La santé malade du capitalisme

Anarchisme, marxisme et socialisme : le débat continue

Perspectives

Par Mis en ligne le 30 mai 2020

Depuis déjà quelques années, les pers­pec­tives anar­chistes et liber­taires connaissent un regain d’intérêt au Québec et dans le monde. Et pour cause. Il y a dans cette tra­di­tion de belles valeurs de com­ba­ti­vité, de révolte, d’authenticité, de cou­rage. Des mili­tantes et des mili­tants anars et liber­taires ont sou­vent joué un rôle impor­tant dans les mou­ve­ments popu­laires et dans les luttes pour la démo­cra­tie et la jus­tice. Au moment de la Commune de Paris, lors de la révo­lu­tion sovié­tique ou de la lutte anti­fas­ciste en Espagne, et plus récem­ment dans l’essor des luttes popu­laires en Argentine, en Grèce, au Québec et ailleurs, dra­peaux noirs et dra­peaux rouges ont flotté ensemble dans les mobi­li­sa­tions, témoi­gnant des espoirs et des pro­po­si­tions mises de l’avant par les diverses com­po­santes des nou­veaux mou­ve­ments sociaux.

Cela dit, cet essor de l’anarchisme sou­lève des ques­tions. On devrait dire, en fait, des anar­chismes, car il y en a plu­sieurs, comme il y a des mar­xismes et des socia­lismes par ailleurs. La dis­tinc­tion est impor­tante si l’on veut com­prendre le phé­no­mène et en débattre, étant donné que, pour les majo­ri­tés mili­tantes d’aujourd’hui, il n’y a plus de « vérité » abso­lue, étanche, sans faille. Cette évo­lu­tion très posi­tive a « désen­glué » la pensée cri­tique domi­nante des périodes anté­rieures où on retrou­vait encore un cer­tain fond « reli­gieux » se cris­tal­li­sant autour d’une « ligne juste », presque conçue comme une « révé­la­tion ». C’est ainsi que, dans les années 1970, un cer­tain mar­xisme tour­nait les coins ronds et expri­mait sou­vent un dis­cours sec­taire. Au lieu d’aider à décor­ti­quer les com­plexi­tés du réel, cette pers­pec­tive binaire a atro­phié la pensée et l’action de gauche. Aujourd’hui cepen­dant, la bonne nou­velle, c’est que ce « mar­xisme pri­mi­tif » est à peu près dis­paru. Nous serions naïfs de croire que nous sommes à l’abri de cette pensée binaire, sim­pliste. Elle est encore pré­sente, y com­pris (mais pas seule­ment) dans une cer­taine pensée anar­chiste s’exprimant dans divers écrits[2]. Il est ainsi témé­raire d’affirmer avec aplomb que « l’anarchie est la seule pos­ture (sou­li­gné par moi) idéo­lo­gique en phase avec la liberté de penser et de créer »[3]. Il nous semble donc néces­saire d’ouvrir un débat compte tenu des inter­pel­la­tions sou­le­vées dans les mou­ve­ments popu­laires dans le cadre de la longue et dif­fi­cile lutte d’émancipation où plu­sieurs sen­si­bi­li­tés poli­tiques, y com­pris l’anarchisme, s’inscrivent.

De la démo­cra­tie et de l’État

L’anarchisme, en vertu de son « code géné­tique », a tou­jours porté l’objectif de la démo­cra­tie au sommet de ses luttes. Il est cepen­dant abusif de pré­tendre que les anar­chistes sont les « seuls » ou les « vrais » démo­crates, ce qui laisse sous-entendre que les autres pro­po­si­tions poli­tiques ne le sont pas. Ce n’est pas juste non plus d’affirmer que l’anarchisme est le seul cou­rant qui pro­pose une dis­tinc­tion entre gou­ver­nants et gou­ver­nés et qu’il est la seule expres­sion poli­tique prô­nant la néga­tion de « toute forme de domi­na­tion, d’autorité, de hié­rar­chie, d’inégalité […] sans État ni parti diri­geant »[4]. Pour Marx et une partie de ses héri­tiers, la pola­ri­sa­tion entre domi­nants et domi­nés est aussi un phé­no­mène his­to­rique, appelé à dis­pa­raître. Les luttes popu­laires et pro­lé­ta­riennes doivent accé­lé­rer cette des­truc­tion de l’État, un État qui reflète néces­sai­re­ment la divi­sion entre les classes sociales et, par consé­quent, la domi­na­tion des uns sur les autres. La ques­tion qui se pose cepen­dant est celle-ci : com­ment détruire cet État ? Pour les mar­xistes notam­ment, cet État ne peut être sim­ple­ment anni­hilé par décret. Ce n’est pas un châ­teau de cartes qui va s’effondrer. L’État reflète une réa­lité pré­exis­tante, à savoir la scis­sion de la société en classes, de laquelle émergent, dans la longue durée des siècles, diverses hié­rar­chies éta­blies dont le capi­ta­lisme a moder­nisé les formes. Ce pou­voir, cet État, uti­lise les sym­boles, la reli­gion, la culture (ce que Gramsci appelle l’« hégé­mo­nie ») et éga­le­ment la force bru­tale. Derrière cette archi­tec­ture com­plexe du pou­voir, il n’y a pas une struc­ture « lisse », mais un ter­rain plein d’aspérités, de cli­vages, de frac­tures, au sein des classes popu­laires mêmes et entre divers groupes divi­sés selon le genre, la pro­fes­sion, le statut[5]. L’État contem­po­rain n’est donc pas un lapin sorti du cha­peau du magi­cien, mais une construc­tion, qui n’en finit pas d’étendre ses ten­ta­cules et de diver­si­fier ses moyens.

