Automne 2010

Anatomie d’un grand mouvement social

Par , Mis en ligne le 04 novembre 2010

Chercheurs en sciences poli­tiques, Sophie Beroud et Karel Yon ana­lysent à chaud, dans cet entre­tien, le grand mou­ve­ment social de l’ automne 2010. Ils décrivent les prin­ci­pales carac­té­ris­tiques de ces mobi­li­sa­tions, la manière dont elles s’articulent à un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion du champ syn­di­cal et pointent les ques­tions stra­té­giques mises à l’ordre du jour par ces semaines de luttes.

ContreTemps – Le mou­ve­ment contre la réforme des retraites lancé au prin­temps der­nier s’inscrit une lignée de grands conflit sociaux…

La puis­sance du conflit, son contenu poli­tique et la dra­ma­tur­gie même de cette oppo­si­tion mas­sive de la rue au pou­voir contri­buent à ins­crire ce mou­ve­ment comme un moment aigu des luttes de classes en France.

Il s’inscrit d’abord, bien évi­dem­ment, dans la filia­tion directe des mou­ve­ments de 1995 et 2003, qui avaient vu des cen­taines de mil­liers de sala­riés des­cendre dans la rue et cer­tains sec­teurs se mettre en grève sur le même thème : l’opposition à la réforme des retraites, celle des régimes spé­ciaux en 1995, celle du régime géné­ral en 2003. La ques­tion des retraites pro­duit tou­jours de grands conflits sociaux. Il s’agit, en effet, d’un élé­ment qui a joué un rôle cen­tral tant dans la sta­bi­li­sa­tion de la condi­tion sala­riale que dans l’ancrage, via leur par­ti­ci­pa­tion à la ges­tion des ins­ti­tu­tions du sala­riat, du pou­voir des orga­ni­sa­tions syn­di­cales.

Par sa durée, par l’ampleur des mani­fes­ta­tions, par le blo­cage quasi total de cer­tains sec­teurs d’activité, le mou­ve­ment pré­sente, en outre, des traits com­pa­rables à d’autres grandes séquences de conflic­tua­lité sociale. Il s’inscrit dans la lignée des conflits sociaux de l’automne 1995, mais aussi de l’hiver 1986 en raison de sa dyna­mique d’élargissement pro­gres­sif et du sou­tien qu’il a reçu dans la popu­la­tion. La mobi­li­sa­tion s’est éten­due des sala­riés vers une partie de la jeu­nesse, avec les lycéens et dans une bien moindre mesure les étu­diants. En 1986 et 1995, la dyna­mique était cepen­dant inverse : les mobi­li­sa­tions de la jeu­nesse sco­la­ri­sée avaient pré­fi­guré celles des sala­riés. Au prin­temps 2006 éga­le­ment, c’est la crainte d’une entrée mas­sive des sala­riés dans un conflit centré sur le monde édu­ca­tif qui avait conduit le Président de la République à céder sur le CPE. Le rôle moteur joué par le front uni des orga­ni­sa­tions syn­di­cales rap­pelle bien sûr cette mobi­li­sa­tion contre le CPE de 2006, mais aussi celle de 2009 contre la crise.

Enfin, et là le lien est direct avec la séquence anté­rieure du prin­temps 2009, le mou­ve­ment s’est certes construit sur la contes­ta­tion de la réforme des retraites, mais il a été en même temps irri­gué par un rejet beau­coup plus large de la poli­tique sar­ko­zienne. De ce point de vue, le contenu poli­tique de la mobi­li­sa­tion actuelle est net­te­ment plus expli­cite, plus tan­gible que par exemple en 2003, alors même que Jacques Chirac venait d’être élu, par défaut, face à Jean-Marie Le Pen. La dimen­sion de crise poli­tique est indé­nia­ble­ment plus forte, ce qui explique les réfé­rences mar­quées à Mai-juin 68. Elle résulte d’une délé­gi­ti­ma­tion impor­tante du pou­voir poli­tique, qui a été par­ti­cu­liè­re­ment mise en lumière par deux évé­ne­ments : l’affaire Woerth-Bettencourt, et la construc­tion d’un « pro­blème Rom » par le gou­ver­ne­ment, ce second évé­ne­ment ayant été assez lar­ge­ment inter­prété comme une scan­da­leuse diver­sion des­ti­née à faire oublier le pre­mier. Plus pro­fon­dé­ment, il faut noter que ce mou­ve­ment s’inscrit après la séquence du prin­temps 2009, mar­quée par d’importantes mobi­li­sa­tions contre la crise. La com­bi­nai­son de ces élé­ments engendre un pro­fond sen­ti­ment d’injustice. L’image d’un pou­voir qui gou­verne pour les milieux d’affaires, qui invite tou­jours les mêmes à faire des sacri­fices s’est impo­sée. Les contra­dic­tions résu­mées dans la per­son­na­lité de Sarkozy, qui se vou­lait tout à la fois héraut du pou­voir d’achat et pré­sident « bling-bling » – le « pré­sident des riches », comme disent les Pinçon – ont éclaté à l’occasion de ce conflit.

CTPS – Cette mobi­li­sa­tion semble, en effet, se dis­tin­guer for­te­ment des mobi­li­sa­tions pré­cé­dentes. D’abord, peut-être, par la dura­bi­lité de l’intersyndicale. Comment ana­ly­sez-vous la tac­tique syn­di­cale : la situa­tion actuelle en est-elle la consé­quence logique vu l’attitude du pou­voir ou, s’agit-il plutôt de la pour­suite d’un pro­ces­sus ouvert dont l’évolution a lar­ge­ment pris de court les direc­tions syn­di­cales ? Dans quelle mesure, en par­ti­cu­lier dans le cas de la CGT, est-il impor­tant d’avoir à l’esprit les contra­dic­tions internes à l’organisation pour com­prendre l’attitude de la direc­tion dans le mou­ve­ment ? Quelles sont les dif­fi­cul­tés face aux­quelles se trouve aujourd’hui cette struc­ture inter­syn­di­cale et quel rôle peut-elle encore jouer ?

