Anarchie au Royaume-Uni (The Nation)

Par Mis en ligne le 15 août 2011

Londres – Peut-être qu’on ne peut pas trou­ver d’explication à une émeute : c’est une érup­tion de l’irrationnel, une explo­sion de verre et de limites, un rugis­se­ment nourri à la tes­to­sté­rone qui trans­forme pour un bref ins­tant la colère et le vide en quelque chose qui res­semble à l’extase. Qu’y a-t-il dans la tête de ces jeunes hommes (et femmes aussi) qui à Londres, Birmingham, Bristol et Liverpool, ont embrasé le ciel noc­turne d’août en incen­diant des maga­sins locaux qu’on a mis des années à construire ; ces jeunes qui d’un coup de brique ont trans­formé les pan­neaux de verre en toiles d’araignées ; qui sont ren­trés chez eux avec leurs sacs à dos pleins de télé­phones cel­lu­laires, de chaus­sures de sport Nike, de Xbox et de consoles Wii. Nous aime­rions bien le savoir, n’est-ce pas, nous qui appar­te­nons à la classe moyenne et qui pou­vons avoir un blog, une ana­lyse de ce qui se passe, un « réseau » et un avenir.

Aujourd’hui, le pre­mier ministre David Cameron et le maire de Londres Boris Johnson sont reve­nus à contre coeur de leurs vacances pour faire face aux incen­dies cri­mi­nels et aux pillages qui ont gagné plu­sieurs villes d’Angleterre au cours des trois der­niers jours, tels un couple de sur­veillants géné­raux d’Eton appe­lés à la res­cousse pour mettre au pas des élèves de seconde. Le Parlement a été rap­pelé pour la seconde fois de l’été (la pre­mière fois à cause des écoutes de News International de Murdoch) ; 450 per­sonnes ont déjà été arrê­tées ; Cameron a promis 6000 poli­ciers sup­plé­men­taires dans les rues de Londres ce soir. Mais cela sera-t-il suf­fi­sant ?

Missy qui tra­vaille dans un petit maga­sin de jeans et de tennis en bas de la rue où j’habite, hausse les épaules quand je lui demande ce qu’elle va faire ce soir. La grille de métal était bais­sée et bien cade­nas­sée la nuit der­nière ; « ils » sont entrés quand même et ont tout sac­cagé. « Ils connais­saient le maga­sin » me dit-elle, « Ils sont allés direc­te­ment à l’étage où se trouvent les jeans les plus chers, ceux à 300 livres. » Un peu plus loin dans la rue, il y a des sque­lettes de bicy­clettes toutes tor­dues devant un maga­sin de bicy­clettes sac­cagé, un expert légal épous­sette soi­gneu­se­ment le verre avec de la poudre pour rele­ver les empreintes. Est-ce qu’elle croit qu’elle va trou­ver quelque chose ? Elle aussi hausse les épaules. A Dalston, près de Hackney où les émeutes ont été parmi les pires, la com­mu­nauté turc a pris les choses en main et ils montent la garde devant leurs bou­tiques, cer­tains avec des battes de base­ball.

Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est le meurtre de Mark Duggan, un homme de 29 ans, père de 4 enfants, par la police armée de Tottenham, un des fau­bourgs les plus pauvres de Londres, alors qu’il rou­lait en taxi ; il avait un pis­to­let mais per­sonne ne l’a vu essayer de s’en servir. Un petit groupe de rési­dents locaux sont allés au poste de police deman­der des expli­ca­tions ; bien que les mani­fes­tants se soient mon­trés paci­fiques, la police n’a pas voulu leur parler. A la tombée de la nuit et contre le désir de la famille de Duggan, des émeutes ont éclaté à Tottenham et ailleurs. Des voi­tures de police et un bus à impé­riale ont été incen­diés et des vitres de maga­sins ont été bri­sées, prin­ci­pa­le­ment par des ado­les­cents.

