Après Dakar

Par Mis en ligne le 27 janvier 2011

À quelques semaines de la pro­chaine édi­tion du FSM, les cama­rades séné­ga­lais et afri­cains semblent en train de fina­li­ser un excellent pro­gramme qui per­met­tra aux mou­ve­ments sociaux du monde entier d’aller plus loin et de se fami­lia­ri­ser davan­tage avec la pro­blé­ma­tique afri­caine. Nul doute que ce deuxième FSM en Afrique sera un succès.

Entre-temps, les débats conti­nuent sur les défis du FSM comme espace et dyna­mique pour faire avan­cer les luttes d’émancipation des mou­ve­ments sociaux dans le monde.

Les « pre­miers âges » du FSM

Né en 2001 à Porto Alegre, le FSM a été au départ marqué par la for­mi­dable avan­cée des mou­ve­ments et des luttes sociales en Amérique latine. Les réseaux et réseaux de réseaux à l’œuvre depuis long­temps ont cap­turé une grande partie de l’espace poli­tique et social. Ils ont miné et dans une large mesure bloqué le projet de réin­gé­nie­rie néo­li­bé­ral mis en place dans les années 1980 (le soi-disant « Consensus de Washington»).

Les mou­ve­ments ont arra­ché des vic­toires par­tielles mais dures sur les poli­tiques sociales et par­tiel­le­ment défait les pré­da­tions et les pri­va­ti­sa­tions impo­sées par les domi­nants. Ils ont sur­tout pris l’initiative, créé de nou­velles iden­ti­tés, de nou­velles valeurs, de nou­veaux pro­jets. Ils ont forcé une nou­velle arti­cu­la­tion au niveau poli­tique en inven­tant des partis/​coalitions d’un type inédit.

Certes aujourd’hui, cette bataille est loin d’être ter­mi­née. Mais on peut dire que le FSM a été un des outils impor­tants dans cette montée des luttes, même si les avan­cées ont été plus miti­gées ailleurs qu’en Amérique latine.

Par la suite, le FSM a « migré » dans l’espace en s’ouvrant à d’autres dyna­miques. On constate par exemple qu’en 2010 (préa­la­ble­ment donc au FSM de 2011), il y a eu des Forums sociaux sur l’éducation (Palestine), sur les migra­tions (Belgique), sur la sécu­rité ali­men­taire (Niger), sur la réforme agraire (Équateur), sur la crise (Mexique).

Des Forums natio­naux d’envergure ont eu lieu aux États-Unis, en Turquie, en Zambie, au Nigeria, en Égypte, au Brésil, en Mauritanie, au Maroc (la liste est très par­tielle). Une quan­tité phé­no­mé­nale d’interactions, d’élaborations de stra­té­gies, de docu­ments, de pla­ni­fi­ca­tions stra­té­giques est en mou­ve­ment impli­quant au-delà de 500 000 per­sonnes et des mil­liers de mouvements.

Au-delà de l’aspect quan­ti­ta­tif, cette dyna­mique a retissé des liens dis­ten­dus par la dis­lo­ca­tion des gauches des périodes anté­rieures et l’étiolement du projet de trans­for­ma­tion qui avait porté pen­dant long­temps la ban­nière du socia­lisme et de la social-démocratie.

Le fil rouge

Dans cette pro­li­fé­ra­tion inédite (lar­ge­ment igno­rée des grands médias), la parole est prise par « en bas», sans ordre du jour pré­éta­bli, sans orga­ni­sa­tion cen­tra­li­sée, sans porte-parole auto­pro­clamé, et tout cela avec des res­sources et des bud­gets ridi­cules qui pro­viennent de plus en plus des par­ti­ci­pants eux-mêmes et non de sub­ven­tions des ONG.

Et pour­tant au-delà des appa­rences, un fil rouge ras­semble tout cela. La cri­tique du capi­ta­lisme « réel­le­ment exis­tant » est omni­pré­sente, non seule­ment dans ses mani­fes­ta­tions concrètes (la crise finan­cière, la dette, la crise du sec­teur public, les des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales, les guerres, etc.), mais dans sa sub­stance. Voici un sys­tème, basé sur une sorte d’individualisme pos­ses­sif abso­lu­ment des­truc­teur, qui mène l’humanité à sa perte.

