Alternatives écologistes au capital

Par , Mis en ligne le 07 mars 2012

Du 6 au 23 octobre 2011 a été testée en Grande-Bretagne la pre­mière injec­tion dans la stra­to­sphère de par­ti­cules cen­sées agir comme un miroir afin de reflé­ter vers l’espace les rayons du soleil et ainsi ralen­tir le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Simple pro­to­type ins­crit dans un projet plus vaste nommé SPICE (Stratospheric Particle Injection for Climate Engineering), cette nou­velle tech­no­lo­gie n’est pas le fruit de recherches menées par un savant un peu fou au fond de son labo­ra­toire. Elle prend place dans une nou­velle démarche scien­ti­fique et éco­no­mique, la géo-ingé­nie­rie, qui vise à four­nir des remèdes tech­no­lo­giques aux désastres pro­vo­qués par le sys­tème éner­gé­tique domi­nant. Parmi d’autres trou­vailles en cours d’élaboration, men­tion­nons la pos­si­bi­lité de recou­vrir les déserts de plas­tique blanc pour reflé­ter les rayons du soleil, la fer­ti­li­sa­tion du planc­ton marin pour mus­cler sa capa­cité d’absorption du CO2 ou d’autres essais pour réduire l’acidité des océans[1].

On aurait tort de consi­dé­rer ces expé­ri­men­ta­tions comme de simples jeux dan­ge­reux d’illuminés. Elles par­ti­cipent bien au contraire d’une ratio­na­lité propre au sys­tème techno-scien­ti­fique sur laquelle s’appuie le capi­ta­lisme. Cette ratio­na­lité tend à orien­ter toutes les sphères d’activités humaines, et notam­ment la science, vers un même but, la repro­duc­tion du Capital et la hausse des taux de profit. Le rap­port des socié­tés humaines à leur envi­ron­ne­ment prend place dans cette ratio­na­lité via des méca­nismes de contrôle et de domi­na­tion, ainsi que sur le mythe d’une expan­sion indé­fi­nie, d’un déve­lop­pe­ment continu de la pro­duc­tion et de l’exploitation des res­sources. Il s’avère cepen­dant que, malgré la per­sé­vé­rance d’un pro­grès mythique s’étendant sur toute la pla­nète en même temps que le libre marché, la crise cli­ma­tique, dont la pro­fon­deur est désor­mais recon­nue tant par la com­mu­nauté scien­ti­fique que par les repré­sen­tants des États, vient semer un sérieux doute sur les effets de ce pro­grès. D’où le recours à de nou­velles tech­no­lo­gies, dites vertes, qui au-delà même de leur inef­fi­ca­cité et des pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux qu’elles peuvent pro­vo­quer, ont pour fonc­tion de ras­su­rer quant aux capa­ci­tés du sys­tème à se sauver lui-même, et sur­tout de bien nous faire com­prendre que c’est au sein de ce sys­tème, puisqu’aucun autre n’est pos­sible, que les solu­tions sont à trou­ver. Le déve­lop­pe­ment d’un sec­teur mar­chand des éner­gies renou­ve­lables, la réorien­ta­tion stra­té­gique de grands groupes éner­gé­tiques, tels Siemens qui vient d’abandonner le sec­teur nucléaire, pour­raient lais­ser à penser qu’au sein du sys­tème actuel des muta­tions sont pos­sibles, qu’y com­pris la crise cli­ma­tique peut donner une chance au capi­ta­lisme en lui mon­trant la voie à suivre pour rebon­dir, voire fonder une nou­velle onde longue d’expansion. Une telle ana­lyse, qui vise à pro­mou­voir un capi­ta­lisme vert appuyé sur un volon­ta­risme éta­tique dans le cadre d’un green new deal, fait cepen­dant l’impasse sur la ruée vers les res­sources à laquelle nous assis­tons actuel­le­ment. Il ne suffit pas d’une réorien­ta­tion tech­no­lo­gique pour modi­fier en pro­fon­deur les poli­tiques des groupes éner­gé­tiques qui désor­mais cherchent à se déployer vers de nou­velles res­sources, fos­siles ou issues de la bio­masse.