On peut ques­tion­ner le point de vue anar­chiste sur cette ques­tion, du moins celui exprimé par Gustav Landauer (cité par Dupuis-Déri), et qui voit l’État non pas comme un fais­ceau de forces et de luttes, mais comme « une manière d’être […] un mode de com­por­te­ment »[6]. Penser cela peut nous empê­cher de réflé­chir au « pro­blème » de l’État, qui n’est pas seule­ment (et prin­ci­pa­le­ment) une « mau­vaise idée » impo­sée par les cir­cons­tances, car si on pour­suit dans cette logique, on en vient fata­le­ment à entre­te­nir une deuxième fausse idée, à savoir qu’on peut « abolir » l’État par la simple bonne volonté , par un acte volon­ta­riste qui réta­blit la « vraie démo­cra­tie », celle d’Athènes où les « bons » citoyens sont assis ensemble pour déli­bé­rer sur leur avenir, « sans roi ni chef ».

En réa­lité, si l’État a été édifié à tra­vers des luttes des classes, ce sont les luttes de classes qui par­vien­dront éga­le­ment à le ren­ver­ser et à le rem­pla­cer par la démo­cra­tie citoyenne. Cependant, et l’histoire l’a démon­tré mille fois, cela ne sur­vien­dra pas par un acte auto­dé­crété. Il ne suffit pas de dire qu’une fois la révo­lu­tion réa­li­sée, il n’y aura qu’à pro­cla­mer l’autogestion et la fédé­ra­tion des com­munes. L’État capi­ta­liste, ancré dans la réa­lité maté­rielle et cultu­relle de la société, reflète, comme l’a bien expli­qué Nicos Poulantzas, un « point de conden­sa­tion » des luttes de classes et donc un ensemble de forces et de rap­ports de forces (un « champ stra­té­gique ») s’exerçant au niveau poli­tique, cultu­rel, éco­no­mique[7]. Détruire l’État, c’est donc, dans une stra­té­gie de luttes pro­lon­gées, le « désan­crer » de la société. Pour cela, il faut du temps et sur­tout une lutte pour recons­truire les rap­ports sociaux sur d’autres bases, comme l’a bien expli­qué Victor Serge, lui-même un liber­taire, qui avait saisi l’importance de sortir de la pensée magique impo­sée par une cer­taine tra­di­tion anar­chiste[8].

De la trans­for­ma­tion

Selon Gramsci, les forces anti­ca­pi­ta­listes, pour affron­ter cet État, doivent entre­prendre une réor­ga­ni­sa­tion en pro­fon­deur des rap­ports sociaux, des modes de pro­duc­tion, et des sys­tèmes de valeur. Il est alors néces­saire de contes­ter les concepts clés du capi­ta­lisme, et notam­ment l’accumulation du capi­tal et tout ce qui va avec, qui s’infiltrent dans la conscience popu­laire et qui sont relayés par un puis­sant dis­po­si­tif com­posé de plu­sieurs appa­reils (bureau­cra­tie, médias, églises, ins­ti­tu­tions sco­laires, outils de com­mu­ni­ca­tion, etc.). L’État n’est pas seule­ment un « macro » pou­voir, mais un enche­vê­tre­ment de « micro­pou­voirs » (expres­sion de Foucault), consti­tuant une archi­tec­ture extrê­me­ment effi­cace de domi­na­tion.

Gramsci emploie la méta­phore d’un sys­tème de tran­chées, com­posé de plu­sieurs strates, étalé sur plu­sieurs fronts. Par consé­quent, sug­gère-t-il, il est illu­soire de penser que l’État peut être « cap­turé » ou « aboli » comme s’il s’agissait d’une chose, d’un lieu ou d’une bande d’hommes mal inten­tion­nés. La lutte pour l’abolition de l’État est un pro­ces­sus, et non un acte de bonne volonté. Là-dessus, il rejoint Marx qui pense que la lutte anti­ca­pi­ta­liste va per­mettre de poser les fon­de­ments d’une lutte à finir contre l’État. Au bout du compte espère Marx, recou­rant à des for­mu­la­tions un peu pro­phé­tiques, le capi­ta­lisme sera rem­placé « quand auront dis­paru l’asservissante subor­di­na­tion des indi­vi­dus à la divi­sion du tra­vail et, avec elle, l’opposition entre le tra­vail intel­lec­tuel et le tra­vail manuel ; quand le tra­vail ne sera pas seule­ment un moyen de vivre, mais devien­dra lui-même le pre­mier besoin vital »[9].

Plus tard, lors de la révo­lu­tion des soviets en Russie en 1917, cette pro­po­si­tion réap­pa­raî­tra. Lénine, comme la majo­rité des mili­tants socia­listes et anar­chistes, pense que « tous les socia­listes sont d’accord que l’État poli­tique et avec lui, l’autorité poli­tique, dis­pa­raî­tront en consé­quence de la pro­chaine révo­lu­tion sociale, à savoir que les fonc­tions publiques per­dront leur carac­tère poli­tique et se trans­for­me­ront en simples fonc­tions admi­nis­tra­tives pro­té­geant les véri­tables inté­rêts sociaux »[10]. Cependant, des diver­gences per­sistent. L’État auto­ri­taire ne peut être aboli d’un coup, « avant même qu’on ait détruit les condi­tions sociales qui l’ont fait naître ». En réa­lité, ajoute-t-il, il faut y aller par étapes : « les hommes s’habitueront gra­duel­le­ment à res­pec­ter les règles élé­men­taires de la vie en société, connues depuis des siècles, rabat­tues durant des mil­lé­naires dans toutes les pres­crip­tions morales, à les res­pec­ter sans vio­lence, sans contrainte, sans sou­mis­sion, sans cet appa­reil spé­cial de coer­ci­tion qui a nom : l’État ». Entretemps, estime Lénine, il y aura néces­sai­re­ment en Russie révo­lu­tion­naire un État qui ne sera pas tout à fait un État, qui désa­grè­gera les struc­tures de pou­voir et de com­man­de­ment, et qui libé­rera l’initiative des masses, tout en main­te­nant un appa­reil de coer­ci­tion capable de pro­té­ger la révo­lu­tion de ses adver­saires internes et externes.

