d’appauvrissement. Comme le sou­ligne le jour­na­liste Nicolas Bérubé, com­men­tant l’ouvrage, cette hégé­mo­ni­sa­tion cultu­relle implique d’abord un pas­sage à vide du côté des médias. Presque jamais on n’y parle de la vie quo­ti­dienne de ces mil­lions de tra­vailleurs. ( La Presse 14 octobre 2007).

Au Québec, cette absence des classes sala­riées dans les médias est désor­mais une donné per­ma­nente de la vie poli­tique sauf lorsqu’il s’agit de casser du sucre sur les cols bleus ou les lock-outés sans coeur d’un cime­tière qui veulent tra­vailler quatre jours. Dans les médias qué­bé­cois, il y a des consom­ma­teurs, des contri­buables et depuis peu des citoyens mais jamais de tra­vailleurs, encore moins de classe des tra­vailleurs.

La question nationale. Encore la question nationale.

D’abord dans sa dimen­sion immé­diate c’est-à-dire iden­ti­taire. On s’est empressé de poin­ter du doigt la rhé­to­rique de l’ADQ dans le dos­sier des soi-disant accom­mo­de­ments rai­son­nables comme poten­tiel­le­ment xéno­phobes, sur­fant dan­ge­reu­se­ment sur le rejet de l’autre et témoi­gnant de ce sen­ti­ment réfrac­taire dont ferait preuve le Québec pro­fond à l’endroit des nou­veaux arri­vants. C’est peut être aller un peu vite en affaire même s’il ne fait aucun doute que le chef de ce parti joue dan­ge­reu­se­ment sur ce thème… Démoniser l’ADQ ne doit pas faire oublier que tous les cas où des inci­dents ont donnés lieu à des enflures média­tiques quel­que­fois gro­tesques on retrouve une dimen­sion reli­gieuse. Or le Québec est l’une des socié­tés du monde où le taux de pra­tique reli­gieuse a chuté le plus rapi­de­ment. Après les grandes vagues des années ’60 et ’70, le phé­no­mène s’approfondit . De 1989 à 2001, Statistique Canada (recen­se­ment 2001) note une chute de 13 % au Québec, éta­blis­sant à 25 % le taux géné­ral de pra­tique reli­gieuse alors qu’il était d’environ 75%.

Évidemment, l’ADQ a su, contrai­re­ment a ses adver­saires péquistes et libé­raux, exploi­ter habi­le­ment des réac­tions popu­laires. Mais son dis­cours a été d’autant plus effi­cace que les dif­fé­rents acteurs pro­gres­sistes, tant sur le plan social que poli­tique, ont peut-être tardé à expli­quer que la défense des droits indi­vi­duels à l’expression reli­gieuse doit s’arc-bouter sur l’affirmation sans équi­voque du carac­tère laïque des ins­ti­tu­tions publiques, de l’État et de ses agents afin que jamais la reli­gion des uns ne devienne (ou plutôt ne soit perçu) comme la loi de tous. Bref un État laïque pour une société plu­rielle.

Empressons-nous d’ajouter qu’il ne fait aucun doute que l’incroyable confu­sion qu’a révélé ce débat, dont l’émotivité témoigne bien de la pro­fon­deur iden­ti­fiée, peut donner lieu à de véri­tables débor­de­ments. Mais de là à cari­ca­tu­rer Dumont comme un Le Pen ou un Pat Robertson, il y a une marge.