Dernier exemple en date, l’exploitation des pétroles et gaz de schiste a pris son essor au moment où en 2007-2008 le prix du pétrole s’envolait ; en France, seules les mobi­li­sa­tions popu­laires ont permis de mettre un coup d’arrêt, momen­tané, à cette exploi­ta­tion, mais nul doute que du côté des mul­ti­na­tio­nales de l’énergie la bataille n’est pas ter­mi­née. Le recours aux agro­car­bu­rants par­ti­cipe de la même logique. Outre les consé­quences envi­ron­ne­men­tales de leur uti­li­sa­tion, leur déve­lop­pe­ment néces­site l’appropriation, sou­vent par rachat et expro­pria­tion des popu­la­tions autoch­tones, d’immenses ter­ri­toires rendus alors impropres à toute vie humaine, en par­ti­cu­lier dans les pays tro­pi­caux. Un phé­no­mène sem­blable d’appropriation-expropriation se joue dans le cas d’énergies à priori moins sus­pectes de des­truc­tion de l’environnement, comme les immenses fermes solaires qui néces­sitent éga­le­ment l’utilisation de très grandes sur­faces, et ren­voient à un modèle éner­gé­tique ultra-cen­tra­lisé et contrôlé par quelques indus­triels sou­te­nus par leurs États. On en revient donc à une même logique qui est au cœur du régime éner­gé­tique sur lequel s’est fondé le capi­ta­lisme, à savoir l’appropriation et la mono­po­li­sa­tion du fon­cier, qui tend à des­sai­sir les popu­la­tions de leurs terres et à concen­trer les richesses dans les mains de quelques-uns au détri­ment du main­tien des équi­libres des éco­sys­tèmes et d’une ges­tion rai­son­née des rela­tions entre les socié­tés humaines et leur envi­ron­ne­ment.

