Amériques Depuis 500 ans les indigènes luttent pour défendre l’environnement et leur organisation sociale collective

Mis en ligne le 05 avril 2010

par Hugo Blanco *

Dans tous les pays où il existe une popu­la­tion indi­gène (« Indios »), celle-ci est en train de se battre vigou­reu­se­ment pour défendre la Mère Terre (« Tierra Madre ») contre les atteintes envi­ron­ne­men­tales per­pé­trées par les entre­prises pétro­lières, minières ainsi que fores­tières, etc. L’industrie agroa­li­men­taire est éga­le­ment une enne­mie de la terre et de la popu­la­tion, puisqu’elle détruit le sol par la mono­cul­ture et l’utilisation de pro­duits agro­chi­miques, tout en sur­ex­ploi­tant ses tra­vailleurs. Elle pro­duit en géné­ral pour l’exportation. Cette indus­trie déve­loppe des cultures ser­vant à la pro­duc­tion de bio­car­bu­rant afin « d’approvisionner » les voi­tures. La construc­tion de bar­rages, d’installations hydro­élec­triques, d’aéroports, de routes, etc. pour servir les entre­prises porte éga­le­ment atteinte à l’environnement tout en nui­sant aux popu­la­tions.

En juin 2009, le mas­sacre d’environ 200 – le chiffre offi­ciel est de 10 – Indiens d’Amazonie péru­vienne à Bagua, dont les cadavres ont été brûlés par les forces de répres­sion, a sus­cité l’indignation au niveau inter­na­tio­nal. Les pay­sans indiens (quelque 70’000 visant sur une zone de 60’000 hec­tares) ont aussi rem­porté des vic­toires comme celle de Tambogrande (dans le dépar­te­ment de Piura dans le nord du pays). Ils ont réussi à empê­cher Manhattan Minerals Corp., une entre­prise minière cana­dienne, d’exploiter les gise­ments d’or qui se trouvent dans le sous-sol d’une zone habi­tée. Par leur lutte et par réfé­ren­dum, ils réus­sirent à ce que l’entreprise minière quitte la région et les terres qu’ils culti­vaient.

Au Chili, le gou­ver­ne­ment « socia­liste » [de Michelle Bachelet] a uti­lisé des lois pas­sées sous Pinochet [entre autres la légis­la­tion anti­ter­ro­riste de 1984] pour répri­mer les Mapuches [qui repré­sentent quelque 10 % de la popu­la­tion] qui défendent la Mère Terre.

En Argentine, les habi­tants d’Andalgala [la troi­sième ville en impor­tance de la pro­vince de Catamarca] et d’autres agglo­mé­ra­tions se battent cou­ra­geu­se­ment pour défendre l’environnement [face aux entre­prises minières qui pol­luent les eaux].

On reçoit des infor­ma­tions du Guatemala selon les­quelles des cen­taines de mil­liers d’indigènes com­battent la loi sur l’exploitation minière.

Aux Etats-Unis, les indi­gènes s’opposent à l’exploitation minière d’uranium qui endom­ma­ge­rait la « grande aïeule » (le Canyon du Colorado).

En Colombie-Britannique, au Canada, les autoch­tones ont lutté contre l’envahissement de leur ter­ri­toire par des construc­tions en vue des Jeux olym­piques d’hiver.

Il n’y a pas que l’environnement qui subisse les agres­sions du grand capi­tal. En sachant que l’arme de défense des indi­gènes est leur orga­ni­sa­tion col­lec­tive, les attaques sont éga­le­ment diri­gées contre cette der­nière. Une légis­la­tion contre la com­mu­nauté indi­gène a été mise en place presque simul­ta­né­ment au Mexique et au Pérou. Les décrets anti-indi­gènes du pré­sident péru­vien [Alan Garcia] portent atteinte aussi bien à l’environnement qu’à la com­mu­nauté indi­gène.

