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Après la pandémie, l’urgence d’un plan pour la transition

Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 28 - Automne 2022

APRÈS LA PANDÉMIE[1]

Depuis deux ans, la pandémie de COVID-19 a pris beaucoup de place, à la fois dans nos vies, dans la sphère publique et dans l’action gouvernementale. Il y avait urgence; il fallait agir. On a d’ailleurs pu voir que, lorsqu’il y a un consensus politique, le gouvernement n’est pas impotent et les ressources collectives peuvent être rapidement mobilisées. Cette pandémie a néanmoins montré toute la fragilité de notre filet social. Pour assurer une sortie de crise solidaire, il est impératif de réparer ce filet social et de mettre en place de nouvelles structures pour prendre soin adéquatement les uns des autres. Par ailleurs, les enjeux environnementaux, temporairement mis en veilleuse alors que l’économie tournait au ralenti, ne sont pas disparus. C’est le grand défi planétaire de notre époque et, pour s’y attaquer, il faudra mettre tout le monde à contribution.

Pourtant, le gouvernement du Québec se contente d’une gestion à la petite semaine, bouchant quelques trous de temps à autre quand les fissures deviennent béantes. Alors que nous avons besoin d’une action d’envergure, cohérente et coordonnée, nous disposons plutôt de petites mesures ciblées et ponctuelles. Pire, nous avons un gouvernement davantage entiché des lubies d’un autre siècle, et qui, le plus sérieusement du monde, prétend qu’un projet comme le troisième lien à Québec est bon pour l’environnement.

Dans ce contexte, la gauche doit se démarquer en proposant un projet politique à la hauteur des défis de notre époque. Sans détour, nous devons mettre de l’avant qu’une transition écologique d’envergure doit être planifiée démocratiquement et non laissée aux seules « forces » du marché.

Trois éléments doivent être mis en lumière : le type de transformations devant être proposées, leur mode de financement et la manière de tirer notre épingle du jeu dans le présent contexte inflationniste.

Transformations structurelles

Pour en arriver à une économie québécoise au service des personnes dans le respect du contexte écologique, une modification fondamentale des bases sur lesquelles opère l’économie est nécessaire. On peut identifier trois catégories de transformations structurelles pour y arriver.

Premièrement, il faut aménager la société pour que toutes et tous y aient leur place et reçoivent les services dont ils ont besoin. Les dynamiques actuelles sur le marché de l’immobilier rendent l’accès à un logement décent à prix raisonnable de plus en plus difficile pour nombre de personnes. De plus, après des années de négligence et de laisser-aller, les services publics sont dans un piteux état, compromettant à la fois leur accès et leur qualité. Dans les deux cas, il faut un investissement massif et rapide pour redresser la barre : augmenter le nombre de logements en densifiant les zones urbaines d’une part et augmenter les ressources et la main-d’œuvre disponible en santé, en éducation et dans le milieu communautaire d’autre part.

En même temps, il faut modifier les règles sur lesquelles opère le marché immobilier. On doit resserrer le contrôle des loyers, par exemple, en donnant au Tribunal administratif du logement le pouvoir de décréter des hausses statutaires en fonction des caractéristiques des appartements et des rénovations effectuées, éventuellement modulables en cas de situation exceptionnelle. Ainsi, au lieu du système actuel où ce sont les locataires qui doivent contester les hausses qu’ils jugent abusives en regard des barèmes du Tribunal, ce nouveau système forcerait les propriétaires à faire eux-mêmes la démonstration que la hausse est inadéquate. On pourrait par ailleurs étendre le principe aux appartements où il y a changement de locataire, en établissant un registre de baux. Ainsi, à moins que le propriétaire soit en mesure de justifier une hausse, le même loyer devrait être demandé aux nouveaux locataires.

