Amir Khadir : le bilan de la session parlementaire

Par Mis en ligne le 02 juillet 2010

Presse-toi à gauche a ren­con­tré Amir Khadir, député de Québec Solidaire à l’Assemblée natio­nale, afin de faire le bilan de la der­nière ses­sion par­le­men­taire. Voici le texte de l’entrevue réa­li­sée le 29 juin dernier.

PTAG – Pour ce qui est du bilan de la ses­sion, quel est selon toi le meilleur dos­sier poli­tique que tu as piloté ?

A.K. : Bien, je dirais notre meilleur coup car c’était un tra­vail d’équipe pour lequel nous avions sol­li­cité la col­la­bo­ra­tion de per­sonnes à la recherche à l’extérieur de notre équipe de Québec. C’était la com­pi­la­tion de ren­sei­gne­ments sur les firmes de génie-conseil. On s’est aperçu plus tard, en fait même à la fin de la ses­sion que ça avait pas mal impres­sionné les jour­na­listes. Nous, on s’imaginait que tous les partis d’opposition quand ils tra­vaillent une ques­tion ou des allé­ga­tions sur des com­por­te­ments mal­sains ou pro­blé­ma­tiques quel­conques au sein du gou­ver­ne­ment font la même chose pour s’apercevoir qu’on avait poussé la recherche à un niveau qui s’était rare­ment vu par les jour­na­listes. C’est-à-dire qu’à partir du moment où nous étions sur la piste des liens entre l’octroi des contrats publics et le finan­ce­ment du Parti Libéral, on s’est inté­ressé à voir d’abord quelles sont les prin­ci­pales firmes de génie-conseil et fouillé sys­té­ma­ti­que­ment les don­nées publiques pour savoir quelles sont les firmes qui ont obtenu le plus grand nombre de contrats sans appel d’offre du gou­ver­ne­ment. À partir de là, on a iden­ti­fié et on a cher­ché avec assez d’adresse des noms. Je ne don­ne­rai pas tous les trucs que mes col­la­bo­ra­teurs ont uti­li­sés sur Internet et les nou­veaux médias, mais on a réussi à trou­ver toutes sortes d’informations sur les per­sonnes qui tra­vaillent pour ces firmes et même leurs titres d’emploi. C’est ça qui nous a permis de savoir par exemple qu’il y avait même des secré­taires et des tech­ni­ciens qui avaient donné 3 000$ par année au Parti Libéral.

Une fois qu’on a pré­paré tout ça et qu’on s’est pré­senté devant les jour­na­listes, asso­cié à la ques­tion que j’ai posée en Chambre sur le finan­ce­ment de 300 000$ du Parti Libéral par 4 firmes de génie-conseil qui ont béné­fi­cié de tant de contrats. Nous ne soup­çon­nions pas à quel point ça avait impres­sionné les jour­na­listes. Parce que les jour­na­listes font tou­jours un peu preuve d’un tan­ti­net de cynisme et de déta­che­ment. Mais à la fin de l’année, dans les com­men­taires qui cir­cu­laient par­tout, on s’est aperçu que ce tra­vail avait fini à com­plè­te­ment asseoir notre cré­di­bi­lité aux yeux des jour­na­listes et ensuite aux yeux de l’opinion publique. Parce que la ques­tion inté­resse tout le monde. Par la suite, de la ques­tion a découlé une série d’autres consé­quences. Notamment, le dis­cours du PQ a fini par devoir chan­ger éga­le­ment sur l’enquête parce qu’au départ le PQ deman­dait une enquête sur la cor­rup­tion dans l’industrie de la construc­tion. À partir de mars, ils ont été obli­gés de réajus­ter le tir et deman­der une enquête publique sur le finan­ce­ment du Parti Libéral et l’ensemble des contrats publics tou­chant éga­le­ment le milieu du génie-conseil. Puis sont appa­rues les allé­ga­tions de (l’ex-ministre libé­ral Marc) Bellemare sur la nomi­na­tion des juges ren­for­cées par les propres ques­tions venant de l’intérieur du PQ sur les gar­de­ries, le tout a fini par faire un ensemble cohérent.