Or, la résis­tance abou­tit pré­ci­sé­ment à ren­for­cer la construc­tion du pou­voir col­lec­tif indi­gène. L’exemple le plus avancé de la lutte indi­gène pour la construc­tion d’un pou­voir auto­nome est celui de la zone libé­rée du Chiapas, au Mexique. Dans cette région, c’est la col­lec­ti­vité qui gou­verne, elle élit ses auto­ri­tés en dehors de la pré­sen­ta­tion de can­di­dats gou­ver­ne­men­taux. Les membres des corps col­lec­tifs élus ne per­çoivent pas de salaire pour cette fonc­tion, et ils peuvent être des­ti­tués à tout moment.

L’Armée zapa­tiste de libé­ra­tion natio­nale (EZLN) pro­tège la popu­la­tion de cette zone des attaques gou­ver­ne­men­tales, ses membres n’ont pas le droit de par­ti­ci­per aux organes de gou­ver­ne­ment.

Au Chiapas une véri­table démo­cra­tie est à l’œuvre. Malheureusement ce terme de démo­cra­tie a été pros­ti­tué, à tel point que j’ai de la peine à l’utiliser. En effet, dès son ori­gine il dési­gnait la dic­ta­ture des mâles grecs contre les femmes et les esclaves, et les gou­ver­ne­ments du grand capi­tal s’en servent main­te­nant contre la majo­rité de la popu­la­tion.

Le Chiapas est l’exemple le plus avancé, mais il n’est pas le seul.

Comme le note Raul Zibechi en décri­vant la situa­tion à Cauca, en Colombie : « Il s’agit de 14 ter­ri­toires de com­mu­nau­tés indi­gènes qui s’étendent sur quelque 191’000 hec­tares… et où vivent 110’000 per­sonnes. (…) Au total, il y a 25’000 familles dis­tri­buées en 304 vere­das [divi­sion ter­ri­to­riale rurale d’une muni­ci­pa­lité] ou com­mu­nau­tés rurales. (…) Dans ces ter­ri­toires, il y a 18 cabil­dos, qui sont des auto­ri­tés poli­tiques indi­gènes coha­bi­tant paral­lè­le­ment aux muni­ci­pa­li­tés de l’Etat colom­bien. Les cabil­dos sont admi­nis­trés par des diri­geants nommés par de grandes assem­blées et ils sont accom­pa­gnés d’alguaciles ou shé­rifs élus dans cha­cune des vere­das. Le cabildo est un pou­voir ter­ri­to­ria­lisé qui doit coha­bi­ter avec d’autres pou­voirs – essen­tiel­le­ment des mili­taires et la gué­rilla – qui tentent de dimi­nuer son influence. »

En Equateur, ce sont les indi­gènes avec leurs mani­fes­ta­tions mul­ti­formes qui font flé­chir les atti­tudes obs­truc­tion­nistes de la droite, qui tentent d’empêcher la réa­li­sa­tion de l’Assemblée consti­tuante en uti­li­sant le par­le­ment. Les indi­gènes ont sou­tenu ini­tia­le­ment le gou­ver­ne­ment de Correa.

Mais main­te­nant ils s’opposent à ce der­nier pour défendre leurs ter­ri­toires contre les dégâts qu’entraîne l’extraction du pétrole. Ils affirment aussi que la loi sur l’eau viole leurs droits. Dans le domaine de l’éducation, ils s’opposent éga­le­ment au gou­ver­ne­ment de Correa, car ils exigent de pou­voir nommer eux-mêmes les ins­ti­tu­teurs sur leur ter­ri­toire. Ils empêchent l’entrée d’agents gou­ver­ne­men­taux qui vou­draient les divi­ser.

Ils argu­mentent, à juste titre, qu’ils ne font qu’appliquer la nou­velle Constitution équa­to­rienne, qui recon­naît que l’Equateur est un pays plu­ri­na­tio­nal.

Tout cela ren­force la construc­tion d’un pou­voir démo­cra­tique auto­nome.

