Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Andreas Bieler,Ingemar Lindberg et Devan Pillay

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 16 mars 2020

Andreas Bieler, Ingemar Lindberg et Devan Pillay, (éd.), Labour and the Challenges of Globalization. What Prospects for International Solidarity ?

Ann Arbor, Pluto Press, 2008

Andreas Bieler et Ingemar Lindberg (éd.), Global Restructuring, Labour and the Challenge for Transnational Solidarity, New York, Routledge, 2010

Le tra­vail, formel ou infor­mel, est devenu la prin­ci­pale source de reve­nus d’une majo­rité de la popu­la­tion mon­diale. Le pou­voir que repré­sente cette force nou­velle du tra­vail échappe tou­te­fois en grande partie aux orga­ni­sa­tions ssyynn­di­cales. Avec la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale et après la chute du mur de Berlin, on constate tou­te­fois l’émergence de nou­velles soli­da­ri­tés trans­na­tio­nales. Deux ouvrages col­lec­tifs scrutent cette pro­blé­ma­tique pour iden­ti­fier à la fois les oppor­tu­ni­tés et les limites de la mon­dia­li­sa­tion du monde du tra­vail.

Ces tra­vaux ont été publiés en 2008 et à l’automne 2010, sous la direc­tion d’Andreas Bieler et de Ingemar Lindberg, aux­quels on doit ajou­ter Devan Pillay pour l’ouvrage le plus ancien. La pre­mière publi­ca­tion est le résul­tat d’un chan- tier initié par le Forum mon­dial pour les alter­na­tives, pré­sidé par Samir Amin qui a rédigé l’avant-propos. La pre­mière publi­ca­tion s’intéresse à l’attitude que déve­loppent les mou­ve­ments ouvriers natio­naux devant la mon­dia­li­sa­tion, alors que la deuxième porte davan­tage sur des expé­riences de soli­da­rité trans­na­tio­nale inter­syn­di­cale et avec les mou­ve­ments sociaux.

Les deux ouvrages pré­sentent un por­trait impres­sion­nant des résis­tances du mou­ve­ment ouvrier contem­po­rain. Dans le deuxième ouvrage, les auteurs ont voulu orien­ter les tra­vaux sur les col­la­bo­ra­tions entre mou­ve­ments syn­di­caux et sociaux, tant pour y expli­quer leur poten­tiel que leurs limites. Une cer­taine soli-darité tran­seu­ro­péenne existe au niveau syn­di­cal, ce qui n’est pas évident compte tenu de la concur­rence entre les sites de pro­duc­tion au sein d’une même entre- prise mul­ti­na­tio­nale. Un mou­ve­ment pour obte­nir un salaire plan­cher dans le tex­tile s’est déve­loppé en Asie, impli­quant la col­la­bo­ra­tion entre syn­di­cats et mou­ve­ments sociaux. Les jour­nées de mobi­li­sa­tion ini­tiées par l’International Transport Workers’ Federation démontrent le poten­tiel d’une action coor­don­née mon­dia­le­ment. Les dif­fé­rentes études sur les luttes du sec­teur public pour contrer les pri­va­ti­sa­tions pré­sentent tout autant les avan­cées et les dif­fi­cul­tés des batailles.

La lec­ture de la mon­dia­li­sa­tion consti­tue le trait d’union des deux publi­ca­tions. Les défi­ni­tions qu’on en pro­pose ne sont pas très dif­fé­rentes de celles que l’on retrouve dans la lit­té­ra­ture contem­po­raine : orga­ni­sa­tion trans­na­tio­nale de la pro­duc­tion, émer­gence du marché finan­cier mon­dial, déré­gle­men­ta­tion et idéo­lo­gie néo­li­bé­rale. Les édi­teurs défi­nissent tou­te­fois leur approche en trans­po­sant, à l’échelle mon­diale, la pers­pec­tive que Gramsci uti­li­sait au niveau natio­nal. Tout en recon­nais­sant la sin­gu­la­rité de la phase actuelle de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, ils reprennent la notion du pen­seur ita­lien de l’État comme expres­sion des rap­ports sociaux. Dans cette optique, le néo­li­bé­ra­lisme est vu comme un levier idéo­lo­gique d’une nou­velle frac­tion trans­na­tio­nale de la classe domi­nante qui vise à cimen­ter un consen­sus per­met­tant la consti­tu­tion d’un nou­veau bloc his­to­rique.