On peut argu­men­ter sur les formes, la tem­po­ra­lité, la gra­vité de telle ou telle crise, mais il y a une convic­tion, très lar­ge­ment par­ta­gée, que le capi­ta­lisme contem­po­rain (le néo­li­bé­ra­lisme) doit être com­battu et éven­tuel­le­ment, rem­placé. Ce n’est quand même pas rien, quelques années à peine après le dis­cours triom­pha­liste des intel­lec­tuels de ser­vice et des poli­ti­ciens inféo­dés et qui pré­di­saient, les uns la « fin de l’histoire » et les autres, la « vic­toire défi­ni­tive » du capi­ta­lisme et du libéralisme.

Voilà donc où nous en sommes rendus. Bien sûr, on pourra, et on devra, appro­fon­dir cette cri­tique du capi­ta­lisme « réel­le­ment exis­tant » encore plu­sieurs années, mais per­met­tons-nous d’affirmer que ce n’est pas sur cela que le pro­ces­sus du FSM pourra main­te­nant avan­cer, car les mou­ve­ments, qui sont à la base de la chose, ne sont plus là : on n’en est plus à l’époque de diag­nos­ti­quer, mais de vaincre.

Il faut regar­der cette ques­tion du « vaincre » avec beau­coup d’attention, car c’est jus­te­ment là où les avan­cées du FSM peuvent achop­per. Vaincre signi­fie plu­sieurs choses à la fois simples et com­pli­quées. Au pre­mier degré, il faut vaincre le sys­tème en place pour servir les domi­nants, sys­tème struc­turé autour de l’État et d’un cer­tain nombre de dis­po­si­tifs indis­pen­sables de la domi­na­tion (les ins­tru­ments de la « sécu­rité » -celle des domi­nants évi­dem­ment-, les appa­reils idéo­lo­giques y com­pris les grands médias, etc.).

Certains de nos cama­rades, en Amérique latine notam­ment, ont entamé cette tâche, qui n’est pas ter­mi­née cepen­dant. En effet, la cap­ta­tion des hau­teurs de l’État est une étape, impor­tante, mais elle est en même limi­tée dans la marche de l’émancipation. On le sait, le pou­voir n’est pas un « lieu», un « palais d’hiver à saisir», mais un rap­port de forces construit par des luttes de classes com­plexes. mou­vantes, changeantes.

Ailleurs, des contes­ta­tions des régimes sont très fortes, notam­ment en France, en Italie et ailleurs. Autrement, on sent une lente mais sys­té­ma­tique accu­mu­la­tion de forces, expri­mant le ras-le-bol géné­ra­lisé face à des élites qui sont en train de perdre l’hégémonie (en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, par exemple).

Guerre de posi­tion à la Gramsci, longue marche à tra­vers d’innombrables tran­chées réelles et sym­bo­liques, vic­toires par­tielles (tou­jours remises en ques­tion), bref, une confron­ta­tion épui­sante qui par­fois débouche, par­fois se heurte à un mur. Alors se (re)pose la ques­tion : com­ment fran­chir l’étape « décisive » ?

La ques­tion maudite

Il y a déjà quelques années qu’un nou­veau débat stra­té­gique est entamé sur la ques­tion. Les pro­po­si­tions pro­vo­cantes des Zapatistes (prendre le pou­voir « par en bas » en se tenant loin de l’État) ont eu leur valeur, en met­tant l’emphase sur le sur­gis­se­ment de mobi­li­sa­tions et la construc­tion d’alternatives au niveau local.

Rétroactivement, on constate davan­tage les limites du labo­ra­toire mexi­cain dans le sens où les domi­nants, déployant toutes les res­sources de l’État, ont pu contour­ner et conte­nir l’insurrection pay­sanne et autochtone.

De l’autre côté, les mou­ve­ments ont énor­mé­ment appris des coa­li­tions arc-en-ciel qui ont consti­tué de nou­veaux gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes au Brésil, en Bolivie, en Équateur, au Venezuela et ailleurs.