On a vu émer­ger cette inter­syn­di­cale à l’occasion du mou­ve­ment contre le Contrat pre­mière embauche, mais ce sont sur­tout les mani­fes­ta­tions contre la crise qui lui ont donné sa légi­ti­mité. C’est une nou­veauté dans le pay­sage syn­di­cal fran­çais, marqué par les riva­li­tés orga­ni­sa­tion­nelles, que de voir se péren­ni­ser une struc­ture qui recon­naisse le plu­ra­lisme du mou­ve­ment syn­di­cal – y com­pris jusqu’à ses com­po­santes habi­tuel­le­ment main­te­nues à l’écart – tout en essayant de fabri­quer une cohé­rence.

On peut même noter que le mou­ve­ment n’a pas été marqué, jusqu’au vote de la loi en tous cas, par un décro­chage entre les équipes syn­di­cales à la base et les direc­tions fédé­rales ou confé­dé­rales. Cela avait été le cas en 2009, où de vifs débats avaient notam­ment tra­versé la CGT et Solidaires au sujet d’un cadre inter­syn­di­cal accusé d’avoir épuisé le mou­ve­ment faute de stra­té­gie alter­na­tive aux jour­nées d’action « saute-mouton ». Cette année, la construc­tion pro­gres­sive du mou­ve­ment et le succès qu’il n’a cessé de ren­con­trer, sur le plan de la par­ti­ci­pa­tion, n’ont pas placé des équipes mili­tantes en posi­tion d’affrontement avec leur propre orga­ni­sa­tion. Nous sommes donc très loin d’une confi­gu­ra­tion comme celle de 1986 où les coor­di­na­tions appa­rais­saient comme l’outil indis­pen­sable aux mili­tants pour maî­tri­ser leurs luttes.

Le fait que le cadre de l’intersyndicale ne soit que peu contesté ne veut pas dire qu’il ne fasse pas l’objet de cri­tiques. Les jour­nées d’action ont pu paraître trop espa­cées au début, l’appel à la grève recon­duc­tible dans tous les sec­teurs n’a jamais été for­mulé et le fait de reven­di­quer l’ouverture de négo­cia­tions, soit une autre réforme, a empê­ché l’accord sur le mot d’ordre clair du retrait du projet de loi. Mais la dyna­mique créée par l’intersyndicale et le fait que rien n’est venu s’y sub­sti­tuer a ren­forcé le rôle cen­tral des syn­di­cats. Il aurait pu y avoir un mou­ve­ment citoyen à partir des comi­tés uni­taires comme sur le TCE par exemple. Or, les comi­tés uni­taires pour la retraite à 60 ans, qui ont ini­tia­le­ment contri­bué à labou­rer le ter­rain idéo­lo­gique, ont vite été éclip­sés par la mobi­li­sa­tion syn­di­cale et n’ont pas réussi à se déve­lop­per en lien avec celle-ci. L’acceptation du plu­ra­lisme des options syn­di­cales, et le choix fait par Solidaires et FO d’un côté, la CGC et l’UNSA de l’autre, d’assumer publi­que­ment leurs désac­cords à diverses occa­sions, a permis à l’intersyndicale de se pré­sen­ter comme un cadre démo­cra­tique. Il ne s’agit pas d’un état-major syn­di­cal qui s’impose en écar­tant les opi­nions dis­si­dentes, mais d’un cadre de coor­di­na­tion dont la diver­sité interne entre en réso­nance avec la plu­ra­lité des options aux­quelles les sala­riés sont confron­tés loca­le­ment. De la sorte, l’intersyndicale s’est pré­sen­tée comme un cadre souple qui n’empêchait pas d’autres formes d’action, plus radi­cales, dès lors qu’elles étaient déci­dées loca­le­ment. Mais la logique même du cadre l’empêchait d’être la caisse de réso­nance de ces stra­té­gies. On l’a vu dans l’attitude de l’intersyndicale, face à la dyna­mique de radi­ca­li­sa­tion – ancrage de la grève dans cer­tains sec­teurs, actions de blo­cage et affron­te­ments en marges des mani­fes­ta­tions lycéennes. Si le com­mu­ni­qué du 21 octobre évoque la res­pon­sa­bi­lité du mou­ve­ment syn­di­cal, le sou­tien de l’opinion publique et « le res­pect des biens et des per­sonnes », aucun sou­tien expli­cite n’est donné aux mou­ve­ments de grève en cours, comme si ces der­niers n’avaient pas droit de cité dans ce cadre.

La ligne est donc ténue et main­te­nant que nous entrons dans une phase perçue comme étant celle de la décrue du mou­ve­ment, on voit bien qu’on pour­rait rapi­de­ment connaître une dyna­mique de dis­sen­sions quant à la suite des actions à entre­prendre. Le lien entre les équipes syn­di­cales et les sala­riés mobi­li­sés loca­le­ment avec les porte-parole syn­di­caux natio­naux est stric­te­ment repré­sen­ta­tif. Le contrôle sur les orien­ta­tions natio­nales est ren­voyé aux méca­nismes démo­cra­tiques internes à chaque orga­ni­sa­tion. Les res­pon­sables de la CGT ont ainsi investi beau­coup de temps dans la fabri­ca­tion de « choix par­ta­gés » au sein de la confé­dé­ra­tion, à tra­vers des réunions des fédé­ra­tions notam­ment, mais aussi des unions ter­ri­to­riales, tout au long du mou­ve­ment.