La crise finan­cière actuelle, qui n’en finit pas de s’accentuer, semble mettre le capi­ta­lisme face à ses contra­dic­tions, du moins concer­nant le degré de puis­sance de la finance dans l’organisation de l’économie mon­diale. Il n’est d’ailleurs pas besoin d’un éco­no­miste atterré pour s’en aper­ce­voir. Déjà en 2008, Pavan Sukhdev, éco­no­miste, ban­quier à la Deutsche Bank, res­pon­sable au sein du pro­gramme des Nations Unies pour l’environnement d’une étude pour réorien­ter l’économie vers un modèle vert, expli­quait tris­te­ment : « Le modèle actuel est arrivé au bout de ses limites tant pour l’amélioration des condi­tions de vie qu’il est capable d’offrir aux plus pauvres que pour l’empreinte éco­lo­gique que nous pou­vons impo­ser à la pla­nète, mais mes clients n’investissent qu’avec des pro­messes de profit, et cela ne va pas chan­ger. »[2] Effectivement, le main­tien des pro­fits dans la sphère finan­cière et l’absence d’investissements mas­sifs ont des consé­quences impor­tantes sur l’appauvrissement et l’endettement des popu­la­tions, mais même en cas de réin­ves­tis­se­ments dans l’économie réelle et dans une pro­duc­tion mas­sive de biens de consom­ma­tion, les consé­quences en termes de consom­ma­tion éner­gé­tique et d’accentuation de la crise cli­ma­tique seraient catas­tro­phiques ; or, le capi­ta­lisme ne peut pas se passer des éner­gies fos­siles vu leur meilleure ren­ta­bi­lité en com­pa­rai­son avec d’autres éner­gies. On a donc bien là une série de contra­dic­tions aux­quelles le sys­tème ne peut faire face. Mais cette prise en charge de la plu­ra­lité des pro­blèmes induits par le capi­ta­lisme et aux­quels il ne peut répondre inter­roge éga­le­ment les pro­ces­sus d’émancipation et les pro­jets d’alternative glo­bale. Ainsi, si aujourd’hui la ques­tion des dettes illé­gi­times est cen­trale pour les mou­ve­ments pro­gres­sistes, tant elle met en lumière le vol auquel ont pro­cédé les classes diri­geantes, elle ne doit pas nous faire oublier le contexte actuel de crise éco­lo­gique. En ce qu’elles néces­sitent une remise en cause radi­cale de la glo­ba­li­sa­tion capi­ta­liste, les alter­na­tives à la crise de la dette et aux plans de rigueur doivent éga­le­ment remettre en cause les rap­ports Nord-Sud tels qu’ils ont été forgés par le colo­nia­lisme et le néo­co­lo­nia­lisme. La recon­nais­sance de la dette éco­lo­gique est une des voies pour repen­ser ces rap­ports, tout en se dis­tan­ciant des ten­ta­tions pro­tec­tion­nistes qui actuel­le­ment voient le jour. La dette éco­lo­gique ne se contente pas de deman­der « qui doit payer ? », mais pose la ques­tion « qui doit à qui ? » et réclame la recon­nais­sance de ce que les pays domi­nants doivent aux peuples du Sud, au vu des dégra­da­tions et des spo­lia­tions, ainsi que leurs impacts envi­ron­ne­men­taux, aux­quels ceux-ci ont été his­to­ri­que­ment soumis[3]. La dette éco­lo­gique se com­pose de quatre dimen­sions : la dette du car­bone liée au fait que les pays les plus pauvres subissent les consé­quences des émis­sions de gaz à effet de serre pro­duites par les plus riches ; la bio­pi­ra­te­rie qui consiste en un vol des savoirs tra­di­tion­nels, notam­ment quant à l’utilisation des semences et des plantes ; le poids de l’exploitation passée des richesses natu­relles ayant sou­vent pro­vo­qué des dégâts envi­ron­ne­men­taux irré­mé­diables ; l’utilisation tou­jours actuelle des terres des pays pauvres pour y déver­ser toutes sortes de déchets et de pol­luants. Quantifier cette dette éco­lo­gique, l’analyser, rendre popu­laire l’exigence de sa recon­nais­sance, c’est œuvrer dans le même sens que la démarche d’audits et de mora­toire sur les dettes illé­gi­times. C’est tra­vailler à une réap­pro­pria­tion col­lec­tive et démo­cra­tique, col­la­bo­rer à un deve­nir commun entre les peuples, afin de redon­ner confiance aux classes popu­laires dans les dif­fé­rentes par­ties du monde, face à un sys­tème qui ne prône qu’ignorance et aveu­gle­ment. Une telle démarche néces­site de tra­vailler au plus près des réa­li­tés contem­po­raines, qu’il s’agisse de la crise sociale et des plans d’austérité ou de la crise éco­lo­gique et de la des­truc­tion pro­gram­mée de notre envi­ron­ne­ment, et à la fois de refor­mu­ler des pro­jets d’émancipation.

Pour résu­mer notre démarche, la sau­ve­garde des équi­libres éco­lo­giques de la pla­nète, la pré­ser­va­tion d’un envi­ron­ne­ment favo­rable aux espèces vivantes – y com­pris la nôtre –, est incom­pa­tible avec la logique expan­sive et des­truc­trice du sys­tème capi­ta­liste. Or, si le res­pon­sable d’une menace de catas­trophe éco­lo­gique sans pré­cé­dent dans l’histoire de l’humanité – il faut reve­nir à des âges éco­lo­giques situés à plu­sieurs dizaines de mil­lions d’années dans le passé pour trou­ver quelque chose d’équivalent au réchauf­fe­ment global qui pour­rait adve­nir bien avant la fin du siècle – est le sys­tème capi­ta­liste lui-même, et non l’aveuglement de tel ou tel gou­ver­ne­ment, ou la mau­vaise volonté de tel ou tel sec­teur pro­duc­tif, il s’ensuit, en bonne logique sociale, qu’une alter­na­tive éco­lo­gique véri­table doit êtreanti­ca­pi­ta­liste. Une alter­na­tive radi­cale est celle qui s’attaque aux racines du pro­blème, c’est-à-dire au sys­tème. À notre avis cette alter­na­tive, qui vise au-delà de l’ordre éco­no­mique et social établi, peut prendre le nom d’éco­so­cia­lisme.