Deuxièmement, il faut amorcer sans tarder la transition écologique de l’économie afin de la rendre plus résiliente. Pour ce faire, c’est toute l’économie qu’il faudra, à terme, réorienter vers une production en adéquation avec le contexte environnemental, affranchie autant que possible de la dépendance actuelle aux filières de production mondialisées. À cette fin, il faudra se débarrasser des réflexes extractivistes pour cibler davantage des secteurs de transformation, moins dans un souci d’industrialisation comme fin en soi que dans une logique d’autonomie et de résilience. Dans un premier temps, il s’agira ainsi d’encourager les circuits courts et la production locale, notamment en matière d’agriculture et d’alimentation, tout en redonnant aux différentes régions et municipalités les leviers nécessaires pour effectuer des transformations économiques conséquentes. En d’autres termes, il faudra mobiliser les acteurs locaux tout en leur assurant des ressources suffisantes pour agir et en créant un contexte où les initiatives porteuses pourront être pérennes.

Graduellement, c’est toute la logique économique qui devra être modifiée. À l’organisation actuelle qui fait la part belle aux « forces » du marché pour l’orientation des ressources de la société, en fonction de critères de rentabilité financière, on devra substituer une gestion démocratique des processus économiques par les communautés concernées. L’intégration des enjeux économiques dans des processus décisionnels plus larges permettrait une prise en compte à la fois des aspects sociaux, environnementaux et de vitalité économique nécessaire afin d’assurer une transition écologique offrant de bonnes conditions de vie à toutes et à tous. En d’autres termes, plutôt que de laisser agir les « forces » du marché et d’essayer ensuite de corriger le tir les – nombreuses – fois où le résultat a des effets sociaux ou environnementaux délétères, l’économie pourrait être planifiée de manière démocratique, à différentes échelles en fonction des enjeux, pour qu’elle soit orientée vers l’atteinte des objectifs que nous nous fixerons collectivement.

C’est là le troisième élément central du projet politique : il faut réapprendre à revendiquer une expansion de nos droits démocratiques. Ces droits ne doivent pas seulement s’appliquer dans l’arène politique proprement dite, mais ils doivent également s’étendre à la sphère économique afin que nous ayons la capacité collective de décider ensemble de la direction à donner à notre société.

Une transition et des services publics, ça se finance

L’ampleur des défis auxquels nous faisons face exige de subordonner les considérations financières aux objectifs à atteindre. Il n’y a rien de responsable à maintenir un budget équilibré alors que les problèmes s’accumulent. Niveaux de dette et déficit ne doivent donc plus constituer des cibles en eux-mêmes, mais simplement une indication des ressources dont nous disposons pour amorcer la transformation vers une économie juste et résiliente. Bref, il faut revoir complètement la manière dont nos finances publiques sont pensées et construire un cadre financier qui permet d’orienter le Québec vers une trajectoire économique dynamique et pérenne sur le long terme.

L’obsession contemporaine pour le déficit public et la dette a quelque chose de risible, d’autant qu’on la suspend à loisir quand l’enjeu semble assez important, comme ce fut le cas pendant la pandémie[2]. Il faut néanmoins reconnaître certaines limites à l’action de l’État. Les ressources matérielles de toute société sont limitées et le nombre de personnes disponibles l’est également. La finance, elle, l’est beaucoup moins. Il s’agit donc d’examiner comment on peut organiser les structures financières pour que les personnes et les ressources puissent être mobilisées afin de mettre en œuvre les visées collectives.

De cette manière, si on doit emprunter pour investir en vue d’une transition écologique, il ne faudrait pas s’en empêcher sous prétexte que cela pénalise les générations futures. Celles-ci souhaitent probablement plus vivre dans un environnement sain que par l’équilibrage des comptes nationaux. Néanmoins, dans un contexte où le gouvernement québécois ne dispose pas d’une monnaie souveraine, les déficits peuvent effectivement devenir problématiques à terme. Par conséquent, le cadre fiscal peut représenter une bonne avenue pour s’assurer que chacun contribue à la hauteur de ses capacités. La timidité des gouvernements successifs à taxer adéquatement les entreprises et les plus riches a fortement contraint la capacité d’action de l’État. Diverses mesures pourraient concourir à rééquilibrer les choses, comme une taxe sur le patrimoine ou un réajustement des taxes corporatives pour les grandes entreprises, notamment en incluant des mesures d’écofiscalité.