L’autre dimen­sion du rap­port de l’ADQ à la ques­tion natio­nale ren­voie à la fois à son his­toire, à son acte fon­da­teur (le rap­port Allaire) et à la pierre angu­laire de son sub­strat idéo­lo­gique : l’autonomisme. Tout comme le PQ, l’ADQ est né en partie d’une scis­sion au sein du PLQ, le parti tra­di­tion­nel de la classe domi­nante au Québec. Tout comme le PQ, c’est autour de la ques­tion natio­nale que s’est écrit l’acte de nais­sance du nou­veau parti. Pour l’essentiel, le rap­port Allaire (Adopté par le PLQ 1992) pro­pose une dévo­lu­tion radi­cale des juri­dic­tions en faveur du Québec. Dès sa fon­da­tion (jan­vier 1994) l’ADQ pro­pose non seule­ment une remise en ques­tion des formes par­le­men­taires bri­tan­niques de repré­sen­ta­tion, en insis­tant sur des modes de démo­cra­tie directe, mais sug­gère aussi l’adoption d’une Constitution du Québec. À sa nais­sance, ce parti mani­feste déjà son obses­sion pour la ques­tion des finances publiques et surfe sur un dis­cours géné­ra­tion­nel autour de l’endettement. Mais il faudra attendre quelques années pour qu’il se dote d’un pro­gramme socio-éco­no­mique très for­te­ment marqué par le néo­li­bé­ra­lisme. Bien qu’identifié au camp du OUI en 1995, tout l’effort de l’ADQ sera de se mettre en phase avec la vague de reflux de la ques­tion natio­nale sui­vant la défaite du OUI au réfé­ren­dum. Viendra le dis­cours de Toronto, un acte com­plet de red­di­tion, (Canadian club, 23 sep­tembre 2002) alors que les son­dages dopaient ses espoirs de prendre le pou­voir. Le der­nier acte fut l’adoption par le Congrès de l’ADQ (mai 2006) de la pers­pec­tive auto­no­miste à la fois dans la tra­di­tion de Duplessis mais sur­tout celle de Robert Bourassa le véri­table mentor stra­té­gique de Mario Dumont.

L’analyse atten­tive du contenu poli­tique du dis­cours auto­no­miste de l’ADQ ren­voie à deux élé­ments : l’un fonc­tion­nel, l’autre sub­stan­tiel. Ce dis­cours découle d’abord d’une néces­sité poli­tique, celle induite par la pos­ture adé­quiste sur la scène poli­tique. Pratique, on ren­voie dos à dos les deux autres vec­teurs poli­tiques, les deux vieux partis, qui pro­posent qui le statu quo, qui la sépa­ra­tion. À cet impé­ra­tif de démar­ca­tion inhé­rent a tout parti poli­tique s’ajoute un élé­ment plus fon­da­men­tal. L’autonomisme est l’une des plus vieilles lunes du natio­na­lisme cana­diens fran­çais, puis qué­bé­cois. Un inva­riant idéo­lo­gique de notre his­toire. De Lafontaine à Dumont en pas­sant par Mercier, Duplessis et Pierre Marc Jonhson, il mise sur l’insécurité cultu­relle chro­nique des mino­ri­taires que nous res­tons, puisque tou­jours pro­vin­ciaux. Il s’appuie sur une répu­dia­tion de l’aventure radi­cale des patriotes comme celle plus moderne des indé­pen­dan­tiste d’aujourd’hui. En ce sens Mario Dumont met en marché ce vieux fond de com­merce d’insécurité.

Un substrat idéologique à contenu variable porté par un politicien très habile

Dans la besace idéo­lo­gique de l’ADQ gigote trois idées et une émo­tion , toutes à contenu (et inten­sité !) variable per­met­tant moultes inter­pré­ta­tions. Toutes sont éga­le­ment por­teuses d’une charge sym­bo­lique rela­ti­ve­ment lourde et d’une assez forte puis­sance d’évocation.

La classe moyenne

Nous avons exa­miné plu­sieurs docu­ments dis­tri­bués par l’ADQ lors de la cam­pagne élec­to­rale et consulté le pro­gramme du parti pour consta­ter que les pour­tours de cette mys­té­rieuse classe sociale sont rare­ment défi­nis. Il est sou­vent ques­tion de défendre, voir de pro­té­ger la classe moyenne. Un peu à la manière des popu­listes conser­va­teurs amé­ri­cains, on devine plutôt, au fil des lec­tures, qui est la classe moyenne dans l’imaginaire social de Mario Dumont. Il ne s’agit pas des plus pauvres, les assis­tés sociaux, qu’on veut ren­voyer au tra­vail. Ni des syn­di­qués qui sont habi­tuel­le­ment asso­ciés aux pri­vi­lé­giés, sur­tout ceux de l’État. Curieusement, on parle peu des riches dans la rhé­to­rique adé­quiste. La classe moyenne dans le dis­cours adé­quiste semble vivre en famille si l’on en croit l’importance des mots familles-de-la-classe-moyenne ! On ima­gine faci­le­ment le reste. Précarisé par les pres­sions du marché du tra­vail, oeu­vrant dans le privé, tra­vailleur plus auto­nome en rêve qu’en fait, assez blanc et évi­dem­ment jeune comme dans jeune-famille-de-la-classe-moyenne ! Il ne manque que le bun­ga­low en ban­lieue et la ton­deuse à gazon.