Ce qui est donc clair, c’est que les formes prises par les der­nières mobi­li­sa­tions ont remis les orga­ni­sa­tions syn­di­cales au centre du jeu, et que le cadre de l’intersyndicale a beau­coup contri­bué à cela. Deux faits majeurs expliquent ce phé­no­mène de l’intersyndicale : la réforme de la repré­sen­ta­ti­vité syn­di­cale qui se déploie depuis 2008 et la réorien­ta­tion stra­té­gique de la CGT, enta­mée dans les années 1990.

En fai­sant de la repré­sen­ta­ti­vité syn­di­cale un droit ascen­dant et évo­lu­tif, qui se conquiert à partir des résul­tats recueillis dans les élec­tions d’entreprise, la réforme de 2008 a rendue obso­lète la fron­tière qui oppo­sait les cinq confé­dé­ra­tions béné­fi­ciant d’une repré­sen­ta­ti­vité « irré­fra­gable » – CGT, CFDT, FO, CFTC, CGC – aux autres orga­ni­sa­tions – UNSA, Solidaires, FSU. On saura en 2013 quelles orga­ni­sa­tions sont repré­sen­ta­tives au plan natio­nal inter­pro­fes­sion­nel. En atten­dant, il n’y a plus d’enjeu à plus ou moins fermer ou ouvrir le jeu. Cet apla­nis­se­ment des condi­tions de la concur­rence syn­di­cale se mani­feste déjà dans l’accès de Solidaires aux sub­ven­tions prud’homales ou à cer­taines ins­tances du « dia­logue social » comme les conseils éco­no­miques, sociaux et envi­ron­ne­men­taux natio­nal et régio­naux. Le mort sai­sis­sait le vif en 2009, et c’est au regard de ratio­na­li­tés anté­rieures qu’il deve­nait pos­sible d’intégrer les orga­ni­sa­tions syn­di­cales « non-repré­sen­ta­tives » à l’intersyndicale. Ces der­nières – la FSU, Solidaires, l’Unsa – étaient elles-mêmes sou­cieuses de ne pas se couper du cadre uni­taire. En 2010, on assiste à une recon­fi­gu­ra­tion : le champ ne se par­tage plus entre orga­ni­sa­tions repré­sen­ta­tives et non-repré­sen­ta­tives, mais entre domi­nants et domi­nés dans le jeu syn­di­cal. Le chan­ge­ment de logique de repré­sen­ta­ti­vité est inté­gré et les orga­ni­sa­tions syn­di­cales domi­nées s’accordent plus de liberté, celle-ci pou­vant deve­nir une posi­tion dis­tinc­tive. On le voit bien en par­ti­cu­lier avec FO, dont la posi­tion est désta­bi­li­sée par la réforme – qui met fin à l’image des « trois grandes confé­dé­ra­tions » – mais qui a les moyens de tenir une posi­tion auto­nome. Solidaires a de même pu s’autoriser une plus grande liberté en déci­dant de signer au coup par coup les décla­ra­tions de l’intersyndicale.

Mais pour que l’intersyndicale existe, il fal­lait aussi que les orga­ni­sa­tions syn­di­cales domi­nantes dans le champ en décident ainsi. La CFDT, après l’épisode trau­ma­tique de 2003, avait tout inté­rêt à éviter le cava­lier seul. Mais c’est indé­nia­ble­ment la CGT qui porte avec le plus de volon­ta­risme ce cadre uni­taire. Elle l’inscrit en effet dans la pers­pec­tive stra­té­gique de ce que ses diri­geants appellent le « syn­di­ca­lisme ras­sem­blé » depuis main­te­nant la fin des années 1990. C’est le choix d’un cadre uni­taire sans exclu­sive, mais dont l’axe pri­vi­lé­gié repose sur la rela­tion avec sa prin­ci­pale rivale, la CFDT. Cette stra­té­gie semble ici porter ses fruits, avec une fra­gi­lité intrin­sèque liée évi­dem­ment au posi­tion­ne­ment de la CFDT. Quelque part, le pari fait par la direc­tion de la CGT semble donc gagné : celui d’adopter une pos­ture ouverte, d’appel à la négo­cia­tion, pour faire porter la res­pon­sa­bi­lité de la radi­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment au gou­ver­ne­ment et « gagner l’opinion publique » ; celui de lais­ser les sala­riés « acteurs » déci­der de leurs façons d’entrer dans le mou­ve­ment et de leurs modes d’action ; celui de miser sur une inter­syn­di­cale incluant des orga­ni­sa­tions comme la CFDT, la CFTC et la CFE-CGC. Ce pari semble aussi bien engagé du côté de la démarche de syn­di­ca­li­sa­tion : les équipes CGT réa­lisent actuel­le­ment, dans dif­fé­rents sec­teurs du privé, un gros tra­vail de dis­tri­bu­tion de tracts et de prise de contacts avec les sala­riés dans des entre­prises sans pré­sence syn­di­cale. Les résul­tats concrets de ce tra­vail de sen­si­bi­li­sa­tion se voient bien d’ailleurs dans la par­ti­ci­pa­tion aux mani­fes­ta­tions, avec un renou­vel­le­ment per­ma­nent des cor­tèges (du point de vue des entre­prises, mais aussi des mani­fes­tants isolés, plus jeunes, du nombre de femmes qui suivent les ban­de­roles CGT). De même, les cor­tèges Solidaires, notam­ment à Paris, sont impres­sion­nants pour ce qu’ils disent de cette capa­cité à atti­rer des sym­pa­thi­sants, des sala­riés pas néces­sai­re­ment orga­ni­sés. Quelque chose est bien en train de se jouer, sans qu’on puisse être cer­tain pour autant que cela débouche vrai­ment sur de la syn­di­ca­li­sa­tion et la créa­tion de nou­velles bases syn­di­cales durables.

