Après la débâcle

Par Mis en ligne le 05 mai 2011

Le 2 mai aura marqué une vic­toire stra­té­gique impor­tante pour les domi­nants au Canada. Cette vic­toire a deux dimen­sions inter-reliées. La pre­mière vic­toire est l’avènement au pou­voir d’un gou­ver­ne­ment car­ré­ment à droite, à la fois néo­li­bé­ral et néo­con­ser­va­teur. La deuxième vic­toire est la défaite stra­té­gique du projet natio­na­liste qué­bé­cois sous l’hégémonie du Bloc et du PQ. Dans un cas comme dans l’autre, ces vic­toires sont stra­té­giques, de longue durée, et reflètent des contra­dic­tions struc­tu­relles, sys­té­miques, et pas seule­ment un « effet de conjonc­ture » tem­po­raire ou acci­den­tel.

Le projet néo­li­bé­ral /​néoconservateur au pou­voir

Dans un sens, on peut repro­cher à Harper bien des choses sauf sa fran­chise. Depuis son pas­sage à l’Alliance jusqu’à main­te­nant, il a été égal à lui-même. Son projet est rien de moins que le déman­tè­le­ment de ce qui reste des poli­tiques key­né­siennes au Canada, en ligne sur ce qui s’est fait (depuis trente ans) aux États-Unis et en Grande-Bretagne. À cela bien sûr s’ajoute la pers­pec­tive néo­con­ser­va­trice qui est celle de la « guerre sans fin » contre les « bar­bares », ceux de l’extérieur (Arabes, Chinois, Russes, dans la lignée du pape des néo­con­ser­va­teurs états-uniens Samuel Huntingdon), ceux de l’intérieur (dis­si­dents, gais, fémi­nistes, sans-papier, syn­di­ca­listes, éco­lo­gistes, etc.). Harper pour enga­ger cette lutte déter­mi­née dis­pose d’une base sociale rela­ti­ve­ment cohé­rente, de plus en plus sûre d’elle. On y retrouve les prin­ci­pales fac­tions de la bour­geoi­sie, sur­tout des sec­teurs « mon­tants » dans la finance et les res­sources (ce que j’ai déjà appelé l’ « axe Toronto-Calgary »). Il y a aussi une partie des classes moyennes ascen­dantes, dans le sec­teur privé essen­tiel­le­ment, et qui est de plus en plus repré­sen­ta­tive de la « nou­velle immi­gra­tion » (qu’on retrouve à Toronto et Vancouver sur­tout). Mais Harper a éga­le­ment une base « popu­laire », sur­tout parmi les « gens ordi­naires » des pro­vinces de l’ouest et d’ailleurs, qui voient son projet comme la « revenge » contre le cœur his­to­rique et domi­nant (Toronto-Ottawa-Montréal).

Cohérence et déter­mi­na­tion

Au cœur de cette alliance, et c’est ce qui lui donne de la pro­fon­deur, il y a un projet « idéo­lo­gique » rela­ti­ve­ment orga­nisé : l’individualisme pos­ses­sif pri­maire du genre états-unien, le fon­da­men­ta­lisme chré­tien (éga­le­ment importé des USA), ainsi qu’une vision rigo­riste, pola­ri­sante, cri­mi­na­li­sante de la société, ce qui débouche sur un concept d’État à la fois poli­cier (contre la dis­si­dence) et « lais­ser-faire » (« libé­rant » la « main invi­sible » du marché. Certes en tout et pour tout, ce projet ne compte que sur 25-30% de la popu­la­tion cana­dienne (et moins de 10% au Québec !). Mais cette arith­mé­tique défaillante est com­pen­sée par la cohé­rence, l’organisation et la déter­mi­na­tion du projet, ce qui va de pair bien sûr avec l’incohérence, la désor­ga­ni­sa­tion et la pas­si­vité de l’opposition. Cette oppo­si­tion, c’est prin­ci­pa­le­ment celle du PLC, le grand parti « his­to­rique « des domi­nants cana­diens, qui a gou­verné pen­dant l’essentiel des 100 der­nières années.