Tout au long de la période, la diver­gence sur la stra­té­gie pour abolir l’État s’est appro­fon­die dans les mou­ve­ments et les luttes, en Europe prin­ci­pa­le­ment. Ainsi, Errico Malatesta, une des figures de proue de l’anarchisme ita­lien, pen­sait que la révo­lu­tion devait immé­dia­te­ment abolir la pro­priété privée, le gou­ver­ne­ment et donc les monar­chies, répu­bliques, par­le­ments, armées, police, magis­tra­tures et toutes les ins­ti­tu­tions qui détiennent des pou­voirs coer­ci­tifs. « Les pri­vi­lèges, affirme-t-il, ne peuvent être abolis, la liberté et l’égalité ne peuvent être éta­blis d’une manière ferme et défi­ni­tive sans abolir les gou­ver­ne­ments, non pas un ou l’autre gou­ver­ne­ment, mais l’institution du gou­ver­ne­ment en tant que telle »[11].

Cette pers­pec­tive radi­cale s’est heur­tée à la réa­lité. La grande trans­for­ma­tion, ou la révo­lu­tion, n’a pas débou­ché sur l’abolition de l’État, pas seule­ment parce qu’il y a eu « tra­hi­son » des chefs, mais parce que l’abolition des classes, et la réor­ga­ni­sa­tion sub­sé­quente de la société et de l’économie, ne peut sur­ve­nir que de l’expérience même des masses, et non d’une « avant-garde déter­mi­née ». Pour Victor Serge, il faut être assez terre-à-terre pour recon­naître la dif­fé­rence entre une révo­lu­tion-réa­lité et une révo­lu­tion-légende, dans le contexte d’une lutte opi­niâtre, pro­lon­gée, où l’imagination et la déter­mi­na­tion doivent se com­bi­ner pour déstruc­tu­rer et restruc­tu­rer un puis­sant état des choses plu­sieurs fois cen­te­naire. En fonc­tion de cette pers­pec­tive, Serge conclut qu’il n’y a pas de chan­ge­ment sou­dain, qu’il faut faire des com­pro­mis, avan­cer petit à petit, par­fois même recu­ler, faire ce qu’on appelle de la « poli­tique » autre­ment.

Évidemment, et l’expérience his­to­rique le confirme éga­le­ment, un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion n’est ni linéaire, ni pré­dé­ter­miné. La mise en place d’un État visant la trans­for­ma­tion (un État qui n’est pas tout à fait un État, selon l’expression de Lénine), et éven­tuel­le­ment l’abolition même de l’État, ne garan­tit nul­le­ment que le pro­ces­sus puisse être com­plété, qu’il n’y aura pas de « détour­ne­ments ». La plu­part des révo­lu­tions du ving­tième siècle, y com­pris celle de la Russie, n’ont pas débou­ché sur cette abo­li­tion « pas à pas » de l’État, mais au contraire, à un État encore plus omni­pré­sent, et ce fai­sant, à la repro­duc­tion du capi­ta­lisme. Encore là, les intui­tions du liber­taire Victor Serge, aux pre­mières loges du pou­voir sovié­tique, se sont avé­rées glo­ba­le­ment justes :

Le danger du com­mu­nisme d’État, c’est que l’État peut s’obstiner à durer. Si l’on s’en tient à la méthode his­to­rique, cela semble même pro­bable. Jamais on n’a vu une auto­rité consen­tir à dis­pa­raître. L’État socia­liste, devenu tout-puis­sant par la réunion du pou­voir poli­tique et du pou­voir éco­no­mique – servi par une bureau­cra­tie qui ne man­quera pas de s’attribuer des pri­vi­lèges et de les défendre, ne dis­pa­raî­tra pas de lui-même. Les inté­rêts grou­pés autour de lui seront trop grands. Les com­mu­nistes mêmes auront peut-être besoin de recou­rir, pour le déra­ci­ner et le détruire, à une action pro­fon­dé­ment révo­lu­tion­naire, longue et dif­fi­cile. Le pou­voir exerce sur ceux qui le détiennent une influence néfaste, qui se tra­duit sou­vent par de déplo­rables défor­ma­tions pro­fes­sion­nelles[12].

Serge ne conclut cepen­dant pas, contrai­re­ment aux anar­chistes, que la bataille est perdue d’avance. Il voit plutôt la bataille de l’émancipation comme un chemin ouvert, non déter­miné.

Le dilemme des moyens

Si l’articulation entre les buts ultimes et le pro­ces­sus de la trans­for­ma­tion est un grand défi poli­tique et théo­rique, un autre débat se pro­file sur la ques­tion des moyens. Les mou­ve­ments anti­ca­pi­ta­listes doivent fonc­tion­ner d’une manière qui cor­res­pond à leurs buts. Dans plu­sieurs orga­ni­sa­tions de gauche, pas néces­sai­re­ment anar­chistes, l’essentiel des tâches est accom­pli de manière béné­vole et volon­taire, y com­pris dans la répar­ti­tion des postes pres­ti­gieux ou d’autorité. La plu­part des orga­ni­sa­tions socia­listes signent des textes col­lec­tifs qui ne sont pas iden­ti­fiés à des « chefs » cap­tant l’attention. Il y a presque tou­jours plu­sieurs porte-parole et non un seul. Beaucoup d’attention est appor­tée pour que la parole ne soit pas mono­po­li­sée par quelques-uns. Attribuer le mono­pole de ces qua­li­tés à la tra­di­tion anar­chiste me semble sec­taire. Certes, une fois cela dit, dans toutes les tra­di­tions de gauche, le défi reste per­ma­nent. L’accaparement du pou­voir par une petite élite, la mar­gi­na­li­sa­tion des « subal­ternes » sous divers pré­textes, la repro­duc­tion de com­por­te­ments auto­ri­taires et mépri­sants sont des traits qu’on retrouve sou­vent, et qui sont éga­le­ment sou­vent (mais pas tou­jours) com­bat­tus.