Rétroactivement, on constate que les capa­ci­tés de trans­for­ma­tion en pro­fon­deur des ins­ti­tu­tions « à l’intérieur des ins­ti­tu­tions » si on peut dire ont éga­le­ment des limites.

Dans l’une comme dans l’autre pro­po­si­tion, il faut tenir compte de la tem­po­ra­lité, de la longue et lente accu­mu­la­tion des forces. L’hégémonie est en train de chan­ger de camp, mais le pro­ces­sus vient seule­ment d’être amorcé (dix ans, c’est comme dix secondes).

Aussi, faut-il le rap­pe­ler, chaque pro­ces­sus est sin­gu­lier, unique, marqué par l’histoire et l’intervention des acteurs, qui ne sont jamais les mêmes, et qui ne sont pas de simples « rouages » de struc­tures et de sys­tèmes dominants.

De nou­veaux débats

Pendant long­temps, le FSM a pris soin de se défi­nir comme espace et non comme lieu de déci­sions, ce qui avait l’avantage d’inclure tout le monde au moment où la majo­rité des mou­ve­ments s’interrogeait et avan­çait des hypo­thèses dans la cri­tique du capi­ta­lisme réel­le­ment existant.

Ceci avait un énorme avan­tage par rap­port aux tra­di­tions anté­rieures où des cen­tra­li­sa­tions exces­sives et arti­fi­cielles avaient eu pour effet de clore des débats et de créer de fausses dicho­to­mies (on pense notam­ment à la Deuxième et à la Troisième Internationales). Dans ce sens, on com­pare davan­tage le FSM à la Première Internationale lorsque les lignes de démar­ca­tion entre les divers cou­rants poli­tiques et idéo­lo­giques qui tra­ver­saient les mou­ve­ments et partis de l’époque étaient ambi­guës et flottantes.

Mais aujourd’hui les temps ont changé. La ques­tion du pou­voir inter­pelle et force tout le monde, y com­pris les mou­ve­ments, à sortir des sen­tiers battus. Ce qui ne veut pas dire que le FSM doit deve­nir le « quar­tier géné­ral » d’un mou­ve­ment mon­dial et doit « pres­crire » ce qu’il faut et ne faut pas faire !

Aussi, les débats actuels et à venir doivent être libé­rés d’une cer­taine fausse gêne à poser les ques­tions dif­fi­ciles. Et pour cela, il faut faire sauter cer­tains « verrous ».

Par exemple, il faut en finir avec cette pseudo dis­tinc­tion entre mou­ve­ments sociaux « apo­li­tiques » et partis « poli­ti­ciens » et qui excluait, en théo­rie plus qu’en pra­tique, les partis des déli­bé­ra­tions du FSM. Aujourd’hui mou­ve­ments comme partis de gauche sont des acteurs sociaux et poli­tiques. Ils sont sur un pied d’égalité pour éla­bo­rer et penser les stra­té­gies d’émancipation.

D’autre part, la dis­tinc­tion plutôt arti­fi­cielle entre l’«espace » des mou­ve­ments sociaux et l’«espace » poli­tique doit éga­le­ment être sur­mon­tée. Un mou­ve­ment local qui s’occupe de sauver l’environnement est inexo­ra­ble­ment investi dans la lutte poli­tique. À l’inverse, de vastes coa­li­tions poli­tiques qui veulent pro­mou­voir des chan­ge­ments à l’échelle natio­nale sont sans valeur si elles ne peuvent agir au niveau local, à la base.

On voit donc un peu par­tout de nou­velles réa­li­tés hybrides, où mou­ve­ments et partis, luttes locales et glo­bales, enjeux poli­tiques et sociaux, se mêlent et se com­binent dans des pro­ces­sus complexes.

Stratégies et alliances

Nous vivons donc une période à la fois périlleuse et exal­tante. Les domi­nants dis­posent d’énormes outils de des­truc­tion mas­sive, tant sur le plan mili­taire que sur le plan intel­lec­tuel. Mais cette force est appa­rente, minée de l’intérieur. L’arrogance des domi­nants, qui glisse et dérape dans une cer­taine voyou­cra­tie, pour­rait les faire tré­bu­cher. On a vu cela dans l’histoire, ce qui a débou­ché sur des crises épouvantables.