La crise pro­lon­gée du PLC

Le PLC, iden­ti­fié au « nation-buil­ding » et au « state-buil­ding » du ving­tième siècle, a pu le faire sur­tout après 1945 dans le cadre des poli­tiques key­né­siennes. Les « vrais » domi­nants étaient satis­faits, ce key­né­sia­nisme per­met­tait l’accumulation. Les classes moyennes et une partie des classes popu­laires y trou­vaient leur avan­tage, via les acquis au niveau social et sala­rial. Mais au tour­nant des années 1980, ce grand com­pro­mis s’est érodé. Les domi­nants ont éla­boré un autre « modèle » d’accumulation (le néo­li­bé­ra­lisme). Le PLC, qui garan­tis­sait et éla­bo­rait le « grand com­pro­mis » s’est affaissé. Cette éro­sion a été d’autant plus rapide que le PLC malgré les sima­grées de Pierre Trudeau n’a pu « dis­ci­pli­ner » le peuple qué­bé­cois. Sa domi­na­tion s’est affai­blie au point où aujourd’hui, ce parti n’a plus de base sociale cohé­rente. Il est entré dans ce qui est sans doute une très longue crise.

La défaite du Bloc

Tel qu’affirmé plus haut, l’autre grande vic­toire de Harper est la défaite du Bloc. De son ampleur, c’est une défaite stra­té­gique, une sorte de knock-out tech­nique. On ne se relève pas de cela faci­le­ment. Et de tout mettre sur la mau­vaise cam­pagne de Gilles Duceppe ne peut tout expli­quer. Si le Bloc survit, il devra passer plu­sieurs années dans une sorte de rôle mar­gi­nal. Plus pro­ba­ble­ment, le Bloc va se dis­lo­quer et ses prin­ci­paux élé­ments vont se replier sur le PQ. Mais le PQ éga­le­ment est frappé, sans être « knock-outé ». Le projet d’État sou­ve­rain « ni-gauche-ni-droite » bat de l’aile. Un peu comme celui du PLQ au niveau cana­dien. Les domi­nants (Québec inc) ne sont pas trop inté­res­sés. Les domi­nés hésitent, car le projet dilué ne semble pas être en mesure de réel­le­ment entra­ver les assauts du néo­li­bé­ra­lisme. Pour le moment, la direc­tion du PQ est un peu pani­quée. L’horizon semble très incer­tain. Le projet « lucide » de François Legault pour­rait être relancé, avec son faux air de « vieux-nou­veau ». Aller à droite serait ten­tant, mais il pour­rait s’avérer que sur ce ter­rain, les élec­teurs vont pré­fé­rer appuyer un projet mieux défini. Quant à aller à gauche, il semble que c’est au-dessus des forces de l’élite natio­na­liste, n’en déplaise au der­nier carré des Syndicalistes pour un Québec libre.

Le NPD est-il le gagnant ?

En appa­rence dans cette débâcle, il y a un gros gagnant et c’est évi­dem­ment Jack Layton et le NPD. Se retrou­ver avec deux fois plus dépu­tés, balayer le Québec d’un bout à l’autre, deve­nir l’opposition offi­cielle ne sont pas de banals accom­plis­se­ments. Pourtant, la situa­tion n’est peut-être pas si glo­rieuse pour Jack. À un pre­mier niveau, le NPD sera la seule oppo­si­tion à Ottawa dans une ambiance tota­le­ment domi­née par Harper. On aura beau chia­ler, il est pré­vi­sible que les Conservateurs pro­cèdent sans com­pro­mis ni pitié. Au bout d’un temps, les gens qui ont voté pour le NPD risquent d’être déçus. Deuxièmement, en exa­mi­nant plus atten­ti­ve­ment le balayage orange, on se rend compte que Jack a réussi de surfer sur une vague arc-en-ciel, de la gauche à la droite. En effet, la popu­la­tion qué­bé­coise n’a pas voté NPD parce que c’était un « parti de gauche », prin­ci­pa­le­ment, mais pour mani­fes­ter un rejet, non seule­ment de Harper, non seule­ment du PLC, mais aussi du Bloc. C’est pour cette raison que le NPD a balayé les régions conser­va­trices (le centre du Québec), tout en gagnant l’ouest (élec­teurs du PLC) et la région métro­po­li­taine de Montréal (plus à gauche). La vic­toire de Jack, c’est un triple refus, et non une vague de gauche.