S’ils affirment le carac­tère uni­ver­sel de la phase actuelle de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, les édi­teurs se démarquent de l’idée que les États sont en voie de dis­pa­ri­tion et que la mon­dia­li­sa­tion a un impact sur­dé­ter­mi­nant. Ils s’intéressent à la manière dont la lutte de classe se concré­tise dans les espaces natio­naux, leur recon­nais­sant tou­jours un poten­tiel de trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux.

Le der­nier cha­pitre du pre­mier ouvrage porte sur l’avenir d’une classe labo- rieuse mon­dia­li­sée et affirme le besoin d’un nou­veau sujet his­to­rique. L’idée est inté­res­sante pour réac­tua­li­ser le concept de lutte de classe. L’élargissement des pré­oc­cu­pa­tions et le déve­lop­pe­ment de nou­veaux mou­ve­ments sociaux demandent de revoir le spectre du champ des col­la­bo­ra­tions que le mou­ve­ment syn­di­cal doit entre­te­nir en vue de mettre en place une réelle force sociale alter- native à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale.

Selon Bieler et Linberg, la théo­rie du déve­lop­pe­ment inégal et com­biné dans l’analyse de l’actuelle phase du capi­ta­lisme offre des assises pour ana­ly­ser les dif­fé­rentes expé­riences de soli­da­rité trans­na­tio­nale, mais aussi pour défi­nir dif­fé­rentes options stra­té­giques. Rappelons que Trotski fut un des pre­miers à s’appuyer sur cette idée de déve­lop­pe­ment inégal et com­biné pour démon­trer la pos­si­bi­lité pour le pro­lé­ta­riat de la Russie tsa­riste de réa­li­ser une révo­lu­tion qui va au-delà de l’horizon démo­cra­tique bour­geois. Pour lui, l’imbrication d’une éco­no­mie for­te­ment agraire dans une éco­no­mie mon­diale et euro­péenne, mar­quée par l’impérialisme, per­met­tait au mou­ve­ment de s’engager dans les tâches de la révo­lu­tion socia­liste. Bieler et Lindberg affirment que cette loi du déve­lop­pe­ment inégal et com­biné offre des bases « struc­tu­relles plus larges pour pour­suivre l’établissement de la soli­da­rité trans­na­tio­nale ». S’appuyant sur les tra­vaux de David Harvey et d’Ernest Mandel, les édi­teurs carac­té­risent la dyna- mique du capi­ta­lisme contem­po­rain comme une recherche sys­té­ma­tique de res­tau­ra­tion du taux de profit à tra­vers la déva­lua­tion et les crises comme à tra­vers l’intensification du tra­vail et la réduc­tion des coûts de pro­duc­tion.

En conclu­sion, les édi­teurs estiment que la com­bi­nai­son nord-sud du déve­lop­pe­ment inégal offre des assises objec­tives à la soli­da­rité inter­na­tio­nale en oppo­si­tion à la consti­tu­tion d’une frac­tion trans­na­tio­nale des classes domi­nantes à l’échelle mon­diale. En même temps, elle entraîne un ren­for­ce­ment de l’hétérogénéité des classes labo­rieuses. L’actualité des tâches de la révo­lu­tion socia­liste n’est pen­sable qu’à tra­vers une labo­rieuse soli­da­rité trans­na­tio­nale, jetant les bases d’une mise en commun d’intérêts sus­cep­tible de créer une dyna­mique uni­taire et néces­saire aux trans­for­ma­tions sociales. D’où l’importance d’une démarche pro­gram­ma­tique sus­cep­tible d’aller au-delà d’un pro­gramme mini­mum et d’engager un véri­table chan­tier de trans­for­ma­tion entre les mondes du tra­vail du Nord et du Sud.


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