Plus sérieu­se­ment, on sait qu’en Amérique du Nord la classe moyenne est la classe d’accueil ima­gi­naire de pra­ti­que­ment toute la popu­la­tion. Un véri­table enfer concep­tuel pour les socio­logues qui cherchent à y com­prendre quelque chose. Une cer­ti­tude : dans l’univers adé­quiste la classe moyenne est ver­tueuse. Travaillante, hon­nête contri­buable, elle se révolte devant l’égoïsme des syn­di­qués, la gabe­gie du sec­teur public et l’incompétence des élites-poli­tique-coupés-du-vrai-monde. Peu de dif­fé­rence entre la classe moyenne qué­bé­coise selon l’évangile adé­quiste et sa jumelle amé­ri­caine selon le credo répu­bli­cain. Sauf qu’ici la classe moyenne semble moins pieuse que sa voi­sine amé­ri­caine ou alber­taine, moins homo­phobe et ne boit pas de la Coors mais du vin sans doute acheté à la SAQ pas encore pri­va­ti­sée. Ouf !

L’insécurité

Certes, le thème de l’insécurité fait géné­ra­le­ment partie du fond de com­merce idéo­lo­gique des partis de droite, la droite extrême en fai­sant l’un de ses prin­ci­paux che­vaux de bataille. L’ADQ ne fait pas excep­tion, comme en témoigne son insis­tance crois­sante à monter en épingle les ratés du sys­tème de libé­ra­tion condi­tion­nelle. Mais son propos à ce cha­pitre consiste à jouer dan­ge­reu­se­ment sur un autre registre de crainte : celui de l’Autre. Cette dérive pos­sible peut mener très loin. Elle a conduit par exemple un autre parti popu­liste de droite dans les très tolé­rants Pays-Bas à de dan­ge­reuses dérives. Le mou­ve­ment poli­tique de Pim Fortuyn s’est construit à la conjonc­tion du popu­lisme et de la xéno­pho­bie, sur­tout anti-musul­mane. Évidemment, l’ADQ n’en est pas là mais la conjonc­ture se prête à une évo­lu­tion en ce sens, sur­tout si les forces du pro­grès pour­suivent leur renon­cia­tion tacite à mener (encore…) le lutte pour la laï­cité et contre la xéno­pho­bie.

Mais c’est au cha­pitre de l’insécurité éco­no­mique et sociale que l’idéologie adé­quiste marque d’indiscutables succès. Nous avons déjà évoqué le malaise pro­fond qui touche les classes moyennes, dont des pans entiers vivent une situa­tion d’appauvrissement rela­tifs et qui sur­nagent sou­vent au moyen du sur­tra­vail. Ces sec­teurs de la popu­la­tion, empi­ri­que­ment, semblent très sen­sible au dis­cours lucide-adé­quiste sur la dette ; d’autant plus faci­le­ment qu’il est uni­la­té­ra­le­ment relayé par les grands médias. La dette, essen­tiel­le­ment décrite comme un far­deau, est non seule­ment un fac­teur d’appauvrissement col­lec­tif mais n’a béné­fi­cié qu’à un petit nombre au contour social et géné­ra­tion­nel précis : les syn­di­qués baby-boo­mers. Le mani­feste des soli­daires (2006) et les tra­vaux de Louis Gill (2007) ont ample­ment réfuté ces thèses. Nous n’y revien­drons pas. Soulignons tou­te­fois que dès son congrès de fon­da­tion et jusqu’à l’actuel débat sur le budget du Québec (avril 2007) l’ADQ a main­tenu que l’importance de la dette insé­cu­rise col­lec­ti­ve­ment le deve­nir du Québec et pré­ca­rise le destin social des jeunes géné­ra­tions lais­sées à elles-mêmes, n’ayant en héri­tage que cette très lourde hypo­thèque. Convenons que cette rhé­to­rique a connu un constant succès et contri­bue à expli­quer la percée de l’ADQ au sein des sec­teurs les plus inquiets des classes moyennes.

