L'accès à la justice, quelle justice?

Andrée Ferretti, Mon désir de révolution, Montréal, Éditions XYZ, 2015

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 05 mai 2020

En guise d’introduction à son ouvrage, Andrée Ferretti pro­pose une sorte de mani­feste des­tiné avant tout à la jeu­nesse qué­bé­coise. Son « désir de révo­lu­tion » s’incarne d’abord dans le combat pour l’indépendance du Québec, mais elle se lance aussi dans un réqui­si­toire contre le pro­ces­sus galo­pant de la mon­dia­li­sa­tion, qui laisse libre cours aux inté­rêts égoïstes, qui mine l’action col­lec­tive et qui accroît les inéga­li­tés de richesse entre les peuples et entre les indi­vi­dus. Aux yeux de Ferretti, tou­te­fois, le prin­ci­pal danger de la mon­dia­li­sa­tion, c’est « la désa­gré­ga­tion de la spé­ci­fi­cité de chaque culture, cet ancrage immé­mo­rial des peuples dans leur réa­lité par­ti­cu­lière » (p. 26). Pour y faire face, elle sug­gère le ren­for­ce­ment de l’État natio­nal, qu’elle consi­dère comme le « der­nier rem­part contre l’uniformisation sté­ri­li­sante de l’humanité » (p. 27). Mais que faire alors lorsque c’est l’État lui-même qui se fait le pro­mo­teur des exi­gences aus­té­ri­taires du capi­ta­lisme mon­dia­lisé, comme elle le laisse entendre en évo­quant l’entreprise de déman­tè­le­ment menée par le gou­ver­ne­ment Couillard ?

La plus grande partie du livre d’Andrée Ferretti est consa­crée au récit chro­no­lo­gique de ses années d’implication, entre­mêlé de ses réflexions per­son­nelles sur le sens de son enga­ge­ment. Lorsqu’elle parle de ses années de tâton­ne­ment, de son enfance aux années 1960, on sent bien l’aliénation éco­no­mique et cultu­relle que vivaient les Canadiens fran­çais à l’époque. On com­prend bien aussi que sa poli­ti­sa­tion a été à la fois le fruit de ses expé­riences per­son­nelles et d’un contact enri­chis­sant avec plu­sieurs œuvres intel­lec­tuelles et lit­té­raires majeures. Elle nous parle ainsi de sa révolte, aigui­sée par les grèves qui fai­saient l’objet de viru­lentes dis­cus­sions dans sa famille : celle des mineurs de l’amiante d’Asbestos en 1949, où tra­vaillait un de ses cou­sins, ou encore celle de la Noranda Mines en 1953, où tra­vaillait un de ses oncles. Elle men­tionne aussi les his­to­riens François-Xavier Garneau, Lionel Groulx et Maurice Séguin, qui ont marqué son ima­gi­naire. Puis, ce sont les ouvrages Portrait du colo­nisé d’Albert Memmi et Les damnés de la terre de Frantz Fanon qui l’ont ini­tiée à la pensée anti­co­lo­niale.

Embauchée en 1957 à la librai­rie Beauchemin, alors diri­gée par Gaston Miron, elle côtoie poètes, peintres et syn­di­ca­listes qui éla­borent une cri­tique de l’impérialisme qui sévit au Québec. Ferretti écrit que ces artistes, mili­tantes et mili­tants étaient oppo­sés au régime duples­siste, mais que « [c]ontrairement aux signa­taires du mani­feste Refus global, texte mora­li­sant qui tenait l’alliance du clergé et du gou­ver­ne­ment Duplessis res­pon­sable de tous les maux de la société qué­bé­coise, les assi­dus de la librai­rie Beauchemin l’expliquaient par notre appar­te­nance au sys­tème confé­dé­ra­tif cana­dien, cadre de notre dépen­dance poli­tique, elle-même source de notre alié­na­tion natio­nale, et gérant direct de l’impérialisme amé­ri­cain sur notre ter­ri­toire » (p. 43). Ferretti passe ensuite à autre chose, mais on aurait aimé en savoir plus sur les diver­gences entre ces deux groupes, puisqu’on a sou­vent ten­dance à les asso­cier lorsque l’on brosse à grands traits l’histoire du Québec pré-Révolution tran­quille.

Andrée Ferretti consacre évi­dem­ment bon nombre de pages au Rassemblement pour l’indépendance natio­nale (RIN), le mou­ve­ment qui l’a fait connaître. Elle y parle notam­ment de son auda­cieuse can­di­da­ture dans Laurier, la cir­cons­crip­tion de René Lévesque, alors encore ministre libé­ral. Ce der­nier décida de rendre visite au local élec­to­ral du RIN et fut accueilli cha­leu­reu­se­ment par les mili­tantes et les mili­tants du parti, sous l’œil agacé de la can­di­date. Elle y raconte aussi son tra­vail acharné à orga­ni­ser un nombre impres­sion­nant d’assemblées de cui­sine, pour convaincre un par un, une par une les citoyens de tous les milieux d’adhérer au mou­ve­ment indé­pen­dan­tiste. Cela dit, cet épi­sode, comme plu­sieurs autres pas­sages inté­res­sants de l’essai, avait déjà été raconté par Andrée Ferretti elle-même dans le film Le R.I.N. de Jean-Claude Labrecque, sorti en 2002[1].

