Apprendre à naviguer jusqu’au bout

Les défis derrière la mobilisation sociale des étudiants

Par Mis en ligne le 28 mars 2012

« Il faut être rameur avant de tenir le gou­ver­nail, avoir gardé la proue et observé les vents avant de gou­ver­ner soi-même le navire. »
— Aristophane

Les étu­diants uti­lisent le climat poli­tique. Ils ont montré qu’il était pos­sible de faire défer­ler une « marée humaine » sur le centre-ville de Montréal (Devoir, 23 mars). D’un côté, ils pro­fitent du vent de l’indignation mon­diale, alors que de l’autre, ils doivent conti­nuer d’inscrire leur mou­ve­ment dans le temps qué­bé­cois actuel. Le succès de leur prin­temps intem­pes­tif repo­sera sur leur capa­cité à orga­ni­ser d’autres vagues de mani­fes­ta­tions afin de ne pas voir la pres­sion qui s’exerce sur le gou­ver­ne­ment dis­pa­raître. Leur vic­toire est loin d’être « assu­rée », contrai­re­ment au point de vue exprimé par Philippe Dumesnil (La presse, 25 mars), car l’aventure poli­tique change sou­vent, au gré de la saison mais aussi de ce qui naît avec l’actualité, à savoir des faits divers impré­vi­sibles issus de plu­sieurs cycles qui ne se pon­dèrent pas et qui ne se maî­trisent pas faci­le­ment. La réa­lité poli­tique est fort dif­fi­cile à pré­dire, car ce sys­tème est trop com­plexe, voilà ce qui la rap­proche tel­le­ment de la météo­ro­lo­gie. Dans ces deux domaines, les hommes doivent apprendre avec le temps qu’il fait. Cela dit, reve­nons au prin­temps des étu­diants qué­bé­cois et effets de la grande marée du 22 mars derniers.

Du cycle de la marée

Ceux qui étu­dient la mer savent que la marée haute répond à la néces­sité d’un cycle qui la dépasse. De même en poli­tique : il importe, quand on pro­teste dans le temps, de ne pas se retrou­ver déphasé ou déporté de l’actualité, c’est-à-dire exclus du temps poli­tique qui nous englobe. Le temps de repos doit servir au retour de la marée et non à sa dis­pa­ri­tion. L’énergie est là, elle ne doit pas être perdue. Contrairement aux infir­mières qui a avaient fait plier les genoux du gou­ver­ne­ment Bouchard à l’été 1999 et qui avait erré ensuite en votant une « trêve » qui allait les conduire à la défaite, les étu­diants ne doivent pas ralen­tir, jouer le contre­temps, car cela pour­rait causer leur perte. Même si le retour de la vague n’est pas encore per­cep­tible, la force mobi­li­sa­trice doit demeu­rer active et savoir s’abriter dans le temps poli­tique. Quant on ana­lyse le nombre d’activités pré­vues cette semaine, on peut croire que les asso­cia­tions étu­diantes l’ont bien com­pris. Mais gagne­ront-elles leur lutte concer­tée et créa­tive contre la hausse des droits de sco­la­rité ? Répondre à cette ques­tion hypo­thé­tique implique encore une com­pré­hen­sion fine des défis qu’implique toute mobi­li­sa­tion sociale. Allons-y d’un rapide coup d’œil.

Combattre l’inertie, l’essoufflement et la fatigue politique

Les défis ou les risques pré­vi­sibles der­rière tout mou­ve­ment social orga­nisé sont en gros l’inertie, l’essoufflement et la fatigue.

L’inertie, de manière géné­rale, désigne la résis­tance au chan­ge­ment. Pour com­battre l’inertie natu­relle, les étu­diants devront se relayer dans les acti­vi­tés et avoir à l’esprit que tout mou­ve­ment implique une contre­par­tie, un retour, un ressac. L’un des effets de la « marée » du 22 mars peut être un goût pour le repos, l’arrêt. Mais cet arrêt aura pour effet d’engendrer la dif­fi­culté de relan­cer le mou­ve­ment aussi bien que l’essoufflement.

L’essoufflement cor­res­pond au manque d’air frais. L’inertie et l’essoufflement vont dès lors de pairs. Pour garder le corps social dis­posé et éner­gique, il convient de bouger, de faire des work out régu­liers et d’en infor­mer les médias – qui sont les baro­mètres de la météo poli­tique – car ceux-ci par­ti­cipent tou­jours à l’ambiance géné­rale en relayant l’information. Les étu­diants, s’ils veulent gagner leur lutte, ne doivent pas s’aliéner les médias parce que ce sont eux, les ins­tances de média­tion, qui servent de caisses de réson­nance et d’amplificateurs des causes sociales. S’il n’est pas utile d’ailleurs de mobi­li­ser tous les étu­diants en per­ma­nence, on uti­li­sera cer­taines facul­tés ou écoles iso­lées pen­dant le creux de vague de manière à garder le rythme et assu­rer le renou­vel­le­ment de l’implication. Tout est ques­tion d’énergie. Les lea­ders étu­diants, aver­tis du concept de météo poli­tique, veille­ront à ce que les acti­vi­tés à venir cadrent dans le sys­tème météo, que la cha­leur ne se dis­perse pas trop et que l’entrée d’air soit assu­rée afin de ne pas engen­drer de fatigue politique.

