André Gorz (1923 – 2007) Cinquante ans de nouvelle gauche

Mis en ligne le 16 octobre 2007

mardi 16 octobre 2007, par Simon Tremblay-Pepin

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Le 24 sep­tembre, le phi­lo­sophe fran­çais André Gorz s’est enlevé la vie. Lui et sa femme Dorinne – à qui il a dédi­cacé la vaste majo­rité de ses livres et consa­cré son ultime ouvrage – ont pris cette der­nière déci­sion com­mune dans leur maison de Vosnon où ils s’étaient reti­rés. Ces morts viennent clore une sai­sis­sante his­toire intel­lec­tuelle qui s’étend sur 50 ans de publi­ca­tions et qui repré­sente une des pen­sées les plus inté­res­santes que la gauche fran­çaise a pro­duites au XXe siècle. Parcours rapide d’une vie incon­nue (ou igno­rée ?) au Québec.

Existentialisme

Autrichien né sous le nom de Gerard Horst d’un père juif et d’une mère catho­lique, André Gorz arrive en France après la deuxième guerre mon­diale. Il y est invité par Jean-Paul Sartre dont la pensée l’a séduit et qu’il a ren­con­tré lors de ses études à Lausanne. Pendant 10 ans, il rédige un lourd volume de plu­sieurs cen­taines de pages pour trou­ver des fon­de­ments moraux à l’existentialisme qui pous­se­raient à l’action dans le monde. Après avoir reçu des com­men­taires assez froids de Sartre, il range cet énorme tra­vail et se lance dans la rédac­tion d’une auto­bio­gra­phie réflexive qu’il com­plète en quelques mois. Ce qui donne Le Traître, son pre­mier ouvrage publié, qui est pro­ba­ble­ment le meilleur exer­cice de ce que Sartre appe­lait une psy­cha­na­lyse exis­ten­tielle. Fondements pour une morale, le livre auquel il a consa­cré 10 ans de sa vie, est publié plus de vingt ans plus tard dans une col­lec­tion que Gorz dirige lui-même aux édi­tions Galilée.

En paral­lèle, dès 1950, il mène une vie de jour­na­liste sous un nom d’emprunt (un deuxième), Michel Bosquet. Il démarre chez Paris-Presse pour passer à L’Express en 1955. Au début des années soixante, il est un des fon­da­teurs du Nouvel obser­va­teur où il prend la res­pon­sa­bi­lité des pages éco­no­miques.

À partir de 1961, André Gorz fait partie du comité de direc­tion de la revue Les temps modernes, la revue phare de l’existentialisme fondée par Jean-Paul Sartre. Rapidement il y fait passer des auteurs et des idées alors incon­nus en France qu’il va puiser, entre autres, dans la gauche ita­lienne : le mou­ve­ment Lotta conti­nua, le com­mu­niste Bruno Trentin et le liber­taire Vittorio Foa.

Marxisme

Inspiré par cette pers­pec­tive Italienne anti-auto­ri­taire et par l’école de Francfort (il est un proche d’Herbert Marcuse) il déve­loppe une posi­tion de gauche anti-struc­tu­ra­liste et anti-ins­ti­tu­tion­nelle. C’est à cette époque qu’il publie Stratégie ouvrière et néo­ca­pi­ta­lisme (1964) et Le socia­lisme dif­fi­cile (1967), où il tente de défi­nir un cadre d’action pour le mou­ve­ment socia­liste. Gorz n’a donc rien d’un mar­xiste ortho­doxe. Il rejette les cadres trop res­tric­tifs que se donnent cer­tains pen­seurs ou cer­taines orga­ni­sa­tions. Le capi­ta­lisme est une entité mou­vante qui ne peut pas être com­battu comme on lutte contre une struc­ture immuable. Tout l’aspect cultu­rel et idéo­lo­gique de la lutte l’intéresse aussi, lais­sant der­rière le tout-à-l’économie cari­ca­tu­ral d’un cer­tain mar­xisme. Cette approche lui nuira tant aux Temps modernes où il se mettra les maoïstes à dos, tant au Nouvel obser­va­teur où sa radi­ca­lité et son oppo­si­tion au déve­lop­pe­ment du nucléaire le feront éva­cuer des pages éco­no­miques pour être rem­placé par les tenants de l’approche clas­sique.