Si la force du mou­ve­ment conforte la direc­tion de la CGT dans ses choix – et la conforte sans doute auprès d’une large partie de ses adhé­rents –, elle n’enlève rien à l’ambiguïté de ces der­niers. L’idée que c’est aux sala­riés de déci­der par eux-mêmes, par res­pect des pra­tiques démo­cra­tiques – dimen­sion qui est effec­ti­ve­ment très impor­tante – masque aussi une forme de retrait syn­di­cal : on ne veut pas que ce soient les équipes les plus mili­tantes, celles prêtes à entrer en grève recon­duc­tible, à blo­quer l’appareil de pro­duc­tion qui portent le mou­ve­ment afin de mieux élar­gir celui-ci, de tou­cher d’autres sala­riés. Le point de vue s’entend, mais il n’empêche que cela n’annule pas la ques­tion de la construc­tion d’un rap­port de force réel. On peut légi­ti­me­ment s’interroger sur ce qu’aurait été le mou­ve­ment sans le blo­cage des raf­fi­ne­ries ! L’idée de parler en prio­rité à l’opinion publique, dans un rap­port le plus sou­vent acri­tique à cette notion et aux ins­tru­ments de son­dage, consti­tue une étrange inté­rio­ri­sa­tion de la fai­blesse struc­tu­relle du syn­di­ca­lisme fran­çais. L’opinion publique est saisie comme un tout flot­tant et cela conduit à évin­cer un dis­cours qui pren­drait appui sur une ana­lyse en termes de classes sociales. Il s’agit d’appréhender comme une fina­lité déci­sive l’image du syn­di­ca­lisme auprès de la popu­la­tion, cette bonne image – le syn­di­cat comme un inter­lo­cu­teur social légi­time, res­pon­sable – étant posée comme une condi­tion pour gagner des adhé­rents. Mais à l’opposé, ce dis­cours conduit à fuir toute pro­jec­tion trop poli­tique où il s’agirait de dire le « nous » mobi­lisé, à repré­sen­ter le sala­riat dressé contre la poli­tique menée en faveur des classes domi­nantes.

Au regard de ces deux points, il ne semble pas que les direc­tions syn­di­cales « aient été prises de court ». Le cadre inter­syn­di­cal ne leur est pas imposé par la base, c’est bien elles qui l’ont créé et qui se l’imposent comme une condi­tion sine qua non de la réus­site de toute mobi­li­sa­tion. En revanche, la par­ti­ci­pa­tion mas­sive des sala­riés – c’est-à-dire aussi l’ampleur de la contes­ta­tion du gou­ver­ne­ment actuel et de la poli­tique menée par N. Sarkozy – a servi cette inter­syn­di­cale en lui per­met­tant de dépas­ser ses ten­sions internes, sa fai­blesse struc­tu­relle liée aux pro­fondes diver­gences exis­tant au sein de l’arc syn­di­cal, de Solidaires à la CFE-CGC. Savoir s’il était pos­sible de faire autre chose de ce poten­tiel excep­tion­nel de contes­ta­tion ren­voie à un débat impor­tant, mais ce débat n’a pas réel­le­ment pris en raison de la mobi­li­sa­tion.

CTPS -Un autre fait mar­quant est que, contrai­re­ment aux grandes mobi­li­sa­tions des deux der­nières décen­nies, la loco­mo­tive du mou­ve­ment ne vienne cette fois-ci ni de l’enseignement, ni des trans­ports – bien que les grèves aient été dans ces deux sec­teurs impor­tantes- mais du sec­teur privé avec les sala­riés des raf­fi­ne­ries. Comment expli­quer cela ? Plus lar­ge­ment, com­ment ana­ly­sez-vous, au niveau sec­to­riel, la diver­sité des dyna­miques de la mobi­li­sa­tion en cours et, l’articulation entre luttes de sala­riés et luttes de la jeu­nesse ?

En raison de la pré­sence plus rela­tive, dans les grèves, des sala­riés du public qui ont pour­tant été les prin­ci­paux moteurs des luttes inter­pro­fes­sion­nelles depuis 1995 (SNCF et édu­ca­tion natio­nale, mais aussi La Poste, EDF-GDF…), ce mou­ve­ment a plutôt pris la confi­gu­ra­tion de mani­fes­ta­tions mas­sives avec une forte pré­sence de sala­riés du public mais aussi de sala­riés de mul­tiples entre­prises du privé, com­bi­nées à des mou­ve­ments de grèves – par­fois mino­ri­taires – dans dif­fé­rents sec­teurs : les can­tines sco­laires, le trans­port rou­tier, les convoyeurs de fond, le ramas­sage des ordures, et bien sûr les raf­fi­ne­ries…

Il faut à la fois penser les condi­tions qui ont pu entra­ver la mobi­li­sa­tion des sec­teurs habi­tuel­le­ment les plus mobi­li­sés, et celles qui ont favo­risé l’émergence de nou­veaux fronts de mobi­li­sa­tion. Du côté des obs­tacles à la mobi­li­sa­tions des che­mi­nots ou des ensei­gnants, on les trouve faci­le­ment : dans l’échec de leurs mobi­li­sa­tions pré­cé­dentes ! Depuis 2003, ces deux sec­teurs ont été le fer de lance de nom­breuses luttes qui ont glo­ba­le­ment débou­ché sur des échecs. Cette situa­tion explique à la fois la dif­fi­culté à mobi­li­ser lar­ge­ment les sala­riés de ces sec­teurs et la per­sis­tance d’une contes­ta­tion menée par une mino­rité radi­ca­li­sée : la fai­blesse des taux de gré­vistes et leur per­sis­tance dans le temps. Plus lar­ge­ment, il ne faut pas oublier que l’impact éco­no­mique et sym­bo­lique d’un arrêt des trans­ports urbains et fer­ro­viaires a été consi­dé­ra­ble­ment amoin­dri avec la loi du 21 août 2007 sur le ser­vice mini­mum. Si les mili­tants syn­di­caux par­viennent à contour­ner, via des grèves tour­nantes notam­ment, les nou­velles contraintes liées à l’obligation de conti­nuité du ser­vice public, ce dis­po­si­tif, avec l’obligation indi­vi­duelle de se décla­rer en grève 48h à l’avance, n’en a pas moins les effets atten­dus en termes d’obstacles sup­plé­men­taires à l’action col­lec­tive.