Sur cette ques­tion des moyens, le débat dans le débat, si l’on peut dire, concerne le rôle de la vio­lence. L’affrontement avec les forces du (dés)ordre, dans la pers­pec­tive des luttes contre l’État capi­ta­liste, pro­cède la plu­part du temps d’un long tra­vail d’organisation et de mobi­li­sa­tion popu­laire où la mul­ti­tude, par sa masse et sa déter­mi­na­tion, bous­cule les domi­nants, comme on l’a vu en Amérique du Sud (Mexique, Bolivie, Argentine) durant la der­nière décen­nie. Autrement, si l’affrontement violent s’avère néces­saire, les mou­ve­ments popu­laires essaient de le mini­ma­li­ser. Il ne s’agit nul­le­ment de condam­ner la vio­lence comme si celle-ci n’était pas autre chose qu’une consé­quence du sys­tème violent (le capi­ta­lisme) en place. La vio­lence des domi­nés est géné­ra­le­ment une réponse à celle des domi­nants, comme le disait Michel Chartrand inter­rogé à l’occasion des actions du FLQ dans les années 1960, et où il avait bien expli­qué que c’est le sys­tème capi­ta­liste qui est fondé sur la vio­lence et qui engendre la vio­lence[13].

De là à penser cepen­dant que la vio­lence des domi­nés est néces­sai­re­ment por­teuse, il y a un écart concep­tuel et poli­tique qu’on peut ques­tion­ner. Lorsque les confron­ta­tions entre domi­nants et domi­nés s’intensifient, des méca­nismes orga­ni­sa­tion­nels sont mis en place pour exer­cer l’autodéfense de ces der­niers. Ces méca­nismes sont pensés et éta­blis en fonc­tion d’une ana­lyse des rap­ports de forces ; ce ne sont pas sim­ple­ment des expres­sions d’une liberté « exal­tée » (expres­sion de Dupuis-Déri). En se situant sur le ter­rain mili­taire, les mou­ve­ments popu­laires sont forcés d’accepter des formes cen­tra­li­sées, du moins si les pro­ta­go­nistes ne veulent pas être confi­nés à une pos­ture « sym­bo­lique » et s’ils veulent réel­le­ment chan­ger le rap­port de forces. Ainsi, les révo­lu­tions armées qui ont tra­versé le ving­tième siècle ont ren­con­tré leurs limites et contra­dic­tions, comme on l’a vu en Russie, en Chine, au Vietnam, à Cuba et ailleurs, où des « armées rouges » (corps hau­te­ment cen­tra­li­sés) ont été capables de vaincre l’adversaire, mais avec des coûts énormes pour la suite des pro­jets d’émancipation. Il est néces­saire d’apporter un juge­ment éclairé sur les affron­te­ments qui sur­viennent dans les mani­fes­ta­tions popu­laires, par ailleurs. Encore là, la vio­lence de cer­tains sec­teurs radi­caux répond à la vio­lence de l’appareil d’État : elle est une réponse légi­time, mora­le­ment par­lant. Mais l’est-elle poli­ti­que­ment par­lant ? Doit-on conclure que dans tous les cas, le cas­sage des vitres des banques consti­tue néces­sai­re­ment une « cri­tique radi­cale du capi­ta­lisme » ?[14] Il est arrivé plu­sieurs fois, dans les mani­fes­ta­tions récentes au Québec comme ailleurs dans le monde, que les mou­ve­ments popu­laires refusent la vali­dité de ces actions sym­bo­liques, qu’ils ne croient pas que la vio­lence de groupes cas­qués et armés de gour­dins soit un « bien en soi », qui ouvre « un espace de liberté exal­tée (en per­met­tant) l’expression concrète d’une cri­tique radi­cale »[15]. Il fau­drait être davan­tage nuancé dans ces appré­cia­tions.

L’importance de lire et relire l’histoire

Lorsqu’on essaie de réflé­chir sur l’histoire, on doit res­pec­ter un impé­ra­tif poli­tique de rigueur, ce qui implique que les intel­lec­tuels, et encore plus ceux de gauche, ne doivent pas faire de com­pro­mis avec les faits, même si cela dérange cer­taines expli­ca­tions conve­nues. Le débat sur les valeurs res­pec­tives de l’anarchisme, du mar­xisme et du socia­lisme doit être nourri par une étude méti­cu­leuse des mou­ve­ments et des luttes qui les ont portés, n’hésitant pas à consi­dé­rer leurs contra­dic­tions, bifur­ca­tions et erreurs.