Le « II Encuentro Nacional pour la Refundacion de Honduras » [deuxième ren­contre natio­nale pour la refon­da­tion du Honduras] s’est déroulé au Honduras du 12 au 14 mars 2010, avec la par­ti­ci­pa­tion de plus de 1000 délé­gués.

Le prin­ci­pal axe de cette ren­contre, du point de vue orga­ni­sa­tion­nel, a été le Consejo Civico de Organizaciones Populares e Indigenas de Honduras [Conseil civique d’organisations popu­laires et indi­gènes du Honduras] (COPINH). A cette occa­sion ce sont les indi­gènes qui ont nourri les par­ti­ci­pants. « Ils n’apportent pas leur sur­plus, ils apportent ce qu’ils ont », a expli­qué la diri­geante du COPINH Berta Caceres, en voyant arri­ver des hommes et des femmes des com­mu­nau­tés avec des sacs de maïs, de hari­cots, de café et de fruits pour la cui­sine col­lec­tive.

Au nom de l’organisation indi­gène, Berta Caceres a insisté sur le fait que, puisqu’au Honduras il n’existe pas un gou­ver­ne­ment légi­time, le peuple doit élire, depuis la base, ses auto­ri­tés.

Au Pérou, le mas­sacre du 5 juin 2009 à Bagua a ren­forcé le pou­voir indi­gène de plu­sieurs popu­la­tions ama­zo­niennes, qui se sont orga­ni­sées pour contrô­ler ceux qui entrent dans leurs ter­ri­toires. En même temps, il y a des com­mis­sa­riats sans poli­ciers, car ces der­niers craignent d’y retour­ner.

Dans la mon­tagne, les « patrouilles pay­sannes » ont été orga­ni­sées pour per­mettre une auto­dé­fense contre les voleurs de bétail pour appli­quer une jus­tice inté­rieure. Ces patrouilles, qui ont été créées à cause de la cor­rup­tion des juges et des poli­ciers, ont dans un pre­mier temps été pour­sui­vies par le sys­tème, mais devant leur mul­ti­pli­ca­tion, le sys­tème a dû les recon­naître sur le plan légal et leur donner le droit d’exercer sur le plan judi­ciaire à un niveau infé­rieur.

Partout où il y a des popu­la­tions indi­gènes, elles dis­posent d’une orga­ni­sa­tion col­lec­tive, plus ou moins démo­cra­tique et plus ou moins puis­sante, face aux auto­ri­tés du sys­tème.

La tâche des révo­lu­tion­naires

La lutte contre le capi­ta­lisme en tant que sys­tème injuste est plus que cen­te­naire. Les révo­lu­tion­naires de mon époque pen­saient que si nous n’arrivions pas à ren­ver­ser ce sys­tème, ce seraient les géné­ra­tions futures qui le feraient.

Maintenant, nous nous ren­dons compte que cela est faux. Si les géné­ra­tions actuelles ne par­viennent pas à ren­ver­ser le capi­ta­lisme, ce der­nier va exter­mi­ner l’espèce humaine par ses agres­sions contre la nature. En fait, le capi­ta­lisme a déjà com­mencé ce pro­ces­sus d’extermination, fon­da­men­ta­le­ment par le réchauf­fe­ment cli­ma­tique global pro­duit par les gaz à effets de serre. Dans ma région, à Cuzco [dans le nord du Pérou], il y a déjà eu des dizaines de morts suite aux glis­se­ments de ter­rain pro­vo­qués par le réchauf­fe­ment. Une île dans la baie de Bengale a dis­paru sous l’eau. L’ouragan Katrina [août 2005] a tué beau­coup de monde aux Etats-Unis. En Afrique, les gens doivent mar­cher des kilo­mètres et des kilo­mètres pour trou­ver de l’eau. […] Comme nous l’avons vu plus haut, le réchauf­fe­ment cli­ma­tique n’est qu’une des attaques du capi­ta­lisme contre la nature, et donc contre la survie de l’humanité.