Ça aura été de ce point de vue une sur­prise de voir les sala­riés des raf­fi­ne­ries – et, dans une moindre mesure, les trans­por­teurs rou­tiers – prendre le relais des che­mi­nots et des chauf­feurs de bus. Si la pointe de la mobi­li­sa­tion était cette année, fait rare, dans le sec­teur privé, il s’agit cepen­dant d’un sec­teur que les condi­tions et la rému­né­ra­tion du tra­vail rap­prochent des entre­prises publiques. En outre, le rôle joué par les raf­fi­ne­ries est très cer­tai­ne­ment à recher­cher du côté des dyna­miques propres à ce sec­teur où plane la menace d’une dés­in­dus­tria­li­sa­tion de plus, avec la délo­ca­li­sa­tion du raf­fi­nage au plus près des acti­vi­tés d’extraction pétro­lière. La lutte pour le main­tien de la raf­fi­ne­rie Total de Dunkerque, au cours du pre­mier semestre 2010, a consti­tué une répé­ti­tion per­met­tant aux sala­riés de faire l’expérience de l’efficacité de cer­tains registres d’action. Il faut sans doute éga­le­ment prendre en compte les pro­blé­ma­tiques internes à la CGT, sa fédé­ra­tion des indus­tries chi­miques étant parmi les cri­tiques de la ligne du « syn­di­ca­lisme ras­sem­blé ».

De même, on doit noter l’ancrage ter­ri­to­rial des mobi­li­sa­tions, comme l’illustre la force et l’étendue du mou­ve­ment à Marseille et dans les Bouches du Rhône. Le fait qu’il y ait des grèves recon­duc­tibles lan­cées début octobre dans les Monoprix ne peut pas se com­prendre sans faire réfé­rence à une par­ti­ci­pa­tion beau­coup plus impor­tante et régu­lière de sala­riés du sec­teur privé à Marseille lors des mobi­li­sa­tions de 2003, 2006 ou 2009. La confi­gu­ra­tion mar­seillaise ren­voie à la fois à la situa­tion de l’emploi, à l’histoire sociale locale et au tra­vail mili­tant réa­lisé depuis des années du côté des chô­meurs et des pré­caires.

Dans le com­men­taire d’un article que nous avions pré­cé­dem­ment publié sur contre­temps [1], à propos des mobi­li­sa­tions du prin­temps 2009 contre la crise, un inter­naute évo­quait une hypo­thèse. Les mobi­li­sa­tions contre la crise auraient consti­tué un tour­nant dans les formes de mobi­li­sa­tion. On pas­se­rait de mou­ve­ments tirés par des sec­teurs en lutte, sou­vent du sec­teur public, à des formes de mobi­li­sa­tion plus hété­ro­gènes, davan­tage struc­tu­rées sur un plan ter­ri­to­rial, impli­quant davan­tage d’entreprises du sec­teur privé… inter­di­sant dans tous les cas de penser les dyna­miques de mobi­li­sa­tion comme la résul­tante de l’action d’un sec­teur pro­fes­sion­nel se pla­çant en avant-garde. Cette réflexion est per­ti­nente dans le cadre d’une pensée stra­té­gique orien­tée par l’objectif d’un « Tous Ensemble ». Elle ren­voie à un équi­libre qui évolue entre sec­teurs public et privé : la puis­sance du public est enta­mée, de nou­velles forces émergent dans le privé, par­fois issues du public, et la pré­ca­rité se dif­fuse par­tout. Elle tient au renou­vel­le­ment du sala­riat et aux poli­tiques mana­gé­riales qui entament les cultures pro­fes­sion­nelles et mili­tantes, qui étaient sou­vent imbri­quées… Cette réflexion invite ainsi à repen­ser les dyna­miques de mobi­li­sa­tion, et en par­ti­cu­lier à dépas­ser l’opposition entre par­ti­sans de la grève géné­rale et par­ti­sans des mani­fes­ta­tions le samedi pour réflé­chir à l’articulation de ces formes d’action, en essayant de retour­ner l’obstacle que consti­tue l’hétérogénéité crois­sante du sala­riat en un atout (voir ce qu’écrit à ce sujet Philippe Corcuff dans Mediapart [2]). La réa­lité du mou­ve­ment syn­di­cal aujourd’hui est cepen­dant mar­quée par l’absence d’une telle pensée stra­té­gique. Si l’on peut ration­nel­le­ment consi­dé­rer que seule une dyna­mique de géné­ra­li­sa­tion du mou­ve­ment, de blo­cage effec­tif de l’économie per­met­trait de faire plier le gou­ver­ne­ment, une grande majo­rité des syn­di­ca­listes partent aujourd’hui du prin­cipe, soit qu’une telle dyna­mique est impos­sible, soit qu’elle n’est pas sou­hai­table.