L’Espagne

Comme on le sait, ce pays a été le théâtre d’une révo­lu­tion au tour­nant des années 1930 qui a débou­ché sur une guerre civile, puis sur une ter­rible défaite qui a non seule­ment écrasé la gauche en Espagne, mais a eu un effet néga­tif immense sur les mou­ve­ments popu­laires et révo­lu­tion­naires en Europe et même dans le monde. Fait à noter, cette révo­lu­tion s’est dis­tin­guée d’autres pro­ces­sus révo­lu­tion­naires par la plu­ra­lité de ses acteurs, notam­ment par son impor­tante com­po­sante anar­chiste et ses divers cou­rants se récla­mant des socia­lismes et des mar­xismes. Il n’est pas ques­tion ici de pro­po­ser un bilan d’un pro­ces­sus com­plexe sur lequel se sont pen­chés de grands his­to­riens[16]. Cependant, il importe d’éviter les affir­ma­tions sim­plistes qui laissent penser qu’il y a eu en Espagne le camp des « bons » (les anar­chistes) et le camp des « méchants » (les socia­listes). Ainsi, il faut noter que le beau film de Ken Loach, Land and Freedom (La terre et la liberté) ne porte pas sur les anars, mais sur les mili­tants du POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista), qui était à l’époque le prin­ci­pal parti de la gauche mar­xiste en Espagne (bien loin devant le Parti com­mu­niste, dont il était une scis­sion de gauche créée en 1935)[17]. Le POUM, dont Loach évoque les com­bats, s’est battu pour le socia­lisme démo­cra­tique et pour créer une grande alliance de tous les répu­bli­cains en Espagne, incluant entre autres le grand syn­di­cat anar­chiste, la CNT (Confederación Nacional del Trabajo). Ce même POUM, assez sou­vent allié de la FAI (Federación Anarquista Ibérica) et de la CNT (les grands mou­ve­ments anar­chistes), est devenu la bête noire du Parti com­mu­niste (PC) et de l’Union sovié­tique. Ses diri­geants (dont Andreu Nin) et mili­tants furent pour­chas­sés, assas­si­nés et empri­son­nés par le PC et les agents sovié­tiques. Malheureusement, la CNT et d’autres forces anar­chistes, dont le poids poli­tique et mili­taire était très impor­tant dans la lutte anti­fas­ciste, sont res­tées à l’écart de ce grave conflit qui a marqué, par ailleurs, le début de l’implosion du camp répu­bli­cain. Tout au long de la guerre civile, les anar­chistes bien implan­tés prin­ci­pa­le­ment dans les sec­teurs ruraux ont hésité sur la stra­té­gie, par­fois en se ral­liant au camp répu­bli­cain, par­fois en res­tant à l’écart, ce qui a contri­bué à la défaite finale ; cette consta­ta­tion n’enlève rien, par ailleurs, à l’héroïsme et à la déter­mi­na­tion des mili­tants anars[18]. Dans ce cas (comme dans d’autres), il faut éviter un cer­tain aveu­gle­ment idéo­lo­gique qui ne tient pas compte des faits, comme le fai­sait mal­heu­reu­se­ment une cer­taine tra­di­tion mar­xiste-léni­niste (que Dupuis-Déri cri­tique abon­dam­ment, avec raison par ailleurs).

La Russie

Là encore, on est confron­tés à un dos­sier lourd, com­pli­qué et tra­gique. Il est vrai que les anar­chistes ont dénoncé les dérives auto­ri­taires meur­trières de l’URSS, mais il est erroné de dire qu’ils ont été les seuls à le faire. Il est encore moins vrai de pré­sen­ter le régime des Soviets, de même que le Parti bol­che­vique, comme une entité homo­gène, essen­tiel­le­ment auto­ri­taire. En réa­lité, au moment de la révo­lu­tion, les anar­chistes étaient for­te­ment enga­gés aux côtés des bol­che­viques qui ont repris, sous l’influence de Lénine, le dra­peau de la lutte pour une éman­ci­pa­tion anti­ca­pi­ta­liste et anti­éta­tique. Après l’euphorie de la vic­toire, la prin­ci­pale dis­si­dence n’est pas venue des anars, mais des « socia­listes révo­lu­tion­naires » (SR), convain­cus que la Russie devait conti­nuer la guerre contre l’Allemagne (alors que Lénine pen­sait que les Soviets avaient besoin de faire la paix pour éviter l’éclatement du pays). Ce grave désac­cord a conduit à une ten­ta­tive d’insurrection de la part des SR, accom­pa­gnée d’attentats ter­ro­ristes contre les diri­geants sovié­tiques[19]. Entretemps, les armées de la contre-révo­lu­tion, les « Blancs », déclen­chaient la guerre civile.

Devant cette situa­tion, les bol­che­viques ont réor­ga­nisé l’armée rouge et mis en place des ins­tances poli­cières (la Tcheka). Rapidement, cet appa­reil répres­sif s’est avéré redou­table. Des exac­tions ter­ribles furent com­mises par les Rouges, en dépit des pro­tes­ta­tions d’une partie de la direc­tion bol­che­vique. En 1918, les anars deve­naient dis­si­dents et rapi­de­ment leurs milices urbaines furent désar­mées, pra­ti­que­ment sans vio­lence[20]. Les choses devinrent plus cor­sées en Ukraine, où une révolte aux accents pay­sans et natio­na­listes surgit sous l’influence de l’anarchiste Nestor Makhno, qui était, raconte Victor Serge, un « remar­quable leader popu­laire ». Des ten­ta­tives de négo­cia­tion eurent lieu, car les Rouges et les Noirs (anar­chistes) com­bat­taient ensemble contre les Blancs, mais peu après, les hos­ti­li­tés reprirent. Victor Serge explique que « les Rouges consi­dé­raient les par­ti­sans anar­chistes et anar­chi­sants comme un ferment de désor­ga­ni­sa­tion des­tiné à faire le jeu de la contre-révo­lu­tion petite-bour­geoise. Il y eut d’innombrables torts réci­proques (mais) les plus grands torts, en tout cas, doivent être recon­nus aux plus forts, qui se trou­vaient déjà sur la pente glis­sante de l’État auto­ri­taire »[21].

