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Amérique latine : après la vague rose

La crise des crises

Par Mis en ligne le 20 novembre 2019

À partir de l’année 2000, l’Amérique latine est entrée dans un nou­veau cycle poli­tique et éco­no­mique, carac­té­risé par l’influence des mou­ve­ments sociaux, la crise des partis poli­tiques tra­di­tion­nels et de ses formes de repré­sen­ta­tion, de même que par la relé­gi­ti­ma­tion de dis­cours poli­ti­que­ment radi­caux. Partant de poli­tiques éco­no­miques hété­ro­doxes, des gou­ver­ne­ments ont répondu, au moins en partie, aux reven­di­ca­tions popu­laires. C’est sur ces constats que des intel­lec­tuels et intel­lec­tuelles ont parlé d’un virage à gauche en Amérique latine.

L’émergence du progressisme

Comment carac­té­ri­ser ce virage à gauche ? La déno­mi­na­tion géné­rique de pro­gres­sisme est la plus cou­rante. Elle englobe une diver­sité de cou­rants idéo­lo­giques et d’expériences poli­tiques gou­ver­ne­men­tales, d’inspiration plus ins­ti­tu­tion­na­liste ou plus radi­cale, liée aux pro­ces­sus consti­tu­tifs. Après des décen­nies de néo­li­bé­ra­lisme, le pro­gres­sisme a émergé comme une sorte de lingua franca, au-delà de la diver­sité des expé­riences et des hori­zons du chan­ge­ment. Dans cet arc, on a inclus le Chili de Patricio Lagos et de Michelle Bachelet, le Brésil du Parti des travailleurs(PT) avec Lula Da Silva et Dilma Rousseff, l’Uruguay sous le Frente Amplio, l’Argentine de Néstor et Cristina Kirchner, l’Équateur de Rafael Correa, la Bolivie d’Evo Morales, le Venezuela de Chávez-Maduro, et jusqu’à un cer­tain point, le court épi­sode du gou­ver­ne­ment de Fernando Lugo au Paraguay, de même que la tra­jec­toire erra­tique du san­di­nisme au Nicaragua.

Nouvelles explorations

Les expé­riences de la Bolivie et de l’Équateur ont pris un carac­tère para­dig­ma­tique. Dans ces deux pays, le nou­veau gou­ver­ne­ment a tenté d’articuler la dyna­mique poli­tique et l’intensité des mobi­li­sa­tions sociales, qu’il a tra­duites dans de nou­velles consti­tu­tions, avec une grande par­ti­ci­pa­tion popu­laire, débou­chant sur l’expansion des fron­tières des droits. De nou­velles for­mu­la­tions sont appa­rues dans la gram­maire poli­tique latino-amé­ri­caine : État plu­ri­na­tio­nal, auto­no­mies autoch­tones, buen vivir, biens com­muns, droits de la nature, etc. Ces idées ont été sti­mu­lées par les débats des divers mou­ve­ments sociaux, notam­ment par les orga­ni­sa­tions autoch­tones. Entretemps, la crois­sance éco­no­mique attei­gnait des niveaux sans pré­cé­dent. C’est en gros ce qui a permis l’expansion des poli­tiques sociales (et des bud­gets), d’où une réduc­tion signi­fi­ca­tive de la pau­vreté au cours de cette période. Parallèlement, cette évo­lu­tion a mené à une forte ten­dance à la « repri­ma­ri­sa­tion » des éco­no­mies, recen­trée essen­tiel­le­ment sur des acti­vi­tés extrac­tives pri­maires. Dans tous les pays, indé­pen­dam­ment des dis­cours poli­tico-idéo­lo­giques, ce « consen­sus des com­mo­di­ties[1] » a entraîné l’explosion de conflits socio-envi­ron­ne­men­taux et le début d’un nou­veau cycle de luttes pour les droits humains.

Des visions différentes

Au-delà de ces avan­cées sont éga­le­ment appa­rues des ten­sions entre, d’une part, le popu­lisme déve­lop­pe­men­ta­liste et ses dimen­sions régle­men­taires et cen­tra­li­sa­trices et, d’autre part, une vision indi­gé­niste et éco­lo­giste émer­gente, insis­tant sur l’État plu­ri­na­tio­nal et la recon­nais­sance des auto­no­mies autoch­tones, ainsi que le res­pect de l’environnement. Pendant la pre­mière décen­nie pro­gres­siste (2000-2010), c’est la pre­mière option qui s’est conso­li­dée. Les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes ont adopté la vision popu­liste, déve­lop­pe­men­tiste et éta­tico-cen­trée. Ils ont pu le faire grâce à une bonne conjonc­ture éco­no­mique, mar­quée par le boom du prix des matières pre­mières (soja, métaux et miné­raux, hydro­car­bures, etc.). La cri­tique du modèle extrac­tif expor­ta­teur (ce qu’on a appelé plus tard l’extractivisme) qui a com­mencé à appa­raître a eu peu d’impacts, puisque les fac­teurs struc­tu­rants tels le boom des matières pre­mières, la crois­sance éco­no­mique, les poli­tiques d’inclusion et l’expansion de la consom­ma­tion don­naient de bons résul­tats.