La fatigue poli­tique, elle, se pro­duit lorsqu’une popu­la­tion, épui­sée de lutter, se croit enfin en sécu­rité. Il s’agit d’une des cartes maî­tresses dans le jeu du gou­ver­ne­ment libé­ral. Ce phé­no­mène res­semble à la rési­gna­tion et crée un cou­rant de retour très subtil, une perte de puis­sance qui peut être fatale. Comme nous l’enseigne la psy­cho­lo­gie, la las­si­tude et la mono­to­nie guettent toute acti­vité qui exige la force et la créa­ti­vité, y com­pris et sur­tout les vagues de mani­fes­ta­tions. La fatigue a pour effet per­vers d’engendrer sou­vent la divi­sion au sein même du mou­ve­ment car ceux qui sont fati­gués s’en prennent alors aux éner­giques, les lea­ders, qui deviennent alors des enne­mis ou des traîtres. La fatigue entraîne alors la démo­bi­li­sa­tion. Afin d’éviter cette fatigue poli­tique – elle est pré­vi­sible parce qu’elle appar­tient à un cyclique – on pla­ni­fiera l’agenda poli­tique dans le but d’y demeuré inclus.

Occupation de l’agenda politique

Le pou­voir poli­tique réside dans la capa­cité à déci­der, dans cer­taines limites, du temps qu’il fait et du temps qu’il fera. Il se réa­lise dans l’atmosphère qui condi­tionne l’agir des hommes. Ceux qui luttent doivent pro­fi­ter du temps qu’il fait, comme c’est le cas dans le moment, sinon pro­duire eux-mêmes l’ambiance néces­saire à la com­pré­hen­sion de leur action. S’ils veulent déjouer le pas­sage à vide (le ressac de toute marée) et garder la forme, ils devront occu­per le calen­drier. Ils réus­si­ront ce tour de force, dans notre monde dit indi­vi­dua­liste, en actua­li­sant leur slo­gans créa­tifs et en répé­tant des performances.

De la parole aux actes – l’actualisation des slogans

Les étu­diants pro­fi­te­ront du cycle en orga­ni­sant des acti­vi­tés qui s’inscrivent dans le temps. Ils ont écrit par exemple sur leurs pan­cartes que « Beauchamp est dans le champ ». Si c’est le cas, il serait per­ti­nent d’organiser des bat­tues sur les rives du Richelieu afin de retrou­ver la ministre qui est, dit-on, dans le champ. Ce fai­sant, les étu­diants auraient aussi le mérite de mon­trer que, contrai­re­ment aux libé­raux au pou­voir, ils sont allé voir les sinis­trés des inon­da­tions de 2011 et qu’ils ont à cœur, encore aujourd’hui, les inté­rêts de cette popu­la­tion riveraine.

Certains ont aussi écrit que leur temps est celui du « prin­temps érable ». Fort bien ! Il convient peut-être d’inviter les poli­ti­ciens à la cabane à sucre… ce qui per­met­trait d’aider au pas­sage les acé­ri­cul­teurs aux prises avec le « dégel » rapide. Au refrain « À qui la rue ? », les étu­diants pour­raient répondre « À nous la rue » en rem­plis­sant, lors de la pro­chaine marche natio­nale, les nids de poule avec leurs copies d’examen. Si les étu­diant sont si « pauvres » et n’ont pas d’autos, ils orga­ni­se­ront le « lave-auto contre la hausse » des limou­sines des ministres Bachand et Beauchamp. On le voit bien : les pos­si­bi­li­tés sont infi­nies. L’essentiel, c’est de rester dans le temps poli­tique afin d’assurer les condi­tions du retour de la grande vague.

Une leçon de météo politique pour l’avenir

La poli­tique, depuis Platon, est l’art de navi­guer en commun. Les étu­diants semblent l’avoir com­pris : ils font des « vagues ». Mais faire des vagues, aussi impor­tantes soient-elles, n’assurent pas la vic­toire sur le temps poli­tique. Les vagues, même si elles sont régu­lières, ne font pas couler tous les navires. Ainsi, le gou­ver­ne­ment peut bien se retrou­ver en pleine « tem­pête », mais il pro­fite encore de la force d’inertie, celle des grands cou­rants marins, et mise sur l’essoufflement et la fatigue des étu­diants. Ceux-ci tou­te­fois ne gagne­ront leur lutte, qui est un voyage en mer, que s’ils par­viennent à surfer sur la vague sociale qu’ils ont contri­bué à créer. Les étu­diants réus­si­ront leur pari que s’ils sont désor­mais capables d’apprendre à navi­guer en marée haute, en eau pro­fonde. S’ils ne par­viennent pas à repro­duire et domi­ner la vague, s’ils ne voient pas au loin d’accès au bateau poli­tique, ils seront englou­tis par leurs vagues, noyés dans leur cause, et le gou­ver­ne­ment aura gagné, c’est-à-dire qu’il sera encore le seul capi­taine à bord.

Dominic Desroches
Département de philosophie
Collège Ahuntsic

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