De même, les paliers d’imposition doivent être adaptés pour les rendre plus progressifs et les gains en capitaux doivent être taxés à 100 %. De plus, les entreprises opérant au Québec et qui disposent présentement d’une vaste épargne doivent être mises à contribution. À la fin de 2021[3], les entreprises canadiennes détenaient plus de 800 milliards de dollars en dépôts et devises. Cette « surépargne » doit être utilisée pour autre chose que de la spéculation. C’est pourquoi il faut créer un programme afin que ces entreprises investissent cette épargne, notamment par des subventions conditionnelles à la réalisation de projets correspondant à certains objectifs sociaux et écologiques.

Finalement, le mandat de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) pourrait être modifié pour être en adéquation avec un projet réel de transition écologique. Il ne s’agirait plus simplement de viser un bon rendement, mais plutôt de favoriser le virage vert tout en maintenant le dynamisme de l’économie. En procédant de la sorte, il serait possible d’encourager les entreprises ancrées dans leur milieu et même, pourquoi pas, de privilégier les entreprises démocratiques de l’économie sociale. La CDPQ pourrait alors être utilisée à son plein potentiel et devenir le vaisseau amiral de la transition. Ainsi, on réorienterait les ressources dédiées à des projets peu porteurs vers d’autres permettant de bâtir une économie inclusive et résiliente.

Lié au processus de réappropriation démocratique de l’économie évoquée plus haut, on peut imaginer une mobilisation des ressources financières à l’échelle du Québec, puis une redistribution d’une partie importante de ces ressources aux communautés et aux régions, en fonction des projets et des besoins. Il s’agirait, dès lors, d’utiliser les leviers à la disposition de l’État tout en préservant et en encourageant l’autonomie et le dynamisme régional, et la solidarité entre les communautés. L’État se placerait ainsi dans une position de coordination, de soutien et d’accompagnement, se distinguant d’une approche interventionniste centralisée.

Inflation et main-d’œuvre

Un tel plan est-il réalisable dans le contexte actuel d’inflation et de taux peu élevé de chômage ? Tout à fait !

L’inflation, on le sait, vient principalement de l’extérieur, causée par une hausse du prix du pétrole et des difficultés dans les chaînes d’approvisionnement, un fait d’ailleurs admis par la Banque du Canada[4]. Cela renforce donc la nécessité de réduire la dépendance de l’économie québécoise aux énergies fossiles et aux filières de production mondialisées. En attendant, il faut aider les personnes qui sont au bas de l’échelle en indexant les prestations de manière régulière, en augmentant le salaire minimum et en rendant disponibles davantage de services publics gratuitement ou à prix modique. Plutôt que de simplement attendre que les autorités monétaires gèrent le problème, il faut aider les gens à y faire face.

C’est d’ailleurs probablement le mieux à faire à court terme. Dans la mesure où une grande partie de l’inflation vient d’ailleurs, on voit mal comment une hausse des taux d’intérêt de la part de la Banque du Canada, recette habituelle en cas d’inflation, pourrait régler la situation. Un impact négatif risque plutôt de se faire sentir sur les familles endettées, notamment pour celles qui verront le coût de leur hypothèque augmenter. Par ailleurs, les hausses de taux d’intérêt pourraient également causer un ralentissement économique, entraînant pertes d’emploi et hausse du chômage. Même en cas de diminution de l’inflation, les choses ne se seront pas améliorées pour celles et ceux qui auront perdu leur source de revenus. De plus, si la hausse du chômage est importante, elle pourra nuire aux efforts de négociation des travailleuses et des travailleurs. Les salaires ne suivant pas l’inflation, une telle situation viendrait davantage compliquer les choses. Bref, plutôt que d’utiliser, par réflexe, les vieilles recettes, nous devrions plutôt nous appliquer à transformer l’économie pour être moins sujets aux aléas économiques internationaux, tout en aidant les gens à passer au travers dans l’intérim.

Au-delà des dynamiques internationales, une portion de la hausse du coût de la vie est tout de même imputable au secteur de l’immobilier, ce qui est davantage du ressort du gouvernement québécois. On peut s’y attaquer par le biais d’un programme de construction de logements, dans le cadre d’un projet de densification des zones d’habitation. Une politique plus ferme de contrôle des loyers telle qu’évoquée plus haut, combinée à diverses mesures pour limiter la spéculation dans le secteur et d’un meilleur encadrement des locations à court terme, devrait contribuer à modérer la spirale des prix dans le secteur.