Encore là, une ana­lyse minu­tieuse fait res­sor­tir que dans cette guerre impi­toyable, les dérives furent par­ta­gées[22]. Plus tard, au tour­nant des années 1920, le virage auto­ri­taire se confir­mait. Des résis­tances pay­sannes et ouvrières écla­tèrent, notam­ment sous l’influence de com­mu­nistes dis­si­dents[23] qui se bat­taient à la fois pour rendre aux Soviets et aux syn­di­cats la place qu’ils avaient acquise après 1917 et pour mettre un terme à la répres­sion. C’est dans ces cir­cons­tances qu’est sur­ve­nue la grande révolte des ouvriers et mate­lots à la base navale de Kronstadt. Les bol­che­viques mas­sa­crèrent les insur­gés, tout en accep­tant, para­doxa­le­ment, la majo­rité de leurs reven­di­ca­tions (relâ­che­ment des mesures de contrôle, libé­ra­li­sa­tion du com­merce par les pay­sans, ten­ta­tives de redy­na­mi­ser les Soviets, etc.). Ce fut un moment déci­sif. Quelques années plus tard, les fer­ments révo­lu­tion­naires et auto­ges­tion­naires issus d’Octobre 1917 étaient éli­mi­nés. À une grande révo­lu­tion suc­cé­dait une grande contre-révo­lu­tion.

Dans ce tour­nant tra­gique, les anar­chistes, qui béné­fi­ciaient d’un appui sub­stan­tiel au début de la révo­lu­tion, ont été inca­pables de pro­po­ser une alter­na­tive, ce qui n’enlève rien à leur héroïsme. Ils incar­naient, dans le sillon de Pierre Kropotkine, l’esprit de liberté, de dignité, de gran­deur morale, de géné­ro­sité et d’altruisme. Cependant, selon Victor Serge, les anar­chistes russes se sont mar­gi­na­li­sés, malgré et à cause d’un esprit révo­lu­tion­naire « dés­in­carné », d’une désor­ga­ni­sa­tion sacra­li­sée en dogme et d’une inca­pa­cité congé­ni­tale à faire des pro­po­si­tions « pra­tiques ». Encore là, Serge prend la peine de rap­pe­ler que la répres­sion contre les anar­chistes n’était ni néces­saire, ni légi­time, et que la « faute prin­ci­pale » devait être impu­tée au pou­voir sovié­tique et notam­ment, « à l’esprit d’intolérance dont le bol­che­visme se montra de plus en plus animé à partir de 1919 : mono­pole du pou­voir, mono­pole idéo­lo­gique, la dic­ta­ture des diri­geants du parti ten­dant déjà net­te­ment à se sub­sti­tuer à celle des Soviets et du parti même »[24].

Concluons : réduire la révo­lu­tion russe à une lutte des « bons » (les anar­chistes) et des « mau­vais » (bol­che­viques) ne permet pas de com­prendre cette trame. Elle est non seule­ment réduc­trice, mais elle sub­sti­tue à l’interprétation auto jus­ti­fi­ca­trice du « mar­xisme-léni­nisme » une autre idéo­lo­gie fan­tai­siste et anhis­to­rique.

Qui anime les résis­tances popu­laires ?

L’interaction et la conver­gence, de même que les débats et les diver­gences, ont tou­jours existé entre les diverses tra­di­tions anti­ca­pi­ta­listes, et donc entre anar­chistes, socia­listes et mar­xistes. Au cours de ce déve­lop­pe­ment, plu­sieurs cou­rants « hybrides » se sont orga­ni­sés, pui­sant dans divers réper­toires, sans se récla­mer de cou­rants poli­tiques et idéo­lo­giques précis. C’est par exemple le fait de plu­sieurs mou­ve­ments amé­ri­cains radi­caux dans les années 1970, dont les Black Panthers. Plutôt que d’être des anar­chistes qui s’ignoraient[25], les Panthers expri­maient la com­plexité d’un mou­ve­ment natio­na­liste radi­cal dont la matrice idéo­lo­gique pro­ve­nait de Frantz Fanon, d’Amilcar Cabral, des révo­lu­tions cubaines et viet­na­miennes, etc. Bien sûr, les Black Panthers ont fait de l’éducation popu­laire, orga­nisé des can­tines, pra­ti­qué l’autodéfense et bien d’autres choses encore, mais il est abusif d’affirmer que ces pra­tiques étaient néces­sai­re­ment et exclu­si­ve­ment anar­chistes.

Plus récem­ment, des mou­ve­ments popu­laires ont créé des com­munes, libéré des popu­la­tions et entamé la construc­tion d’un nou­veau pou­voir popu­laire, comme on l’a vu au Mexique dans la région du Chiapas. En admet­tant qu’une cer­taine influence expli­ci­te­ment anar­chiste y ait été pré­sente, il est abusif de pré­tendre que ces mou­ve­ments expriment essen­tiel­le­ment une tra­di­tion anar­chiste. Pour les pro­ta­go­nistes comme pour les obser­va­teurs, le mou­ve­ment zapa­tiste est le résul­tat d’influences mul­tiples dont la culture maya, des struc­tures com­mu­nau­taires et des réfé­rences sym­bo­liques autoch­tones, mêlées à une tra­di­tion mar­xiste authen­ti­que­ment mexi­caine[26]. De la même façon, il est erroné de penser que des mou­ve­ments contem­po­rains comme Occupy sont « anar­chistes dans la forme et les faits »[27], alors que, de toute évi­dence, ce mou­ve­ment a été au confluent de plu­sieurs approches et méthodes (socia­listes, fémi­nistes, anar­chistes, etc.). L’anarchisme est une des com­po­santes d’une nou­velle pers­pec­tive de l’émancipation qui émerge des luttes actuelles, et non la seule.