PTAG – À l’inverse, la pire frus­tra­tion d’être le seul député de gauche à l’Assemblée nationale

A.K. : C’est de ne pas avoir assez de ques­tions. Par exemple, sur ces firmes de génie-conseil. Si j’avais au moins une ques­tion par semaine, je pour­rais aller au fond de chaque dos­sier. Mais comme je n’ai qu’une ques­tion aux sept jours, donc aux deux semaines et demie, je ne peux pas aller au fond d’un dos­sier même si le dos­sier est très bon parce qu’il faut aussi que je parle d’environnement, de la lutte à la pau­vreté, que je dénonce l’amiante, que je parle des mines ou des médi­ca­ments. Ce qui fait que je ne peux prendre juste le filon même si c’est le meilleur filon que l’on a et que c’est très déran­geant pour le gouvernement.

PTAG – Peux-t-on pré­tendre que vous êtes la véri­table oppo­si­tion au gou­ver­ne­ment libé­ral ? Comment per­ce­vez-vous le tra­vail des deux autres partis d’opposition ?

A.K. : Il faut rester les deux pieds bien sur terre et garder un mini­mum de sens de la mesure des choses, même si on est très fier de notre parti et de ce qu’on a accom­pli. Je ne pense pas qu’on peut dire que nous sommes la véri­table oppo­si­tion. Mais il y a, c’est vrai, une per­cep­tion chez bon nombre de gens et même des gens qui sont en dehors de notre mou­ve­ment, dans le grand public, que nous sommes tout à fait dif­fé­rents des autres. On res­sort comme dif­fé­rents de toute la classe poli­tique. Dans cet esprit-là, oui nous sommes une oppo­si­tion véri­table. Mais il faut réa­li­ser que le PQ avec 50 dépu­tés assis confor­ta­ble­ment dans leurs sièges peut chan­ger l’agenda de l’activité par­le­men­taire au quotidien.

PTAG – Comment voyez-vous vos rap­ports avec les mou­ve­ments sociaux dans le contexte des der­niers évé­ne­ments (Front commun, Coalition contre la tari­fi­ca­tion et la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices public, lutte à la pau­vreté, etc.)

A.K. : Ça, c’était mon obses­sion et ma crainte depuis que Québec Solidaire existe et enfin je suis ras­suré et gran­de­ment encou­ragé parce que je vois fina­le­ment une recon­nais­sance de QS à la mesure de ce que l’on est. Parce que même les mou­ve­ments sociaux, même les syn­di­cats de base nous regar­daient bien sûr avec un oeil de sym­pa­thie mais pas beau­coup de sérieux, comme un joueur mineur, une quan­tité négli­geable, même s’ils ne le disaient pas par cour­toi­sie ou par res­pect. Mais là, ça a changé au cours des 3-4 der­niers mois et au cours des der­nières semaines sur­tout lorsqu’il y a eu des mobi­li­sa­tions autour du budget (Bachand) puis autour de la jour­née du 1er mai puis ensuite les négo­cia­tions du sec­teur public. C’est sûr que l’opinion publique géné­rale et les mou­ve­ments sociaux se nou­rissent mutuel­le­ment et à partir de l’engouement qu’on a réussi à sus­ci­ter, les syn­di­cats ont vu à quel point nous étions récep­tifs par rap­port à leurs com­bats. J’ai été pré­sent, tout comme Françoise (David), dans toutes les luttes. On a osé aller sur des ter­rains dan­geu­reux poli­ti­que­ment, dans le sens de pas très ven­deur dans l’opinion publique en géné­ral, mais qu’on per­sis­tait à défendre, comme le dos­sier de l’amiante, les droits des assis­tés sociaux, la ques­tion pales­ti­nienne, la lutte à la pau­vreté. Donc, une série de dos­siers où on a fait nos preuves auprès des syn­di­cats et des mou­ve­ments sociaux avec une recon­nais­sance qui va de pair. Plusieurs nous consultent avant d’aller voir le PQ sur les gestes poli­tiques à poser.