Revenant sur sa démis­sion du parti pour pro­tes­ter contre la volonté de celui-ci de fusion­ner avec le Mouvement sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion, embryon du futur Parti qué­bé­cois, Andrée Ferretti men­tionne qu’elle a fondé « le Front de libé­ra­tion popu­laire (FLP), un mou­ve­ment rapi­de­ment noyauté par des mili­tants gau­chistes qui se croyaient de gauche ». On aurait aimé savoir plus en détail ce qu’elle entend par là. Tout en se pré­sen­tant tou­jours comme révo­lu­tion­naire, Ferretti semble entre­te­nir un rap­port plutôt ambigu à son passé de mili­tante de gauche, n’y fai­sant que très peu réfé­rence. Pourtant, à l’époque de la fon­da­tion du FLP, elle affir­mait qu’une vraie libé­ra­tion natio­nale devrait passer par un régime poli­tique socia­liste et pro­po­sait des mesures aussi radi­cales que la natio­na­li­sa­tion des banques et l’abolition du crédit[2].

Expliquant avoir tou­jours été cer­taine que le mou­ve­ment pour l’indépendance ne devrait se consti­tuer en parti qu’une fois la majo­rité du peuple convain­cue de la néces­sité de son objec­tif, elle déplore les hési­ta­tions qui accom­pa­gnaient le projet de sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion de René Lévesque. Il s’agit d’une thèse défen­dable, mais on ne peut qu’être mal à l’aise lorsqu’elle affirme qu’il « aura fallu près de cin­quante ans et l’arrivée de Pierre-Karl Péladeau pour sortir le Parti qué­bé­cois de ce mau­vais chemin et le faire bifur­quer sans peur et sans détour sur celui de l’indépendance » (p. 80). Comment expli­quer cette confiance indé­fec­tible envers l’ancien patron de Québecor ? Par ailleurs, une ancienne mais légi­time cri­tique du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste consiste à dire que, s’il par­ve­nait à ses fins sans être asso­cié à un projet clai­re­ment ancré à gauche, il ris­que­rait de ne faire que rem­pla­cer un État capi­ta­liste par un autre. Comment Andrée Ferretti, qui insiste pour pré­sen­ter l’indépendance comme un projet révo­lu­tion­naire, répon­drait-elle à cette cri­tique, alors qu’elle place autant d’espoir en un des plus émi­nents membres de la bour­geoi­sie qué­bé­coise ?

Le der­nier cha­pitre de Mon désir de révo­lu­tion est consa­cré aux ren­contres enri­chis­santes qu’Andrée Ferretti a faites au cours de sa vie. Elle offre ainsi un hom­mage sans com­plai­sance à des per­son­na­li­tés aussi diverses que Gaston Miron, Hubert Aquin, Gérald Godin, Michel Chartrand, Hélène Pedneault, Pauline Marois, Djemila Benhabib et Robert Laplante. Ces por­traits révèlent quelques moments tou­chants, comme celui où Gaston Miron, ému par la beauté d’un cou­cher de soleil en cam­pagne, ges­ti­cule en tous sens en s’écriant : « Que c’est beau, que c’est beau, que c’est beau, batèche de batèche » (p. 111). Elle traite aussi avec jus­tesse de la sen­si­bi­lité d’artiste qui se cachait der­rière l’allure colé­rique de Michel Chartrand.

Empruntant par­fois un ton pom­peux, le récit d’Andrée Ferretti est tout de même entraî­nant. Malheureusement, beau­coup de pas­sages sont esquis­sés trop rapi­de­ment : il aurait été per­ti­nent qu’elle s’attarde plus en pro­fon­deur à quelques moments forts de son enga­ge­ment, plutôt que de tenter de cou­vrir l’ensemble de son par­cours. Pour une per­sonne qui veut s’initier à l’histoire du Québec à partir du point de vue d’une mili­tante che­vron­née, cet ouvrage sera sans doute utile, mais il en appren­dra peu à ceux et celles qui connaissent déjà les grandes lignes de l’histoire du Québec contem­po­rain.


  1. Jean-Claude Labrecque, Le R.I.N., Montréal, Les Productions Virage, 2002.
  2. Archives de Radio-Canada, Crise interne au RIN (Émission Aujourd’hui, 29 mars 1968), 5 jan­vier 2004, <http://​archives​.radio​-canada​.ca/​p​o​l​i​t​i​q​u​e​/​p​a​r​t​i​s​_​c​h​e​f​s​_​p​o​l​i​t​i​q​u​e​s​/​c​l​i​p​s​/​6153/>.

Vous appré­ciez cet article ? Soutenez-nous en vous abon­nant au NCS ou en fai­sant un don.

Vous pouvez nous faire par­ve­nir vos com­men­taires par cour­riel ou à notre adresse pos­tale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.