CTPS -Ce mou­ve­ment fait appa­raître à nou­veau un phé­no­mène sou­vent consi­déré comme para­doxal : d’un côté, la mobi­li­sa­tion est extrê­me­ment forte si l’on consi­dère la par­ti­ci­pa­tion aux mani­fes­ta­tions et la popu­la­rité dont la cré­dite les son­dages, y com­pris dans son dur­cis­se­ment ; d’un autre côté, les grèves recon­duc­tibles, n’ont pas véri­ta­ble­ment pris. Ce type de phé­no­mène avait déjà été évoqué en 1995 avec l’idée de « grève par pro­cu­ra­tion », cette logique est expli­cite lorsque les sala­riés des raf­fi­ne­ries en lutte déclarent : « On bloque pour ceux qui ne peuvent pas faire grève [3]» . Cette fois, cepen­dant, la mul­ti­pli­ca­tion des actions de blo­cage ( routes, flux de com­bus­tibles, déchet­te­ries..) mises en oeuvre par des col­lec­tifs inter­pro­fes­sion­nels semble esquis­ser un nou­veau modèle : on fait la grève si l’on peut, on s’arrange pour par­ti­ci­per aux mani­fes­ta­tions mais l’inscription dans la mobi­li­sa­tion implique aussi une recherche d’effets éco­no­miques concrets.. Une telle dyna­mique n’est pas sans rap­pe­ler le rôle cru­cial des bar­rages rou­tiers dans les lutte des pique­te­ros en Argentine en 2002-2003 ou, plus encore dans le cycle de mobi­li­sa­tions qui dans la pre­mière moitié des années 2000 a pré­cédé l’accession au pou­voir du MAS d’Evo Morales en Bolivie.. En bref, la dégra­da­tion de la posi­tion de nombre de sala­riés sur leur lieu de tra­vail aurait donc bien pour effet de rendre extrê­me­ment dif­fi­cile une géné­ra­li­sa­tion des grèves mais, par contre, elle pour­rait lais­ser la place à une plus grande diver­sité d’expression de la conflic­tua­lité qui n’exclue pas des pro­ces­sus de radi­ca­li­sa­tion. Que pensez-vous d’une telle lec­ture ? Et si on la suit, dans quelle mesure peut-on consi­dé­rer que cette mobi­li­sa­tion mar­que­rait l’entrée, pour la France, dans un nou­veau modèle de grand conflit social ?

Le prin­temps 2003 avait été marqué par des ten­ta­tives, por­tées par les ensei­gnants, de porter leur lutte auprès des sala­riés du privé. Le CPE, en 2006, avait marqué plus net­te­ment cette volonté de jonc­tion entre le monde édu­ca­tif entendu au sens large et le « monde sala­rial » (bien entendu, l’éducation est aussi un monde du tra­vail !), à tra­vers l’organisation d’assemblée géné­rales inter­pro­fes­sion­nelles, mais aussi à tra­vers beau­coup d’actions coup de poing, tout à la fois cen­sées frap­per l’opinion et entra­ver le fonc­tion­ne­ment normal de l’économie. On retrouve ces formes aujourd’hui, et ce qui est peut-être inté­res­sant c’est de voir que la logique des actions coup de poing, des blo­cages, qui était ini­tia­le­ment sur­tout portée par les franges les plus radi­cales, est aujourd’hui lar­ge­ment reprise au sein des orga­ni­sa­tions syn­di­cales elles-mêmes. La dif­fu­sion de ces pra­tiques, parce qu’elle engage des acteurs divers, par­ti­cipe de la recom­po­si­tion d’une iden­tité col­lec­tive dont les « grèves par pro­cu­ra­tion » consti­tuent un autre symp­tôme. Ce phé­no­mène a été par­ti­cu­liè­re­ment visible pen­dant le mou­ve­ment, avec une mul­ti­tude de sou­tiens spon­ta­nés en faveur des gré­vistes, la mul­ti­pli­ca­tion des caisses de grève et des actions de soli­da­rité, d’habitants, de citoyens, d’enseignants. Certains médias, comme Mediapart, ont joué un rôle impor­tant dans la construc­tion de ce mou­ve­ment de soli­da­rité. Les cor­tèges des mani­fes­ta­tions, s’ils étaient struc­tu­rés par les délé­gués syn­di­caux, se sont avérés plutôt hété­ro­clites. L’alignement du privé et du public a effacé le passif de 1993. Le mou­ve­ment contre le CPE a révélé l’imbrication désor­mais étroite entre le monde du tra­vail et celui de l’école. Le mou­ve­ment a déve­loppé une conscience de sa propre légi­ti­mité qui lui a permis de ne pas tomber dans le piège de la stig­ma­ti­sa­tion des cas­seurs. Autant d’éléments qui par­ti­cipent de la recons­ti­tu­tion d’une iden­tité com­mune.

Mais il serait à notre avis erroné de trop insis­ter sur la nou­veauté d’un modèle de mobi­li­sa­tion qui, de fait, sup­po­se­rait que les anciens sont dépas­sés. Il est d’abord très risqué d’aller au-delà des ana­lo­gies for­melles avec l’Amérique latine dont les struc­tures sociales sont très dif­fé­rentes. Par exemple, le phé­no­mène argen­tin des pique­te­ros, sa nature de mou­ve­ment de privés d’emplois, son ins­crip­tion ter­ri­to­riale ren­voient à une liqui­da­tion des ins­ti­tu­tions de l’Etat-providence et du sala­riat sans com­mune mesure avec ce que connaît la « vieille Europe ». En outre, le « vieux » conflit indus­triel, fondé sur la grève et sur l’entreprise comme champ de bataille, reste cen­tral. Les der­niers déve­lop­pe­ments du mou­ve­ment l’illustrent bien : la reprise du tra­vail dans les raf­fi­ne­ries a été vécue comme la fin de la mobi­li­sa­tion. Le registre de la grève reste cen­tral pour ancrer l’action dans la durée et le choix de blo­cages « de l’extérieur » est sou­vent un aveu de fai­blesse quant aux pos­si­bi­li­tés de peser de l’intérieur même des entre­prises.