Beaucoup d’écologistes sin­cères pensent que la seule réponse à la crise éco­lo­gique c’est la réduc­tion dras­tique de la consom­ma­tion. Daniel Tanuro constate avec luci­dité que la cri­tique cultu­relle du consu­mé­risme – pro­po­sée notam­ment par les objec­teurs de crois­sance – est néces­saire, mais pas suf­fi­sante. Il faut s’attaquer au mode de pro­duc­tion lui-même. Seule une prise en charge col­lec­tive démo­cra­tique per­met­trait à la fois de répondre aux besoins sociaux réels, réduire le temps de tra­vail, sup­pri­mer les pro­duc­tions inutiles et nui­sibles, rem­pla­cer les éner­gies fos­siles par le solaire. Ce qui implique des incur­sions pro­fondes dans la pro­priété capi­ta­liste, une exten­sion radi­cale du sec­teur public et de la gra­tuité, bref un plan éco­so­cia­liste et démo­cra­tique cohérent[4].

La pré­misse cen­trale de l’écosocialisme, impli­cite dans le choix même de ce terme, est qu’un socia­lisme non éco­lo­gique est une impasse, et une éco­lo­gie non socia­liste est inca­pable de répondre à la hau­teur des enjeux actuels. Il implique donc une cri­tique radi­cale du pré­tendu « socia­lisme réel­le­ment exis­tant » de feu l’URSS et son bloc de l’Est : cette cari­ca­ture bureau­cra­tique – qui avait peu à voir avec le socia­lisme comme prise en main col­lec­tive et démo­cra­tique de l’économie par les tra­vailleurs et par toute la popu­la­tion – a été res­pon­sable de dégâts éco­lo­giques tout à fait équi­va­lents à ceux de l’Occident capi­ta­liste ; son appa­reil pro­duc­tif n’était d’ailleurs qu’une pâle copie de celui du capi­ta­lisme indus­triel avancé, et fondé, comme celui-ci, sur les éner­gies fos­siles et le nucléaire.

Plusieurs théo­ri­ciens de l’écologie, de Jean-Paul Besset à Serge Latouche, uti­lisent l’exemple sovié­tique pour ren­voyer dos à dos « capi­ta­lisme » et « socia­lisme » comme variantes du même modèle pro­duc­ti­viste. Ils adhé­rent ainsi à l’argument sta­li­nien selon lequel l’URSS était le socia­lisme, le seul socia­lisme, le socia­lisme « réel­le­ment exis­tant ». Par ailleurs, ils ne prennent pas soin de dis­tin­guer quelles ont été les varia­tions dans l’histoire de l’URSS de la prise en compte de la ques­tion éco­lo­gique et des inter­ac­tions entre les êtres humains et leur milieu[5].

Dans son der­nier livre, Serge Latouche, tout en répé­tant cet argu­ment usé jusqu’à la corde, semble cepen­dant s’en dis­tan­cier, en écri­vant que la décrois­sance, dont il se réclame, « peut donc être consi­dé­rée comme un « éco­so­cia­lisme » ». Malheureusement, cette inté­res­sante pro­po­si­tion n’est pas déve­lop­pée dans le livre, où le pro­gramme socia­liste – expro­pria­tion du capi­tal, pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique – n’est pas réel­le­ment discuté[6].

Le projet éco­so­cia­liste d’associer le « rouge » – la cri­tique mar­xiste du capi­tal et le projet d’une société alter­na­tive – et le « vert », la cri­tique éco­lo­gique du pro­duc­ti­visme, n’a rien à voir avec les com­bi­nai­sons gou­ver­ne­men­tales dites « rouges-vertes », entre la social-démo­cra­tie et cer­tains partis verts, autour d’un pro­gramme social-libé­ral de ges­tion du capi­ta­lisme. L’écosocialisme est donc une pro­po­si­tion qui se dis­tingue aussi bien des variantes pro­duc­ti­vistes du socia­lisme du XXe siècle – que ce soit la social-démo­cra­tie ou le « com­mu­nisme » de fac­ture sta­li­nienne – que des cou­rants éco­lo­giques qui s’accommodent, d’une façon ou de l’autre, du sys­tème capi­ta­liste. Une pro­po­si­tion alter­na­tive qui vise non seule­ment à une trans­for­ma­tion des rap­ports de pro­duc­tion, de l’appareil pro­duc­tif et des modèles de consom­ma­tion domi­nants, mais à créer un nou­veau para­digme de civi­li­sa­tion, en rup­ture avec les fon­de­ments de la civi­li­sa­tion capitaliste/​industrielle occi­den­tale moderne.

