Apprendre d’Haïti

Mis en ligne le 14 mars 2010

par Ignacio Ramonet

Même si elle semble « natu­relle », aucune catas­trophe n’est natu­relle. Un séisme d’intensité iden­tique pro­voque plus de vic­times dans un pays appau­vri que dans un autre riche et déve­loppé. Ainsi, le récent trem­ble­ment de terre d’Haïti, de magni­tude 7,0 dans l’échelle de Richter, a tué plus de cent mille per­sonnes, tandis que celui de Honshu, au Japon, sur­venu il y a six mois, et d’intensité égale (7,1), n’a causé qu’un mort et un blessé…

« Les pays les plus pauvres et ceux qui connaissent des pro­blèmes de gou­ver­nance sont plus expo­sés aux risques natu­rels que les autres », confirme un récent rap­port des Nations unies [1]. Dans une même ville frap­pée par une catas­trophe, l’impact humain est fort dif­fé­rent selon les carac­té­ris­tiques sociales des quar­tiers. A Port-au-Prince, le séisme a sur­tout détruit les zones déla­brées du centre ville où s’entassaient des familles modestes. En revanche, les fau­bourgs pri­vi­lé­giés – et plus résis­tants -, où réside la bour­geoi­sie métisse com­mer­çante, ont à peine souf­fert.

Face à l’adversité, il n’y a pas non plus d’égalité entre les pauvres eux-mêmes. La Croix rouge inter­na­tio­nale affirme que, en cas de désastre, « les femmes, les han­di­ca­pés, les vieillards et les mino­ri­tés eth­niques ou reli­gieuses, sont plus sanc­tion­nés que le reste des pauvres [2]. »

Ceci étant, même si un pays n’est pas riche, il peut se doter d’une poli­tique effi­cace de pré­ven­tion des catas­trophes. Il est alors en mesure de sauver de nom­breuses vies humaines. Exemple : en août 2008, le cyclone Gustav, le plus violent du der­nier demi-siècle, s’est abattu sur la Caraïbe avec des vents de 340 kilomètres/​heure. En Haïti, il tua 66 per­sonnes. En revanche, à Cuba, grâce à l’organisation pré­ven­tive des citoyens, il n’y eut aucune vic­time…

Haïti est-il un pays pauvre ? En vérité, il n’y a pas de pays pauvres ; mais des « pays appau­vris ». Ce n’est pas la même chose. Vers la fin du XVIIIe siècle, Haïti était la « Perle des Antilles » et four­nis­sait 60% du café et 75% du sucre que consom­mait l’Europe. De cette fabu­leuse richesse cepen­dant, ne pro­fi­taient que les quelque 50.000 colons blancs, et pas les plus de 500.000 esclaves noirs qui la pro­dui­saient.

Au nom des nobles idéaux de la Révolution fran­çaise, ces esclaves – guidés par Toussaint Louverture, le « Spartacus noir » -, se révol­tèrent en 1791. Napoléon envoya une expé­di­tion de 43.000 vété­rans. La guerre dura treize ans. Les insur­gés l’emportèrent. Ce fut la pre­mière guerre raciale anti­co­lo­niale, et l’unique rébel­lion d’esclaves qui abou­tit à la créa­tion d’un Etat sou­ve­rain.

Le 1er jan­vier 1804, Haïti pro­clama son indé­pen­dance. Elle résonna comme un coup de tonerre dans tout le conti­nent amé­ri­cain. Deux décen­nies avant le reste de l’Amérique latine, les esclaves noirs démon­traient, par leur propre lutte et sans l’aide de qui­conque, que les colo­ni­sés pou­vaient conqué­rir leur liberté. L’Afro-Amérique émer­geait sur la scène poli­tique inter­na­tio­nale.

Mais le « mau­vais exemple » d’Haïti – comme le qua­li­fia le pré­sident des Etats-Unis, Thomas Jefferson – ter­ri­fia les puis­sances qui conti­nuaient de pra­ti­quer l’esclavage. On ne le lui par­donna pas. Aucun Etat ne recon­nut son indé­pen­dance. Nul n’aida cette nou­velle République noire, cau­che­mar du colo­nia­lisme blanc. Aujourd’hui encore, la vieille ter­reur demeure. Le télé­van­gé­liste amé­ri­cain Pat Robertson ne vient-il de décla­rer : » Ce séisme a tué des mil­liers de per­sonnes parce que les esclaves d’Haïti firent un pacte avec le diable pour obte­nir leur liberté [3] » ?