Plutôt que de modèle de mobi­li­sa­tion, il serait sans doute plus heu­reux d’appréhender ces phé­no­mènes avec la notion plus souple de « réper­toires d’action col­lec­tive [4]». Il y a indé­nia­ble­ment des formes nou­velles de mobi­li­sa­tion qui ren­voient aux trans­for­ma­tions du capi­ta­lisme et de l’organisation du tra­vail. Dans un monde sala­rial de plus en plus éclaté, où le col­lec­tif de tra­vail est désor­mais moins unifié par sa concen­tra­tion spa­tiale que façonné par un ensemble de flux – de tra­vailleurs, de pro­duits, de com­mu­ni­ca­tions – le blo­cage de stocks de pro­duits, de car­re­fours indus­triels ou de voies d’échanges est un moyen d’atteindre les sala­riés et de peser réel­le­ment sur le fonc­tion­ne­ment de l’économie. Indéniablement, le réper­toire d’action s’enrichit, car les registres d’action col­lec­tive s’ajustent aux modes de domi­na­tion. Mais der­rière l’image du capi­ta­lisme en réseau, on assiste dans les entre­prises à des phé­no­mènes de concen­tra­tion finan­cière (par la consti­tu­tion de groupes tou­jours plus impor­tants) et de recen­tra­li­sa­tion du pou­voir stra­té­gique – que N. Lichtenstein décrit bien à tra­vers le modèle mana­gé­rial de Wal-Mart. Si les entre­prises sont de plus en plus inter­dé­pen­dantes, il n’est pas cer­tain que cette inter­dé­pen­dance se tra­duise par une dilu­tion du pou­voir.

En outre, un risque impor­tant pèse, qui fut par­ti­cu­liè­re­ment visible dans les mou­ve­ments uni­ver­si­taires, du CPE à la LRU : les pra­tiques de blo­cage et l’échappée hors des lieux de tra­vail (sala­rié ou sco­laire) peuvent conduire à la fuite en avant, en creu­sant la cou­pure entre les sec­teurs les plus radi­ca­li­sés et le plus grand nombre moins impli­qué.

Enfin, si l’on doit sou­li­gner des nou­veau­tés, il fau­drait évo­quer d’autres élé­ments, comme le recours au suf­frage : la mobi­li­sa­tion col­lec­tive, par­fois la grève, ont pu s’appuyer sur le recours aux urnes pré­sen­tées comme une garan­tie de trans­pa­rence démo­cra­tique. Cela témoigne de fluc­tua­tions inté­res­santes, dans l’histoire du mou­ve­ment ouvrier, quant aux concep­tions et pra­tiques légi­times la de la démo­cra­tie ouvrière. Quand des orga­ni­sa­tions de la CGT pro­posent le vote à bul­le­tin secret, on est loin d’un élé­ment (le vote à main levée par ceux qui sont enga­gés dans la lutte) qui a long­temps été perçu comme iden­ti­taire : il avait d’ailleurs été au prin­cipe de la scis­sion de FO au moment des grèves insur­rec­tion­nelles de 1947 ! Longtemps, en effet, le recours au vote secret fut dénoncé comme une manœuvre de démo­bi­li­sa­tion, désa­gré­geant le col­lec­tif mobi­lisé au profit des ratio­na­li­tés indi­vi­duelles.

Mais ces évo­lu­tions ren­voient aussi à la façon dont les pra­tiques démo­cra­tiques sont inves­ties et mises en œuvre par des indi­vi­dus qui n’ont plus la même socia­li­sa­tion poli­tique. Les assem­blées étu­diantes durant le CPE ont été des lieux d’intenses débats, notam­ment sur l’organisation des votes, sur les condi­tions de légi­ti­mité de ceux-ci par rap­port aux blo­cages. Dans une autre optique, le fait d’organiser une vota­tion citoyenne sur le deve­nir de la Poste ou de deman­der un réfé­ren­dum sur celui d’EDF sont vus comme des moyens d’élargir la mobi­li­sa­tion au-delà des sala­riés de ces entre­prises, d’impliquer la popu­la­tion en s’appuyant sur le statut d’usager. De telles démarches illus­trent là encore la recom­po­si­tion d’un réper­toire d’action qui mobi­lise à la fois les registres syn­di­caux tra­di­tion­nels tout en s’inspirant d’autres mou­ve­ments (on peut penser au mou­ve­ment fémi­niste ou à la défense des droits des immi­grés pour l’usage des urnes et des vota­tions citoyennes).

CTPS – Ce mou­ve­ment est une mobi­li­sa­tion sur la réforme des retraites. Mais, c’est sans doute beau­coup plus que ça : la ques­tion des retraite semble avoir été prise comme un casus belli pour reje­ter, plus lar­ge­ment, ce pou­voir et sa poli­tique. Comment appré­hen­dez-vous cette dimen­sion sys­té­mique du mou­ve­ment et quelles sont ses impli­ca­tions, la vic­toire ne pou­vant être que poli­tique ?

Sans qu’il y ait néces­sai­re­ment de hié­rar­chie entre eux, il nous semble pos­sible de lister un cer­tain nombre de points, par­tiel­le­ment imbri­qués, per­met­tant de réflé­chir à cette dimen­sion poli­tique :

1- La cen­tra­lité incon­tes­tée des orga­ni­sa­tions syn­di­cales dans le mou­ve­ment est allée de pair avec une faible visi­bi­lité des partis de l’opposition. Le PS s’est affi­ché contre la réforme menée par le gou­ver­ne­ment Fillon, mais en par­tage les pré­misses éco­no­miques libé­rales. A la gauche de la gauche, les diverses orga­ni­sa­tions ont plutôt pri­vi­lé­gié leur appa­ri­tion propre dans le cours du mou­ve­ment au détri­ment d’une inter­ven­tion poli­tique com­mune : on est loin ici de la coor­di­na­tion souple dont nous par­lions avec l’intersyndicale (sans idéa­li­ser pour autant celle-ci !). C’est la divi­sion qui l’emporte, de telle sorte que les partis n’ont pas été en capa­cité d’être les cata­ly­seurs d’un ras le bol qui dépasse effec­ti­ve­ment le cas des retraites, qui ren­voie au sen­ti­ment d’immoralité et d’illégitimité du pou­voir, de vio­lence et d’injustice de sa poli­tique.