Érosion

Et ainsi, dans leur grande majo­rité, les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes ont pu renou­ve­ler leurs man­dats, comme on l’a constaté avec le MAS[2] en Bolivie, le kirch­ne­risme en Argentine, le cha­visme au Venezuela, l’Alianza País en Équateur. Monopolisant l’espace public, ces gou­ver­ne­ments ont subal­ter­nisé les mou­ve­ments sociaux à tra­vers divers pro­ces­sus dont leur incor­po­ra­tion à l’État. Il s’est alors pro­duit, pro­gres­si­ve­ment, une dis­so­cia­tion crois­sante entre le récit de la gauche et les poli­tiques publiques, visible dans dif­fé­rents domaines : absence de trans­for­ma­tion dans la matrice pro­duc­tive, per­sis­tance des inéga­li­tés, limites de l’intégration latino-amé­ri­caine, etc. Au fil des années, vers la fin du cycle, le décou­plage est devenu évident entre les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes et diverses ten­dances de gauche.

Régressions

C’est ainsi que le scé­na­rio poli­tique a changé. La région com­mence à vivre une période d’alternance poli­tico-élec­to­rale, carac­té­ri­sée par une pointe dra­ma­tique à la fin du cycle et le tour­nant pro­gres­sif vers des gou­ver­ne­ments ouver­te­ment conser­va­teurs, comme ce qui est arrivé en Argentine et au Brésil, notam­ment. Un des pro­blèmes a été l’incapacité des pro­gres­sistes de renou­ve­ler leurs dis­cours, leurs pra­tiques et leurs lea­ders. La concen­tra­tion et la per­son­na­li­sa­tion du pou­voir poli­tique a empê­ché l’émergence d’autres diri­geants et diri­geantes, tout en encou­ra­geant des formes abu­sives de dis­ci­pline, minant le plu­ra­lisme, non seule­ment au sein des dif­fé­rents partis poli­tiques, mais éga­le­ment dans des orga­ni­sa­tions et mou­ve­ments sociaux. Des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes ont essayé de contour­ner ce pro­blème en ten­tant de se per­pé­tuer au pou­voir. C’est ce qui a abouti en Bolivie avec diverses ten­ta­tives de chan­ger la consti­tu­tion pour per­mettre à Evo Morales de se repré­sen­ter aux élec­tions. Au Venezuela, Chávez a fait adop­ter par réfé­ren­dum un chan­ge­ment simi­laire qui lui per­met­tait d’être pré­sident de manière indé­fi­nie, jusqu’à son décès en 2013. De son côté, Daniel Ortega au Nicaragua a obtenu ce qu’il vou­lait, c’est-à-dire la per­pé­tua­tion de sa gou­ver­nance fami­liale auto­ri­taire.

Dérives

D’autre part, dans le cadre du boom des matières pre­mières, les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes ont commis divers abus de pou­voir et se sont enga­gés dans des dis­po­si­tifs de cor­rup­tion, allant ainsi à l’encontre du dis­cours ori­gi­nal sur la trans­pa­rence, la jus­tice sociale et l’inclusion. Les conser­va­teurs en ont pro­fité pour eux-mêmes s’engager dans des dérives auto­ri­taires et anti­dé­mo­cra­tiques. Soulignons notam­ment l’expulsion du pré­sident Zelaya au Honduras (2009), le licen­cie­ment de Fernando Lugo au Paraguay (2012) et, le plus reten­tis­sant de tous, la des­ti­tu­tion scan­da­leuse de la pré­si­dente du Brésil, Dilma Rousseff (2016). Enfin, il faut noter que la fin du cycle et ce tour­nant poli­tique sont insé­rés dans un scé­na­rio mon­dial très inquié­tant, marqué par la pro­gres­sion des forces xéno­phobes et natio­na­listes en Europe, ainsi que par l’inattendu triomphe du magnat Donald Trump aux États-Unis.

Le fragile projet de la droite

L’histoire est-elle pour autant ter­mi­née ? Pas vrai­ment. En Argentine et au Brésil, les gou­ver­ne­ments de droite ne réus­sissent pas à se conso­li­der, dans le contexte de la crise éco­no­mique et de la pro­tes­ta­tion sociale. Ces gou­ver­ne­ments sont faibles, forcés à une négo­cia­tion per­ma­nente. Remettre les peuples « à leur place » (les resu­bal­ter­ni­ser) s’avère une tâche plus facile à dire qu’à faire. Tout en décla­rant qu’ils ne veulent pas reve­nir au néo­li­bé­ra­lisme, les deux gou­ver­ne­ments tentent de le recréer, à tra­vers, entre autres choses, des poli­tiques d’ajustement qui favo­risent ouver­te­ment les sec­teurs éco­no­miques plus concen­trés, ainsi que le dur­cis­se­ment de la répres­sion. C’est ce qui se passe au Brésil depuis l’élection, à l’automne 2018, du can­di­dat d’extrême droite à la pré­si­dence, Jair Bolsonaro. Il a promis de répri­mer les mou­ve­ments sociaux, dont l’important Mouvement des pay­sans sans terre (MST), et de « net­toyer » les fave­las des élé­ments délin­quants, en lais­sant les appa­reils poli­ciers employer la méthode dure.

Maristella Svampa, socio­logue, écri­vaine et pro­fes­seure à l’Universidad Nacional de La Plata, Argentine


  1. Consensus des matières pre­mières. (NdR)
  2. MAS : Mouvement vers le socia­lisme (Movimiento al Socialismo en espa­gnol). (NdR)

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