Quels sont les conver­gences et les désac­cords entre l’écosocialisme et le cou­rant de la décrois­sance, dont l’influence en France n’est pas négli­geable ? Les deux par­tagent le refus du pro­duc­ti­visme et du consu­mé­risme, ainsi que la cri­tique radi­cale de la reli­gion de la « crois­sance ». Mais du point de vue éco­so­cia­liste, le concept de « décrois­sance » risque de deve­nir une image inver­sée de la logique quan­ti­ta­tive de la « crois­sance » : réduc­tion du PIB à la place de son aug­men­ta­tion. Or, ce dont il s’agit c’est d’opérer des choix qua­li­ta­tifs : cer­taines branches de la pro­duc­tion ne sont pas à « décroître » mais à sup­pri­mer (par exemple : le nucléaire, les arme­ments, la publi­cité), d’autres à réduire (la voi­ture, le camion), d’autres à élar­gir : agri­cul­ture bio­lo­gique, éner­gie solaire, édu­ca­tion, santé. Le terme « décrois­sance » ne permet pas de rendre compte de cette démarche qua­li­ta­tive.

Serge Latouche est sans doute un des plus contro­ver­sés des « décrois­sants ». Certes, une partie de ses argu­ments est légi­time : démys­ti­fi­ca­tion du « déve­lop­pe­ment durable », cri­tique de la reli­gion de la crois­sance et du pro­grès, appel à un chan­ge­ment cultu­rel. Mais sa posi­tion sur le capi­ta­lisme est loin d’être claire : d’une part, il affirme que la décrois­sance est contre le capi­ta­lisme ; de l’autre il cri­tique la posi­tion de l’extrême gauche qui « consiste à attri­buer à une entité, « le capi­ta­lisme », la source de tous les blo­cages » ; cela n’a pas de sens, avance- t-il, puisque « le big bro­ther du grand capi­tal est ano­nyme » et le sys­tème est fondé sur la « ser­vi­tude volon­taire des sujets » ; en fait, ajoute-t-il, le capi­ta­lisme comme sys­tème est « une créa­tion de l’esprit ». Quant au sujet de la trans­for­ma­tion dési­rée, il n’a, bien entendu, rien à voir avec la lutte de classes, ou le combat anti-impé­ria­liste : « acte étant pris de l’adieu au pro­lé­ta­riat et au tiers monde […] le sujet por­teur du projet de décrois­sance […] c’est tout le monde en tant que per­sonnes sin­gu­lières et tout un chacun concret par­ti­cu­lier »[7].

Plus inté­res­sant nous semble le cou­rant pro­téi­forme de ceux et celles qui veulent ancrer sans ambi­guïté la décrois­sance à gauche. Si une série de débats montrent des diver­gences, notam­ment sur les ques­tions stra­té­giques, les façons d’envisager la trans­for­ma­tion du monde, l’usage de la réfé­rence à la République chez Paul Ariès par exemple, il nous semble aujourd’hui d’abord néces­saire de mettre l’accent sur les nom­breux points de conver­gence entre les objec­teurs de crois­sance, les alter­mon­dia­listes d’ATTAC, les éco­so­cia­listes et la gauche de la gauche (PG et NPA) qui illus­trent les poten­tia­li­tés d’agir ensemble pour repen­ser l’émancipation : exten­sion de la gra­tuité, pré­do­mi­nance de la valeur d’usage sur la valeur d’échange, réduc­tion du temps de tra­vail et des inéga­li­tés sociales, élar­gis­se­ment du « non-mar­chand », réor­ga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion selon les besoins sociaux et la pro­tec­tion de l’environnement, etc.