Écologisme

À partir de 1975, sous le nom de Michel Bosquet, il publie Écologie et poli­tique (1975) et Écologie et liberté (1977) qui lient très inti­me­ment le capi­ta­lisme et ses effets avec les pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux. Toujours exis­ten­tia­liste, Gorz ne sacri­fie pas à la science de l’habitat toute la liberté humaine. Il faut penser l’écologie en fonc­tion d’un projet humain, le socia­lisme. Autrement, l’écologie devien­drait une nou­velle domi­na­tion de la néces­sité ; un petit caté­chisme de plus pour ceux et celles qui cherchent des cer­ti­tudes. Il voit aussi poindre la pos­sible nais­sance d’un capi­ta­lisme vert, capable de s’adapter sans pro­blème par l’inégalité et l’exclusion, aux obli­ga­tions envi­ron­ne­men­tales.

Penser le socia­lisme hors de cadres pro­duc­ti­vistes, mais sur­tout dans une vision posi­tive de ce que peut être une amé­lio­ra­tion des condi­tions de vie dans le res­pect de l’environnement, voilà ce à quoi Bosquet/​Gorz car­bure. Triste de voir qu’un Hervé Kempf cause aujourd’hui tant d’émoi avec des simu­lacres édul­co­rés des thèses gor­ziennes.

Synthèse

En 1980 Gorz entre dans une nou­velle phase, il ne publie désor­mais que sous ce nom. Prenant sa retraite du jour­na­lisme, il se consacre à l’écriture et à Dorinne qui est atteinte d’une mala­die dégé­né­ra­tive et d’un cancer. Il sera très lar­ge­ment cri­ti­qué pour son ouvrage Les adieux au pro­lé­ta­riat (1980) qui, pris dans le contexte des Nouveaux phi­lo­sophes et du post-mar­xisme, donne l’impression à ceux et celles qui ne lisent que le titre des ouvrages qu’il retourne sa veste contre la gauche. Pourtant, il n’en est rien, il s’attaque plutôt aux com­plexes chan­ge­ments qui sur­viennent dans le monde du tra­vail et à la des­truc­tion du sala­riat tel qu’il a tou­jours été théo­risé par la théo­rie mar­xiste.

S’ouvre alors une époque de syn­thèse où les réflexions poli­tiques, phi­lo­so­phiques, éco­no­miques et éco­lo­gistes se rejoignent. Des ouvrages mar­quants comme Métamorphose du tra­vail (1988) et Capitalisme Socialisme Écologie (1991) paraî­tront alors. Il tra­vaillera alors aux solu­tions pra­tiques qui peuvent mener à l’écosocialisme : la réduc­tion du temps de tra­vail, la trans­for­ma­tion des espaces de vie, le revenu de citoyen­neté et une nou­velle com­pré­hen­sion de la science et du savoir ; des pro­po­si­tions trans­ver­sales qui feraient sortir de la logique de marché des pans com­plets de nos vies.

L’idée de « nou­velle gauche », tou­jours en mou­ve­ment et qui com­prend de mieux en mieux les domi­na­tions dans leur diver­sité sans tomber dans le rejet des thèmes anciens ni dans l’enfermement ortho­doxe, prend tout son sens avec André Gorz. En ces jours où l’on se remé­more le pen­seur, on se prend à rêver : et si un phi­lo­sophe si ouvert, si plu­riel, si cohé­rent et sen­sible avait eu autant d’importance dans la gauche qué­bé­coise qu’un Althusser, que se serait-il passé ? Car c’est de cette gauche, décom­plexée mais sub­tile, dont nous avons besoin au Québec.

Quant à l’homme, sa vie se clôt sur un geste pro­fon­dé­ment exis­ten­tia­liste, le choix fatal fait d’un commun accord avec l’Autre. Camus n’ouvrait-il pas Le mythe de Sisyphe en disant que le sui­cide est la seule ques­tion vrai­ment phi­lo­so­phique ?

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