PTAG – Comment vois-tu l’articulation de ton tra­vail par­le­men­taire et les luttes des mou­ve­ments sociaux ?

A.K. : Il y a sûre­ment des choses à par­faire, mais on a quand même grosso modo les élé­ments d’une bonne recette. Ce qu’on ne doit jamais oublier, c’est que notre rôle n’est pas de repro­duire le tra­vail des mou­ve­ments sociaux. Il y a bien des gens dans nos rangs, sur­tout dans les rangs de anciens de l’UFP, parce qu’on s’est appelé parti des urnes et de la rue, qui conti­nuent à avoir une pers­pec­tive mou­ve­men­tiste du parti. À mon avis, c’est une erreur et les mou­ve­ments n’ont sur­tout pas besoin de ça, un enième mou­ve­ment. S’ils ont délé­gué à l’intérieur de QS cer­tains de leurs meilleur(e)s militant(e)s, c’est pour faire la syn­thèse des luttes et faire le tra­vail poli­tique sur le ter­rain poli­tique, par­le­men­taire notam­ment mais pas uni­que­ment par­le­men­taire. Il faut saisir cette nuance là. On peut être très proche de la rue, être dans la rue, être avec la rue mais pas être la rue. Nous ne sommes pas la rue. La rue ce sont les mou­ve­ments, la rue ce sont les syn­di­cats, Nous sommes là pour saisir la volonté de la rue et de bien le réper­cu­ter avec notre fonc­tion propre qui est celui du tra­vail parlementaire.

PTAG – Dans les bilans qu’ont pré­sen­tés cer­tains obser­va­teurs de la presse, appuyés par un son­dage du jour­nal Le Devoir, on vous pro­pulse parmi les per­son­na­li­tés poli­tiques les plus appré­ciées (2e rang avec un taux d’appréciation de 50%). Toutefois, QS ne récolte que 8 à 10% des votes dans les son­dages d’intentions de vote. Comment expli­quez-vous un tel fossé ?

A.K. : Ce ne sera jamais iden­tique. Je ren­contre bien des gens qui me disent « Vous savez M. Khadir, vos opi­nions et les miennes, on peut pas être d’accord sur tout, mais j’apprécie beau­coup votre tra­vail ». Ces gens–là lorsqu’ils sont appe­lés par Léger Marketing diront qu’ils sont satis­faits de mon tra­vail, mais lorsqu’on leur demande pour quel parti ils vote­ront, ils ne votent pas néces­sai­re­ment pour QS. Même parmi nos adver­saires ou parmi les gens qu’on n’a pas réussi à convaincre, il y a des gens qui ont l’honnêteté de recon­naître qu’ils appré­cient ou qu’ils ont une bonne opi­nion de moi.

Maintenant, entre ceux-là et ceux qui sont acquis à QS, qui sont membres ou sympathisant(e)s, ce ne peut être un pro­ces­sus linéaire et on peut par­fois avoir de mau­vaises sur­prises si on se laisse embal­ler ou si on se laisse happer par le mirage. Rappelons-nous par exemple le cas d’Olivier Besancenot en France (porte-parole du Nouveau Parti Anticapitaliste NDLR). Il y a un an ou deux, il était après Sarkozy le per­son­nage poli­tique le plus popu­laire en France, devan­çant même Segolène Royal. Pourtant, aux récentes élec­tions par­le­men­taires euro­péennes, le NPA a obtenu moins de 5%. Donc, il n’y a pas une tra­duc­tion immé­diate entre popu­la­rité des figures de proue d’un cou­rant poli­tique et l’appui à ce parti. C’est là le défi et la tâche que notre orga­ni­sa­tion a dans les deux pro­chaines années, soit de tra­duire cette sym­pa­thie spon­ta­née acquise de chaudes luttes auprès de la popu­la­tion par la fonc­tion de tribun que j’ai occu­pée pen­dant une cer­taine époque pour le tra­duire en adhé­sion aux idées. Je n’ai pas de recette éta­blie, mais c’est le défi que le parti a à surmonter.