Dans un ouvrage récent, Stéphane Lavignotte esquisse un bilan du débat entre les « objec­teurs de crois­sance » et les éco­so­cia­listes. Faut-il pri­vi­lé­gier la cri­tique des rap­ports sociaux de classe et le combat contre les inéga­li­tés, ou la dénon­cia­tion de la crois­sance illi­mi­tée des forces pro­duc­tives ? L’effort doit-il porter sur les ini­tia­tives indi­vi­duelles, les expé­ri­men­ta­tions locales, la sim­pli­cité volon­taire, ou sur le chan­ge­ment de l’appareil pro­duc­tif et de la « méga-machine » capi­ta­liste ? L’auteur refuse de choi­sir, et pro­pose plutôt d’associer ces deux démarches com­plé­men­taires. Le défi, à son avis, est de com­bi­ner le combat pour l’intérêt éco­lo­gique de classe de la majo­rité, c’est à dire des non-pro­prié­taires de capi­tal, et la poli­tique des mino­ri­tés actives pour un chan­ge­ment cultu­rel radi­cal. En d’autres termes, réus­sir – sans cacher les diver­gences et les désac­cords inévi­tables – une « com­po­si­tion poli­tique » de tous ceux qui savent qu’une pla­nète et une huma­nité vivables sont contra­dic­toires avec le capi­ta­lisme et le pro­duc­ti­visme, et qui cherchent le chemin pour sortir de ce sys­tème inhumain[8].

Rappelons, pour conclure cette brève pré­sen­ta­tion, que l’écosocialisme est un projet d’avenir, une utopie radi­cale, un hori­zon du pos­sible, mais aussi, et insé­pa­ra­ble­ment, une action hic et nunc, ici et main­te­nant, autour d’objectifs et de pro­po­si­tions concrètes et immé­diates. Le seul espoir pour le futur ce sont des mobi­li­sa­tions telle celle de Seattle en 1999, qui a vu la conver­gence d’écologistes et de syn­di­ca­listes, ainsi que la nais­sance du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste ; les pro­tes­ta­tions de cent mille per­sonnes à Copenhague en 2009, autour du mot d’ordre « Changeons le sys­tème, pas le climat » ; ou la Conférence des Peuples sur le Changement Climatique et la Défense de la Mère Terre, à Cochabamba en avril 2010, ras­sem­blant plus de trente mille délé­gués de mou­ve­ments indi­gènes, pay­sans et éco­lo­giques du monde.

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  1. Sophie Chapelle, « Les pro­jets fous des appren­tis sor­ciers du climat », Bastamag, 29 sep­tembre 2011.
  2. Cité par Daniel Tanuro, L’Impossible Capitalisme vert, Paris, La Découverte, coll. « Les empê­cheurs de penser en rond », 2010.
  3. Joan Martinez-Alier, « La dette éco­lo­gique : qui doit à qui ? », CADTM-France.
  4. Daniel Tanuro, op. cit. Cf. aussi Michaël Löwy, Écosocialisme. Une alter­na­tive radi­cale à la catas­trophe éco­lo­gique capi­ta­liste, Paris, Fayard, Mille et une nuits, 2011 et l’ouvrage col­lec­tif, orga­nisé par Vincent Gay, Pistes pour un anti­ca­pi­ta­lisme vert, Paris, Syllepse, 2010, avec des col­la­bo­ra­tions de Daniel Tanuro, François Chesnais, Laurent Garrouste, et autres. On trouve aussi une cri­tique argu­men­tée et pré­cise du capi­ta­lisme vert dans les tra­vaux des éco­marxistes nord-amé­ri­cains : Richard Smith, « Green capi­ta­lism : the god that failed », Real-world eco­no­mic review, n° 56, 2011 et John Bellamy Foster, Brett Clark and Richard York, « The Ecological Rift »New York, Monthly Review Press, 2010.
  5. Pour un aperçu his­to­rique des débats sur l’écologie et l’environnement dans les pre­mières années de la Russie sovié­tique, voir Jean Batou, « Révolution russe et éco­lo­gie (1917-1934) », revue Vingtième Siècle n° 35, sep­tembre 1992.
  6. Serge Latouche, Vers une société d’abondance fru­gale. Contresens et contro­verses sur la décrois­sance, Paris, Fayard, Mille et une nuits, 2010.
  7. Serge Latouche, op. cit.
  8. Stéphane Lavignotte, La décrois­sance est-elle sou­hai­table ?, Paris, Textuel, 2010.

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