L’importance d’enrichir la pensée cri­tique

Pour Dupuis-Déri, il y a plu­sieurs anar­chismes, ce qui est une recon­nais­sance impor­tante. De la même manière, on pour­rait dire qu’il y a plu­sieurs mar­xismes, si on prend la peine d’étudier les débats riches et variés qui ont ali­menté Marx, sans comp­ter ses innom­brables héri­tiers qui ont osé plu­sieurs fois dans leur vie admettre leurs erreurs et chan­ger d’optique. Il faut dire éga­le­ment qu’au Québec, c’est ce mar­xisme ouvert, non dog­ma­tique et non sec­taire qui a dominé depuis les années 1960, et non les ver­sions atro­phiées qui sont appa­rues pen­dant une période rela­ti­ve­ment courte sous le label du « mar­xisme-léni­nisme ».

Dans leurs déve­lop­pe­ments contem­po­rains, le mar­xisme et les cou­rants socia­listes qué­bé­cois ont par­ti­cipé, avec des cou­rants anars et liber­taires, à la construc­tion des mou­ve­ments popu­laires. Cela est devenu appa­rent depuis une bonne ving­taine d’années main­te­nant, sur­tout à partir du Sommet des peuples des Amériques (2001) jusqu’aux Carrés rouges de 2012. Dans le mou­ve­ment syn­di­cal, dans le mou­ve­ment com­mu­nau­taire, dans les asso­cia­tions étu­diantes, un radi­ca­lisme plu­ra­liste, ali­menté par diverses tra­di­tions théo­riques, enri­chit la portée et l’ampleur des luttes et de la pensée cri­tique. Cet échange est par­ti­cu­liè­re­ment fruc­tueux dans la lutte, dans la pra­tique, comme cela est tou­jours le cas. Notons par exemple la lutte pour la néces­saire trans­for­ma­tion des mou­ve­ments eux-mêmes dans le sens de leur démo­cra­ti­sa­tion et d’une créa­ti­vité encou­ra­geant une réelle appro­pria­tion, bri­sant ou au moins affai­blis­sant les hié­rar­chies impli­cites et les struc­tures trop ver­ti­ca­listes. Le métis­sage qui résulte de la conver­gence des cou­rants donne des résul­tats, et c’est grâce à cette diver­sité des apports (et à leur fer­ti­li­sa­tion croi­sée) que des mou­ve­ments se déve­loppent, innovent, font des gains.

Du point de vue du mar­xisme créa­tif et anti­dog­ma­tique, la contri­bu­tion de la pensée anar­chiste sera tou­jours pré­cieuse, car comme le disait Victor Serge, sa valeur tient dans « l’esprit de liberté, avec ce qu’il implique de dignité, de géné­ro­sité, de gran­deur morale, de sti­mu­lant à l’action »[28]. Lorsqu’il s’adressait aux jeunes, Kropotkine, le vieil anar­chiste russe, savait trou­ver les mots justes qui résonnent encore aujourd’hui :

Si réel­le­ment votre cœur bat à l’unisson avec celui de l’humanité […] alors en pré­sence de cette mer de souf­frances dont le flot monte autour de vous, en pré­sence de ces peuples mou­rant de faim, de ces cadavres entas­sés dans les mines et de ces corps muti­lés gisant en mon­ti­cule au pied des bar­ri­cades, de ces convois d’exilés qui vont s’enterrer dans les neiges de la Sibérie […] en pré­sence de la lutte suprême qui s’engage, des cris de dou­leur des vain­cus et des orgies des vain­queurs, de l’héroïsme aux prises avec la lâcheté, de l’enthousiasme en lutte avec la bas­sesse, vous ne pour­rez pas rester neutres. Vous vien­drez vous ranger du côté des oppri­més, parce que vous savez que le beau, le sublime, la vie enfin, sont du côté de ceux qui luttent pour la lumière, pour l’humanité, pour la jus­tice[29].

Autre gran­deur de l’anarchisme, une morale droite, ardente et opti­miste, mar­quée par l’altruisme et l’amour de la vie, une sorte de foi inté­rieure, sem­blable et dif­fé­rente des pen­sées spi­ri­tuelles, avec ce que cela com­porte de gran­deur et d’errements :

La phi­lo­so­phie anar­chiste, en fai­sant appel à l’individu, lui impose des atti­tudes dans la vie privée et dans la vie inté­rieure, lui sug­gère une morale, ce que ne fait pas autant le mar­xisme, doc­trine de lutte de classes. Armés du libre examen, mieux libé­rés que qui­conque des pré­ju­gés bour­geois sur la famille, l’honneur, l’honnêteté, l’amour, le « qu’en-dira-t-on ? » et le « comme il faut », les mili­tants qui conçoivent l’anarchisme comme « une vie et une acti­vité indi­vi­duelle », selon l’heureuse for­mule de cer­tains cama­rades fran­çais, oppo­se­ront à la réac­tion dans les mœurs leur bon sens et la vaillance de leur exemple[30].