D’autre part, les domi­nés sont orga­ni­sés comme jamais aupa­ra­vant, mais leur force reste sou­vent dor­mante, quelque peu pas­sive (il y a heu­reu­se­ment des excep­tions). La capa­cité de blo­cage se tra­duit rare­ment en une capa­cité de captation.

Dans une large mesure, cette pas­si­vité est culti­vée par un puis­sant appa­reil orga­nisé autour d’institutions (qui viennent par­fois des luttes pas­sées sous la forme de partis social-démo­crates, de grands syn­di­cats et de mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale), et dont le mandat est de pré­ser­ver, tout en l’améliorant, le statu quo. Les « cadres et com­pé­tents » qui dominent ces ins­ti­tu­tions sont déchi­rés : d’une part, leur cœur est avec le projet d’émancipation sociale ; d’autre part, ils sont pour le main­tien des ins­ti­tu­tions et des avan­tages maté­riels qui en découlent pour eux.

En face d’eux, des nou­veaux acteurs, hybrides, radi­ca­li­sés, inno­va­teurs, « glo­caux», encore hési­tants, tâton­nants. Ils cherchent des « expli­ca­tions», en revi­si­tant les hypo­thèses des « ancêtres», mais sans la « reli­gio­sité » des mou­ve­ments antérieurs.

Ils ont des pra­tiques qui insistent sur la démo­cra­tie au sens radi­cal du mot. Ils refusent les fausses « subor­di­na­tions » des luttes »secon­daires » et mettent de l’avant les tra­di­tion­nels « subal­ternes » qu’ils soient femmes, jeunes, immi­grants, autoch­tones, mais sans en faire des fétiches et des « por­teurs » de l’historicité. Bref, ils cherchent, sans trop savoir com­ment, à dépas­ser cet éter­nel débat, celui entre « réforme » et »révo­lu­tion ».

La « leçon » bolivienne

La porte de sortie, comme les cama­rades boli­viens sont en train d’expérimenter, est de recons­ti­tuer une grande alliance arc-en-ciel, réunis­sant les « anciens » et les « nou­veaux » mou­ve­ments, en foca­li­sant sur le cœur de la chose : com­ment ren­for­cer le mou­ve­ment pour la trans­for­ma­tion sociale, au-delà de ses batailles par­tielles, au-delà de ses clivages ?

Car en Bolivie, ce n’est pas tel­le­ment la redis­tri­bu­tion des res­sources éner­gé­tiques qui est au centre du débat. Pas plus que l’amélioration des ser­vices édu­ca­tifs et sociaux. C’est fon­da­men­ta­le­ment la ques­tion du pou­voir. C’est la ques­tion d’un pou­voir consti­tuant, hégé­mo­nisé par les subal­ternes (au plu­riel), capable de manœu­vrer, de déjouer les adver­saires, d’élargir l’alliance pour la trans­for­ma­tion sociale et de trans­for­mer la société.

Une œuvre tita­nesque, qui est bien au-delà de l’élection d’Évo Morales et de ses com­pa­gnons du MAS, les­quels ont quand même le mérite de savoir la place (modeste) qui leur revient, à côté des forces insur­gées dans l’Altiplano ou les plaines humides du Chapare.

À Dakar et après Dakar, ce sont les inter­pel­la­tions qui vont surgir devant les mou­ve­ments. Une patiente recons­truc­tion du projet d’émancipation est en cours, tout en sachant, que les mou­ve­ments ne sont pas sur une « page blanche», mais sur une page qui a été écrite et réécrite de nom­breuses fois.

Ceci ne veut certes pas dire qu’il faut « oublier » les enjeux immé­diats et impo­sés par l’arrogance des domi­nants (la « guerre sans fin», la ges­tion « néo-néo­li­bé­rale » de la crise, la des­truc­tion de l’environnement), ce qui exige des réponses et des stra­té­gies immé­diates, et donc de vastes alliances. Avec patience et déter­mi­na­tion, le mou­ve­ment va donc avan­cer et poser la pers­pec­tive incon­tour­nable : VAINCRE !

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