2- Mais les orga­ni­sa­tions syn­di­cales ne jouent pas davan­tage ce rôle, car elles ne sou­haitent pas l’endosser pour la plu­part d’entre elles. Déjà en 2009, Bernard Thibaut insis­tait sur le fait que la métro­pole n’était pas la Guadeloupe et qu’une stra­té­gie de type LKP serait une erreur. De fait, il est clair que l’institutionnalisation du champ syn­di­cal en France se tra­duit, dans la façon dont les acteurs conçoivent leur pos­si­bi­lité d’action et leur légi­ti­mité, par l’acceptation d’un cloi­son­ne­ment fort entre les sphères asso­cia­tive, syn­di­cale et poli­tique. Le registre d’argumentation que mettent en œuvre les orga­ni­sa­tions domi­nantes dans le champ syn­di­cal est celui du dia­logue social. Elles n’envisagent pas la construc­tion d’un front large, socio-cultu­rel, per­met­tant la contes­ta­tion la plus large pos­sible du pou­voir, car elles consi­dèrent que ce n’est pas leur rôle.

3- De ce point de vue, le dos­sier des retraites révèle la part de mythe qui struc­ture les dis­cours sur le dia­logue social, sur une démo­cra­tie sociale qui pour­rait tran­quille­ment s’épanouir, avec ses règles et sa tem­po­ra­lité propres, à l’écart de la démo­cra­tie poli­tique. L’idée d’une subor­di­na­tion consen­tie des acteurs syn­di­caux face au pou­voir poli­tique a montré ses impli­ca­tions pra­tiques : un gou­ver­ne­ment qui oublie, quand il a décrété l’urgence de réfor­mer, toute pro­cé­dure de négo­cia­tion préa­lable. Au final, aucun res­pon­sable syn­di­cal n’aura d’ailleurs consenti à s’autodésarmer en par­tant du prin­cipe qu’une fois la loi votée, la contes­ta­tion devait quit­ter le ter­rain de la rue. Seule une mino­rité d’organisations a main­tenu ce dis­cours (UNSA, CFE-CGC), mais tout en res­tant dans le cadre de l’intersyndicale.

4- Si les orga­ni­sa­tions syn­di­cales acceptent aujourd’hui une part de res­pon­sa­bi­lité poli­tique, celle-ci est le plus sou­vent trans­fi­gu­rée sur le mode de l’expertise. Il s’agit de convaincre de la cré­di­bi­lité de ses pro­po­si­tions, en argu­men­tant sur des points internes à la réforme comme dans le cas de la CFDT ou en pro­po­sant, comme le font la CGT, la FSU et Solidaires une autre réforme, en lien avec des éco­no­mistes et des orga­ni­sa­tions telle ATTAC. Il s’agit ici évi­dem­ment d’un tra­vail extrê­me­ment pré­cieux dans la mesure où il arme le syn­di­ca­lisme, permet dans une cer­taine mesure de se faire entendre des médias et crée des liens avec d’autres sec­teurs. Mais pour que ce réa­lisme tech­nique ne perde pas de vue ses objec­tifs stra­té­giques, il lui reste à s’articuler à une pensée « chaude », à des valeurs, à l’affirmation pra­tique de la vision du monde que ser­vi­rait un réel projet de sau­ve­garde des retraites par répar­ti­tion.

5- Ce qui conduit à un der­nier point de réflexion : les meilleurs pro­jets du monde n’ont aucune portée s’ils ne sont pas sous-tendus par un enthou­siasme popu­laire, s’ils ne s’indexent pas à des images de la société dési­rée, s’ils ne s’inscrivent pas dans une his­toire col­lec­tive. Le mou­ve­ment peut être l’occasion pour les res­pon­sables syn­di­caux de prendre conscience de cette res­pon­sa­bi­lité qui leur incombe et qui ren­voie aux plus grandes heures du mou­ve­ment ouvrier – quand les pro­po­si­tions des orga­ni­sa­tions syn­di­cales irri­guaient le débat poli­tique, du pla­nisme cégé­tiste des années 1930 aux natio­na­li­sa­tion et à la sécu­rité sociale à la Libération, jusqu’au socia­lisme auto­ges­tion­naire dans les années 1970. Alors que la gauche est atone et divi­sée, il serait pos­sible que d’importante frac­tions du mou­ve­ment syn­di­cal servent de cata­ly­seur à l’élaboration d’un véri­table agenda de trans­for­ma­tion sociale. Une éla­bo­ra­tion qui ne résulte pas de « l’audition » des orga­ni­sa­tions syn­di­cales par les diri­geants poli­tiques, mais d’une dyna­mique auto­nome per­met­tant aux syn­di­ca­listes de tisser des liens durables entre eux et avec tous ceux, citoyens, asso­cia­tions, mou­ve­ments sociaux qui ont contri­bué à nour­rir la contes­ta­tion des der­nières semaines.

Un tel pro­ces­sus sup­po­se­rait que se mettent en place des struc­tures ad hoc, car bien évi­dem­ment le cadre de l’intersyndicale, dont l’intérêt n’est pas en cause, revêt une autre fonc­tion. Entre une inter­syn­di­cale qui tient par la recherche du consen­sus et la guerre de tous contre tous que se livrent les orga­ni­sa­tions confron­tées à la conquête de leur repré­sen­ta­ti­vité dans les entre­prises, il existe un espace inter­mé­diaire à occu­per, celui d’une coopé­ra­tive d’élaboration stra­té­gique.


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