PTAG – Est-ce que tu vois dans la réso­lu­tion qui a été adop­tée au récent Conseil natio­nal de QS por­tant sur de pos­sibles ententes, tac­tiques ou stra­té­giques, avec d’autres partis une stra­té­gie pour construire QS ?

A.K. : Oui. D’ailleurs, il y a un bassin énorme d’électeurs et d’électrices que QS doit aller cher­cher. Bien sûr, il y a ceux et celles qui ne votent plus, les abs­ten­tion­nistes et ça c’est plus dif­fi­cile. Mais il y a les pro­gres­sistes du PQ. Or, inva­ria­ble­ment, la pre­mière ques­tion que beau­coup de pro­gres­sistes qui conti­nuent à opter pour le PQ quand on leur demande leur avis nous répondent qu’on divise et demandent pour­quoi on ne se met pas ensemble. N’y a t-il pas un risque qu’on fasse beau jeu aux libé­raux qui en tirent profit par la divi­sion des sou­ve­rai­nistes et des pro­gres­sistes. Je pense qu’il y a un tra­vail poli­tique et d’éducation à faire à long terme pour que le monde réa­lise que le vote utile, c’est le pire vote et qu’on ne construit jamais rien en réflé­chis­sant comme ça parce que dans 40 ans, on sera pogné avec le même dilemme. Mais en atten­dant d’arriver là, c’est une réa­lité qui demeure impor­tante et qui peut être un obs­tacle majeur à la construc­tion du parti. Si la crois­sance du parti tarde trop, ça peut occa­sion­ner une fatigue des meilleurs élé­ments puis nous can­ton­ner dans la mar­gi­na­lité pour un très long moment. Nous avons un élan et nous ne devons pas le perdre.

Il m’apparait comme quelque chose de très judi­cieux de réflé­chir sur des moyens de ne pas se lais­ser piéger par le sys­tème élec­to­ral actuel. C’est ce sys­tème qui piège les gens dans leurs réflexions. À défaut de les convaincre par notre péda­go­gie d’avoir le cou­rage d’assumer les pertes immé­diates pour des gains futurs et donc de voter QS, il faut avoir aussi une solu­tion. Cette solu­tion peut à mon avis rési­der dans toutes sortes d’alliances et pas uni­que­ment avec le PQ. Quand je parle d’alliance tac­tique avec les autres partis, j’inclus éga­le­ment les Libéraux. Là, je parle de manière tota­le­ment mani­chéenne. En poli­tique, les adver­saires de nos adver­saires peuvent être nos alliés tem­po­raires. Dans un comté qui n’est pas un bas­tion libé­ral, pre­nons Vachon par exemple et que QS veut mettre le paquet pour faire élire Françoise David par exemple. Nous pour­rions deman­der aux Libéraux qui n’ont aucune chance de l’emporter de nous lais­ser la place en argu­men­tant qu’ils n’ont aucune chance et qu’une vic­toire de QS pour­rait blo­quer et ridi­cu­li­ser le PQ. Dans cet exemple, il s’agit de l’élection de notre prin­ci­pale porte-parole et que ça se jus­ti­fie à titre de tra­di­tion de lais­ser le chemin libre au chefs de partis comme lorsque Lucien Bouchard s’est pré­senté dans Jonquière.

Des pactes élec­to­raux, ça peut se conce­voir de toutes sortes de manières. Les gens pensent que c’est avec le PQ. Non, d’abord il y a les Verts parce qu’une alliance serait plus natu­relle et que ça s’est déjà fait. Ça peut être avec le PQ dans d’autres cir­cons­tances, met­tons contre un député libé­ral dans Lafontaine d’où Tomassi va sortir sans doute dans le déshon­neur. Dans les cir­cons­tances actuelles, les Libéraux ne sont pas forts, mais il y des gens qui ne vote­ront jamais pour le PQ parce que c’est trop pola­risé autour de la sou­ve­rai­neté. Alors, QS pour­rait en tirer parti.

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