Aujourd’hui, au Québec comme en Argentine, au Mexique, aux États-Unis ou en France, les mili­tants et les mili­tantes anar­chistes par­ti­cipent à la construc­tion du mou­ve­ment popu­laire, sans se prendre pour d’autres, sans penser qu’eux seuls « détiennent » la vérité et la « ligne juste révo­lu­tion­naire ». Peu d’entre eux entre­tiennent des visions tron­quées et sec­taires. Par exemple, au Québec, plu­sieurs jeunes qui se disent ins­pi­rés des idéaux liber­taires par­ti­cipent à l’aventure de Québec soli­daire. Ils le font, comme d’autres mili­tants socia­listes ou mar­xistes, sans naï­veté, sachant que l’émancipation ne vien­dra pas prin­ci­pa­le­ment d’un exer­cice élec­to­ral. Toutefois, ils com­prennent que cet exer­cice a sa valeur, parce qu’on peut ainsi prendre la parole, et qu’il ne suffit pas de se cloi­son­ner dans une pos­ture mépri­sante. Au bout du compte, la « ligne juste », si une telle for­mu­la­tion peut encore être « détour­née » posi­ti­ve­ment, doit se tra­duire dans une approche où les familles mili­tantes accom­pagnent les résis­tances, sans s’y sub­sti­tuer, sans penser qu’ils ont en poche un « pro­gramme tout fait », sans mépri­ser non plus les « petites » luttes (qui ne sont jamais si petites que cela), et qui portent en leur sein, par­fois expli­ci­te­ment, par­fois impli­ci­te­ment, les semences d’un monde libéré de l’oppression et de l’exploitation.


  1. Ce texte a béné­fi­cié des cri­tiques et apports de Thomas Chiasson-LeBel, Raphaël Canet et Philippe Boudreau. Évidemment le texte, avec ses inter­pré­ta­tions et tout le reste, relève de l’auteur.
  2. Thomas Déri et Francis Dupuis-Déri, L’anarchie expli­quée à mon père, Montréal, Lux, 2014.
  3. Ibid., p. 88.
  4. Ibid., p. 23.
  5. Voir notam­ment Erik Olin Wright, Approaches to Class Analysis, Cambridge, Cambridge University Press, 2005 et Erik Olin Wright, Janet C. Gornick et Marcia Meyers, Gender Equality : Transforming Family Divisions of Labor, Londres, Verso, 2009.
  6. Déri et Dupuis-Déri, op. cit., p. 141.
  7. Nicos Poulantzas, L’État, le pou­voir et le socia­lisme, Paris, Les Prairies ordi­naires, 2012.
  8. Victor Serge, La pensée anar­chiste (publié en 1938), <www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​s​e​r​g​e​/​w​o​r​k​s​/​1​9​3​8​/​0​1​/​s​e​r​g​e​_​1​9​3​8​0​1​0​0.htm>.
  9. Karl Marx, Gloses mar­gi­nales au pro­gramme du Parti ouvrier alle­mand (1875), <www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​m​a​r​x​/​w​o​r​k​s​/​1​8​7​5​/​0​5​/​1​8​7​5​0​5​0​0​d.htm>.
  10. Vladimir Lénine, L’État et la révo­lu­tion (1917), <www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​l​e​n​i​n​/​w​o​r​k​s​/​1​9​1​7​/​0​8​/​e​r​7.htm>.
  11. Errico Malatesta, « An anar­chist pro­gram », 1920, dans Robert Graham (dir.), Anar­chism, Documentary History of Libertarian Ideas, vol. 1, Montréal, Black Rose Books, 2005, p. 397.
  12. Victor Serge, Les anar­chistes et l’expérience de la révo­lu­tion russe, 1920, <www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​s​e​r​g​e​/​w​o​r​k​s​/​1​9​2​0​/​0​8​/​e​x​p​r​e​v​r​u​s​s​e.htm>.
  13. Voir à ce sujet Suzanne Chartrand, « La pensée poli­tique de Michel Chartrand », À bâbord !, n° 39, avril-mai 2011.
  14. Déri et Dupuis-Déri, op. cit., p. 74.
  15. Ibid., p. 98.
  16. Voir notam­ment Pierre Broué, La révo­lu­tion et la guerre d’Espagne, Paris, Éditions de Minuit, réédité en 1996.
  17. Le film de Loach est évoqué par Dupuis-Déri comme s’il vali­dait les cou­rants anars, ce qu’il n’est pas.
  18. Voir à ce sujet le témoi­gnage de Albert Jensen, un anar­chiste sué­dois témoin de pre­mière ligne de l’action de la Fédération anar­chiste ibé­rique et du syn­di­cat CNT, « The CNT, the State and the Government », 1938, dans Robert Graham (dir.), Anarchism, Documentary History of Libertarian Ideas, vol. 1, Montréal, Black Rose Books, 2005.
  19. Lénine lui-même est gra­ve­ment blessé par une mili­tante SR, Fanny Kaplan.
  20. Serge, 1938, op. cit.
  21. Ibid.
  22. Victor Serge, Trente ans après la révo­lu­tion russe (1947), <www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​s​e​r​g​e​/​w​o​r​k​s​/​1​9​4​7​/​0​7​/​s​e​r​g​e​_​1​9​4​7​0​7​0​0.htm>.
  23. Dont le groupe dit de l’« Opposition ouvrière » du syn­di­ca­liste Alexandre Chliapnikov et de l’intellectuelle mar­xiste Alexandra Kollontaï.
  24. Serge, La pensée anar­chiste.
  25. C’est ce que pro­pose Dupuis-Déri, p. 83.
  26. Voir à ce sujet, Marc Saint-Upéry et Bernard Duterme, « El zapa­tismo como movi­miento social », Entre Voces, n° 5, 2006, <http://​biblio​te​ca​vir​tual​.clacso​.org​.ar/​a​r​/​l​i​b​r​o​s​/​e​c​u​a​d​o​r​/​i​e​e​/​e​n​t​r​e​v​o​/​e​n​t​r​e​v​o​5.pdf> et Ignacio Ramonet, Marcos, la dignité rebelle. Conversations avec le sous-com­man­dant Marcos, Paris, Galilée, 2001.
  27. Dupuis-Déri, op.cit., p. 220.
  28. Serge, La pensée anar­chiste.
  29. Pierre Kropotkine, Paroles d’un révolté, Paris, Flammarion, 1978, p. 62.
  30. Serge, La pensée anar­chiste.

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