Le nouvel Etat indé­pen­dant fut boy­cotté durant des décen­nies dans le but de « reclure la peste » dans ce seul pays. En raison des pénu­ries, les guerres civiles se mul­ti­plièrent et dévas­tèrent le ter­ri­toire. La néces­saire étape de construc­tion d’un Etat-nation fut perdue. Institutionnellement, malgré la très grande qua­lité de ses nom­breux intel­lec­tuels, le pays se retrouva en panne, fai­sant du sur place, bloqué.

Puis vint le temps de l’occupation par les Etats-Unis, qui dura de 1915 à 1934. Et de la guerre de résis­tance. Le héros de la rébel­lion, Charlemagne Péralte, fut cru­ci­fié par les marines, cloué à la porte d’une église… Washington finit par céder Haïti à de nou­veaux dic­ta­teurs, parmi les­quels : « Papa Doc » Duvalier, l’un des plus des­po­tiques.

Dans les années 1970, la République noire jouis­sait encore de la sou­ve­rai­neté ali­men­taire. Ses agri­cul­teurs pro­dui­saient 90% de la nour­ri­ture consom­mée par la popu­la­tion. Mais le Plan Reagan-Bush, imposé par Washington, l’obligea à sup­pri­mer les droits de douane sur l’importation de riz, base de l’alimentation locale et prin­ci­pale pro­duc­tion de son agri­cul­ture. Le riz amé­ri­cain, moins cher en raison des fortes sub­ven­tions ver­sées par Washington, inonda le com­merce haï­tien. Ruinés, des mil­liers de pay­sans durent émi­grer en masse et s’entasser dans la capi­tale, où le séisme vient de les rat­tra­per…

La seule expé­rience de gou­ver­ne­ment démo­cra­tique fut celle de Jean-Bertrand Aristide, élu à deux reprises à la pré­si­dence (1994-1996 et 2001-2004). Mais ses propres erreurs et la pres­sion de Washington le pous­sèrent à l’exil. Depuis, Haïti se trouve sous tutelle de l’ONU et d’un conglo­mé­rat d’ONG inter­na­tio­nales. Le gou­ver­ne­ment de René Préval a été sys­té­ma­ti­que­ment privé de ses moyens d’action. C’est pour­quoi il est absurde de lui repro­cher son impuis­sance devant le désastre. Il y a long­temps que l’ensemble du sec­teur public a été déman­telé et ses prin­ci­pales acti­vi­tés trans­fé­rées au sec­teur privé quand elles étaient ren­tables, ou aux ONG lorsqu’elles ne l’étaient pas. Avant même de deve­nir le « ground zero » de la pla­nète, Haïti était déjà le cas le plus fla­grant de « colo­nia­lisme huma­ni­taire ». La tra­gé­die actuelle va ren­for­cer sa dépen­dance. Et par consé­quent les résis­tances. Le « capi­ta­lisme de choc » y trouve une nou­velle occa­sion – au nom de l’efficacité – de récla­mer la pri­va­ti­sa­tion inté­grale de toutes les acti­vi­tés éco­no­miques et com­mer­ciales liées à la recons­truc­tion.

Les Etats-Unis sont en pre­mière ligne, avec leurs forces armées déployées en une offen­sive huma­ni­taire de grande enver­gure. Conséquence sans doute d’un géné­reux désir de porter secours. Mais aussi d’indiscutables inté­rêts géo­po­li­tiques. Washington pré­fère inon­der d’aide Haïti que voir ses côtes inon­dées par des dizaines de mil­liers de « boat people » haï­tiens. Au fond, il s’agit tou­jours de la même vieille han­tise : « reclure la peste »…

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Notes

[1] Risques et pau­vreté dans un climat en évo­lu­tion. Investir aujourd’hui pour des len­de­mains plus sûrs, ONU, New York, mai 2009. [2] Rapport Mondial sur les désastres 2009, Croix Rouge Internationale, Genève, juillet 2009. [3] Christian Broadcasting Network, 14 jan­vier 2010.

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