Avenir incer­tain

Assez rapi­de­ment, cette réa­lité va rat­tra­per le NPD. Par ailleurs, Jack a tenu lors de sa cam­pagne un double dis­cours, l’un des­tiné au Québec (fédé­ra­lisme asy­mé­trique, appui à la nation qué­bé­coise), l’autre des­tiné au Canada anglais (pas de chan­ge­ment ni d’intérêt pour la ques­tion consti­tu­tion­nelle). En fai­sant cam­pagne pour les « familles », en évi­tant les débats de fonds, le NPD a gagné beau­coup de votes, mais cette situa­tion est fra­gile. Certes, l’histoire n’est pas ter­mi­née. D’autant plus que la nou­velle dépu­ta­tion du NPD, majo­ri­tai­re­ment du Québec, repré­sente en bonne partie des sen­si­bi­li­tés mili­tantes, en appé­tit de vrais chan­ge­ments. Reste à voir com­ment ces jeunes et moins jeunes syn­di­ca­listes, fémi­nistes, éco­lo­gistes et alter­mon­dia­listes pour­ront négo­cier leur espace dans la « machine » d’un parti qui s’est pas­sa­ble­ment recen­tré ces der­nières années.

Impacts pré­vi­sibles

Devant une telle confi­gu­ra­tion, il est pro­bable que les assauts de Harper contre les classes popu­laires et contre les mou­ve­ments sociaux soient assez directs et vio­lents. La fonc­tion publique est une cible immé­diate et on le verra dans les négo­cia­tions qui s’annoncent très dures avec les Postiers, qui dis­posent d’une des meilleures orga­ni­sa­tions syn­di­cales et qui devraient avoir les capa­ci­tés de livrer une belle bataille. Néanmoins, on pour­rait s’attendre à plu­sieurs mau­vaises nou­velles en cas­cades dans le sens de la dimi­nu­tion des trans­ferts de péréqua­tion (un non-sens selon Harper), du déman­tè­le­ment de l’État-providence, de la mili­ta­ri­sa­tion a outrance, etc. Tout cela va faire mal. Sur le plan poli­tique, le dépla­ce­ment de l’échiquier entraî­nera le centre (PLC, PLQ, PQ) vers la droite, lais­sant plus de place aux divers pro­jets conser­va­teurs, sous divers labels (PC, ADQ, ini­tia­tive de F. Legault). Devant le gou­ver­ne­ment (Charest) le plus impo­pu­laire de l’histoire du Québec, le PQ pour­rait se retrou­ver dans une mau­vaise pos­ture.

Construire un nou­veau bloc social pour le chan­ge­ment

Dans toute crise on le sait, il y a des oppor­tu­ni­tés. Les frac­tures qui s’ouvrent dans le sys­tème laissent de l’espace pour des pro­jets alter­na­tifs, comme celui de Québec soli­daire. Mais si et seule­ment si ces pro­jets peuvent arti­cu­ler une vision ample, inclu­sive, « hégé­mo­nique » dans le sens noble du terme. Il y a peut-être un fac­teur faci­li­tant. Il n’y a plus de « gauche » ins­ti­tu­tion­nelle si on peut dire. Le NPD, le PQ éga­le­ment, ne peuvent plus expri­mer un projet de gauche, en som­brant, au mieux, dans le social-libé­ra­lisme (à la Tony Blair), ou au pire, en se recons­ti­tuant comme centre-centre, comme l’ont fait des sociaux-démo­crates en Europe (Italie, France) ou d’autres for­ma­tions cen­tristes (les Démocrates aux États-Unis). Face au déclin (ter­mi­nal à mon avis) de cette « gauche » ins­ti­tu­tion­nelle, il y a beau­coup d’espace pour mettre en place une vaste coa­li­tion arc-en-ciel qui réus­sisse à s’ancrer dans les classes popu­laires et moyennes (la majo­rité de la popu­la­tion), qui puisse orga­ni­ser la résis­tance et une recons­truc­tion popu­laire et démo­cra­tique autour des enjeux fon­da­men­taux.

Les commentaires sont fermés.