l’autonomie

Thème fourre-tout par excel­lence, il se conjugue à quatre niveaux. Celui, comme on l’a vu, qui ren­voie aux rap­ports Québec-État cana­dien. Mais aussi dans le cadre des rela­tions indi­vi­dus-société, entre­prise-État comme celui entre les régions et le pou­voir de l’État pro­vin­cial. Dis autre­ment, l’autonomisme, selon le contexte, signi­fie tantôt le natio­na­lisme tra­di­tion­nel, tantôt l’individualisme, tantôt le régio­na­lisme et enfin la libre entre­prise anti-éta­tique. Du néo­li­bé­ra­lisme de la plus belle eau qui s’habille d’une valeur appa­rem­ment inof­fen­sive sinon sym­pa­thique. Qui peut être contre l’autonomie ? Les mili­tants et mili­tantes de gauche, actifs sur le ter­rain lors de la der­nière cam­pagne élec­to­rale, ont pu consta­ter chaque jour la puis­sance ras­sem­bleuse, voire raco­leuse de ce thème, dont le floue intrin­sèque n’a d’égale que la puis­sance évo­ca­trice. Les racines du thème remontent très loin à l’aube du libé­ra­lisme clas­sique où l’État est inva­ria­ble­ment décrit comme liber­ti­cide. Le popu­lisme contem­po­rain y ajoute, le temps d’une émis­sion de radio, la néces­saire révolte contre une classe poli­tique jugée, dépen­sière, arro­gante, hau­taine et quel­que­fois cor­rom­pue.

La colère

Pas de poli­tique popu­liste sans émo­tion, beau­coup d’émotion. Derrière l’ADQ, il y a la colère. Certes on est loin, très loin des voci­fé­ra­tions mus­so­li­nienne et des bruits de bottes nazi. Attention à la confu­sion des genres. Dire que l’ADQ est popu­liste c’est comme dire qu’un arbre est fait en bois. Bon. Et après ? Nous avons dit la frus­tra­tion sociale, la pré­ca­rité éco­no­mique et le désar­roi cultu­rel. Il faut ajou­ter pour cer­tains la pro­fonde las­si­tude, pour d’autres la révolte devant cette per­cep­tion d’impuissance de la classe poli­tique à résoudre les pro­blèmes de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale tels que vécus dans une petite com­mu­nauté d’être humain. Il faut aussi dire l’effet cumulé de deux décen­nies de défaite syn­di­cales et sociales, les cen­taines de fer­me­ture d’entreprise. Il faut dire le pro­fond, très pro­fond désar­roi des jeunes devant des catas­trophes d’une ampleur inéga­lée comme le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, ou cet état de guerre per­pé­tuel dans lequel on cherche à nous enfer­mer. Il faut dire l’effet délé­tère dans la vie quo­ti­dienne de cette com­pé­ti­tion accrue entre les per­sonnes qui trans­forme les lieux de tra­vail en des zones d’extrême incon­fort. Et voilà qu’un jeune poli­ti­cien aussi habile que télé­gé­nique vient vous dire qu’il faut chas­ser les vieux partis….Bref l’ADQ a su cana­li­ser à son profit, c’est-à-dire au profit des puis­sants, la grogne popu­laire, assu­mant ainsi une fonc­tion de tribun popu­laire qu’une gauche trop inhi­bée de rec­ti­tude poli­tique, en crise de modèle et encore trop peu sûre d’elle-même a laissé en jachère. Alors faire de la sur­en­chère popu­liste de gauche au popu­lisme de droite ? Évidemment pas. Mais trou­ver le moyen de relayer dans la sphère publique le désar­roi, la grogne et quelque fois la révolte légi­time des per­sonnes sans voix, sans pou­voir et dotées de moins en moins de res­sources.

Bref…

Les der­nières élec­tions concré­tisent sur le ter­rain poli­tique une très impor­tante défaite sociale, idéo­lo­gique et natio­nale pour la gauche sociale dans son sens très large. Il faut en prendre acte sobre­ment et tirer immé­dia­te­ment les consé­quences pra­tiques et stra­té­giques qui s’imposent afin d’éviter la déroute du Québec que nous aimons : celui du pro­grès, de la jus­tice sociale, de la paix et de l’indépendance.

Nul mou­ve­ment social, nulle orga­ni­sa­tion, nul parti ne peut pré­tendre à lui seul résis­ter à cet axe néo­li­bé­ral en voie de conso­li­da­tion tant au Canada qu’au Québec. On a tous et toutes observé le prix des divi­sions entres les syn­di­cats, les orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires, les péquistes de gauche et QS, etc.

Ces divi­sions ne peuvent se dis­soudre par incan­ta­tion uni­taire mais par un lent tra­vail de conver­gence, de tri­co­tage et de modestes réa­li­sa­tions com­munes. Le Forum Social du Québec a été une pre­mière occa­sion de nous parler et de nous comp­ter. C’est cette voie qu’il faut expé­ri­men­ter me semble-t-il..

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