En ce qui concerne la main-d’œuvre, une bonification des ressources allouées aux services publics devrait permettre d’amenuiser les enjeux actuels en améliorant les conditions de travail. Il y aurait alors moins de surmenage, de congés de maladie ou d’absentéisme. Une telle mesure contribuerait également à diminuer le roulement de personnel. Par ailleurs, en modifiant les priorités d’investissement pour le Québec, on réorienterait à la fois les ressources financières et la main-d’œuvre prévues pour certains projets vers d’autres projets. Par exemple, pour en revenir au troisième lien, les ouvriers employés à creuser un éventuel tunnel sous le fleuve Saint-Laurent dans la région de Québec pourraient être mobilisés pour la construction d’infrastructures de transport collectif.

Par ailleurs, le Québec pourrait également bénéficier grandement de meilleures pratiques en matière d’immigration. D’une part, on peut favoriser l’inclusion des immigrantes et immigrants par une amélioration des services d’accueil et de francisation, et ce, dans toutes les régions du Québec. D’autre part, il reste encore beaucoup de travail à faire pour une reconnaissance adéquate des diplômes. Plus généralement, une posture d’ouverture et d’accueil facilitera la venue de personnes qui pourront se joindre au mouvement collectif de transformation économique.

Conclusion

La transition ne se fera pas seule. Elle doit être pensée, débattue, planifiée et mise en place avec le concours du plus grand éventail possible d’acteurs. Elle doit devenir la priorité numéro un de tout gouvernement, sans quoi les années à venir nous imposeront des changements brutaux et autoritaires.

Pour y arriver, il faudra arriver à se projeter au-delà de l’ordinaire du système économique actuel pour instaurer un ensemble de pratiques tournées vers la satisfaction des besoins des individus dans le respect de l’environnement. Ce faisant, il faudra également se départir des principes de gestion associés à cet ordinaire ; il ne s’agit plus de régler un budget d’une année à l’autre, de faire quelques ajustements à la marge, mais bien d’effectuer un virage fondamental. L’ensemble de la collectivité doit être mobilisé et avoir tout l’espace nécessaire pour s’exprimer.

Dans cette reconfiguration économique, le défi tient donc à une redéfinition de la conception d’une saine gestion des leviers économiques. Il n’est ni raisonnable ni souhaitable d’atteindre des cibles financières une année après l’autre en hypothéquant l’environnement. En même temps, il n’est pas utile non plus de dilapider les ressources dont nous disposons à poursuivre des objectifs irréalisables. Il faut donc assurer une gestion serrée, mais dans une perspective de transformation économique et sociale à court terme. Plus nous attendrons, plus la cible s’éloignera et la transition sera difficile.

Mais si au contraire nous retroussons nos manches et débutons dès maintenant, nous pouvons y parvenir. Dans la mesure où les processus économiques se verdiront, se démocratiseront, et que nous redéfinirons notre rapport au monde, nous nous rapprocherons d’une économie au service de la collectivité. Il ne tient qu’à nous de la faire advenir.

Par Mathieu Dufour, professeur d’économie à l’Université du Québec en Outaouais.


NOTES

  1. Ce texte s’inspire d’une présentation au colloque Après la pandémie : austérité, relance ou transition ?, colloque en ligne organisé par l’École d’innovation sociale Élisabeth-Bruyère de l’Université Saint-Paul (Ottawa) les 16 et 17 février 2022.
  2. Cela dit, selon les données du gouvernement du Québec, malgré les déficits encourus pendant la pandémie, la dette brute québécoise en proportion du PIB n’avait pas atteint à la fin de l’exercice 2020-2021 le niveau de 2016-2017. Il y a amplement de marge de ce côté en cas de besoin.
  3. Julia Posca, En un graphique : la surépargne des entreprises pendant la pandémie, Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, janvier 2022.
  4. Anaïs Brasier, « La Banque du Canada augmente son taux directeur d’un demi-point », Radio-Canada, 1er juin 2022.

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