Il existe des tas de « recettes » pour agir contre le réchauf­fe­ment, comme par exemple l’utilisation de lampes fluo­res­centes ! Mais même si tout le monde s’y met­tait cela n’arrêterait pas le réchauf­fe­ment global, puisque celui-ci – et toutes les autres formes de dété­rio­ra­tion de l’environnement – est inhé­rent au sys­tème capi­ta­liste, dont la loi sacrée ordonne aux mul­ti­na­tio­nales de gagner le plus d’argent dans un laps de temps aussi bref que pos­sible.

Il existe bien des lois pour la pro­tec­tion de l’environnement, mais une autre des règles du sys­tème est que toute loi peut être ren­ver­sée avec de l’argent.

Si un capi­ta­liste renon­çait à implan­ter une indus­trie pol­luante pour des rai­sons morales, cela ne résou­drait pas le pro­blème, puisqu’un autre capi­ta­liste ne tar­de­rait pas à prendre sa place, emporté dans le tour­billon du marché.

Le seul remède pos­sible pour frei­ner le réchauf­fe­ment global et toute dégra­da­tion de la nature est d’en finir avec le capi­ta­lisme. Les 100’000 per­sonnes qui à Copenhague scan­daient « Changeons le sys­tème, pas le climat » avaient raison.

Je lance un appel à ceux qui luttent pour une société plus juste, qu’ils s’appellent mar­xistes, liber­taires ou autre chose, afin que nous fas­sions face à cette nou­velle réa­lité.

Il faut que nous opé­rions un tour­nant dans la dénon­cia­tion du capi­ta­lisme, pour concen­trer désor­mais celle-ci sur le fait que les attaques contre la nature sont en train d’exterminer notre espèce, ce qui est bien plus grave que l’exploitation de la classe ouvrière ou le pillage de nos richesses.

J’appelle éga­le­ment à ce que nous voyions ce qui est en train de se passer.

Les popu­la­tions indi­gènes, dési­gnées comme étant moins civi­li­sées, sont celles qui se trouvent en pre­mière ligne dans la défense de la nature et donc de la survie de l’espèce.

Aujourd’hui ces popu­la­tions, encore écra­sées par le capi­ta­lisme, sont en train de construire le genre d’organisation sociale pour laquelle nous nous bat­tons. Pour emprun­ter les termes du Sub [Subcomandante Marcos] : « Il ne s’agit pas de prendre le pou­voir mais de le construire. »

Si nous com­pre­nons cela, nous ver­rons que la tâche fon­da­men­tale des révo­lu­tion­naires anti­ca­pi­ta­listes doit être la soli­da­rité avec les luttes indi­gènes dans la défense de la nature et dans la construc­tion d’une nou­velle société. (Traduction A l’encontre)

* Hugo Blanco Galdos est une figure his­to­rique du mou­ve­ment paysan péru­vien et est encore diri­geant de la Confédération pay­sanne du Pérou. Il est né en 1934. Il a fait des études d’agronomie en Argentine. Puis il est revenu au Pérou où il fera un tra­vail d’organisation des pay­sans. Il sera condamné au début des années 1960 à 25 ans de prison pour avoir par­ti­cipé au mou­ve­ment insur­rec­tion­nel paysan et sera enfermé sur l’île d’El Fronton. Une cam­pagne inter­na­tio­nale abou­tit fina­le­ment à sa libé­ra­tion. En 1972, il a écrit Tierra o muerte : la luchas cam­pe­si­nas en Peru. Par la suite, il ne cessa de mili­ter dans les rangs d’organisations mar­xistes révo­lu­tion­naires, mais concen­tra tou­jours ses acti­vi­tés – quand il n’était pas contraint à l’exil par les gou­ver­ne­ments péru­viens en place – dans le mou­ve­ment paysan indien.

(31 mars 2010)

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