Ce qui avait com­mencé par une explo­sion de colère contre la vio­lence poli­cière s’est rapi­de­ment trans­formé en une orgie de « shop­ping » noc­turne : les jeunes sont entrés par effrac­tion dans des maga­sins de sports, d’électronique, de télé­phones por­tables et dans des super­mar­chés. A un coin de rue, au milieu d’un tas d’ordures, une brave femme de Hackney haran­guait les émeu­tier, leur repro­chant de trans­for­mer leurs souf­frances en cupi­dité : « Il s’agit d’un pauvre mec qui a été tué à Tottenham. Il ne s’agit pas de s’amuser à se battre et à tout sac­ca­ger. Revenez à la réa­lité, vous les noirs, reve­nez à la réa­lité. Si nous lut­tons pour une cause, alors lut­tons pour cette putain de cause. » Mais dans les quar­tiers défa­vo­ri­sés des villes anglaises en cours de désa­gré­ga­tion, la consom­ma­tion est un rêve plus acces­sible que l’engagement et la com­mu­nauté.

Et donc cela a conti­nué nuit après nuit, épou­van­table, impré­vi­sible et irré­pres­sible. La police est débor­dée ; les poli­ti­ciens conti­nuent ner­veu­se­ment de creu­ser leurs sillons habi­tuels. « Pure cri­mi­na­lité » dit Teresa May, la ministre de l’Intérieur, comme si la moindre vel­léité de com­prendre l’origine de toute cette rage pou­vait signi­fier qu’on l’approuvait. Les poli­ti­ciens tra­vaillistes flirtent avec la ten­ta­tion de blâmer le gou­ver­ne­ment pour les coupes bud­gé­taires comme si une telle furie avait pu s’accumuler en seule­ment quelques mois. C’est sûr que les coupes n’aident pas : elles sont la goutte qui fait débor­der le vase, la preuve fla­grante que les pauvres sont main­te­nant en trop et ne font plus partie de la société. N’aide pas non plus le sen­ti­ment géné­ral que per­sonne n’est à la barre et que nos lea­ders n’ont aucune idée de ce qu’il faut faire. Il y a un sen­ti­ment de fin du monde dans les rues de Londres : l’heure est à prendre tout ce qu’on peut prendre, brûler la chan­delle par les deux bouts et pro­fi­ter du moment pré­sent parce qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait.

Mais cela a pris des années pour concoc­ter le dan­ge­reux cock­tail de déses­poir, de frus­tra­tion et de manque de repré­sen­ta­tion élec­to­rale, d’envie, de colère et de désoeu­vre­ment, de cupi­dité et d’égoïsme, d’humiliation et de sen­ti­ment qu’on a plus rien à perdre, qui a éclaté en Angleterre cette semaine. Pendant que nous, dans la classe moyenne, menions des vies bien rem­plies, en détour­nant les yeux de la pau­vreté qui régnait quelques rues plus loin, en envoyant nos enfants dans des écoles où il y a d’autres « parents moti­vés », en dis­cu­tant poli­tique, nous avons laissé les fossés se creu­ser dans nos propres quar­tiers jusqu’à ce qu’ils deviennent pra­ti­que­ment insur­mon­tables.

Ce matin, en bas de la rue, les gens regar­daient les bou­tiques dévas­tées et mani­fes­taient leur d’incrédulité en hochant la tête. « C’est de la folie » disaient-ils. « De la pure folie ». Des petits groupes de femmes ont sorti des balais et des ramasse-pous­sière et se sont mises à balayer les éclats de verre. Une sorte de soli­da­rité s’instaure, un désir de pro­té­ger ce qu’on a main­te­nant que c’est menacé. les gens se parlent, se demandent si tout va bien. Le défi qu’il faudra rele­ver quand les choses se cal­me­ront, sera de conti­nuer à le faire jusqu’à que la soli­da­rité se répande par­tout.

Maria Margaronis

Pour consul­ter l’original : http://​www​.the​na​tion​.com/​b​l​o​g​/​1​6​2​6​4​1​/​a​n​a​r​c​h​y​-​u​k​?​r​e​l​=​e​m​a​ilNat…

Traduction : Dominique Muselet pour Le Grand Soir

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