Altermondialisme : Dix ans après Gênes

Par Mis en ligne le 05 juillet 2011

L’année 2001 fut celle de tous les dan­gers pour le mou­ve­ment anti-/al­ter­mon­dia­liste. En juin, la police sué­doise a tiré à balles réelles lors des mani­fes­ta­tions contre la réunion d’un Conseil euro­péen à Göteborg. En juillet, une répres­sion d’une rare bru­ta­lité s’est abat­tue, à Gênes, sur les mobi­li­sa­tions anti-G8. Après les atten­tats du 11 sep­tembre aux États-Unis, une vio­lente cam­pagne idéo­lo­gique et poli­tique a été enga­gée pour mar­gi­na­li­ser et délé­gi­ti­mer la contes­ta­tion de l’ordre établi.

Le pre­mier Forum social mon­dial s’était réuni à Porto Alegre en jan­vier de cette même année. À l’automne, la pres­sion était tel­le­ment forte que cer­tains envi­sa­geaient de repor­ter le sui­vant ; il a fallu que l’équipe de Porto Alegre tienne bon – et le second FSM, début 2002, a été un grand succès. Les mobi­li­sa­tions ont conti­nué de s’étendre malgré la répres­sion, la volonté de cri­mi­na­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux et l’offensive idéo­lo­gique « anti­ter­ro­riste ». L’altermondialisme expri­mait bien une vague de fond.

Si quelques années plus tard, le mou­ve­ment a perdu de son dyna­misme, ce ne fut pas pour l’essentiel le fait de pres­sions exté­rieures, mais de ses divi­sions internes, où tout sim­ple­ment parce qu’il attei­gnait ses limites. L’attitude à adop­ter vis-à-vis des nou­veaux gou­ver­ne­ments de centre-gauche a clivé les équipes mili­tantes au Brésil, en Italie, en Inde (Bengale occi­den­tal)… Alors que le Forum social euro­péen était en quelque sorte le creu­set d’une iden­tité citoyenne trans­na­tio­nale, il n’a pas réussi à se doter d’objectifs reven­di­ca­tifs précis à l’échelle de l’UE – la tâche n’était, il est vrai, pas facile, vu la diver­sité des pays concer­nés et le retard abys­sal accu­mulé en ce domaine par le mou­ve­ment ouvrier traditionnel.

L’expérience, par bien des aspects nova­trice, des forums sociaux et de l’altermondialisme n’est pas caduque pour autant ; elle permet tou­jours de réflé­chir aux moda­li­tés des conver­gences inter­sec­to­rielles et ini­tia­tives ter­ri­to­riales, au rap­port du syn­di­ca­lisme aux luttes exté­rieures aux lieux de tra­vail… Du moins dans des pays et régions où le ras­sem­ble­ment des résis­tances à l’ordre mar­chand en est à ses débuts, la tenue d’un forum reste sou­vent un moment pri­vi­lé­gié dans l’affirmation des soli­da­ri­tés, dans l’émergence d’un « mou­ve­ment des mou­ve­ments ». Mais on ne peut plus, aujourd’hui, sous peine de pas­séisme, penser les apports de cette expé­rience en igno­rant ses limites ou ses échecs. On ne peut non plus dis­cu­ter « stra­té­gie » en igno­rant la poli­tique et les divi­sions qui tra­vaillent le mou­ve­ment de l’intérieur.

On per­çoit dans les sou­lè­ve­ments et mobi­li­sa­tions de masse actuelles comme un air alter­mon­dia­liste des ori­gines, tout par­ti­cu­liè­re­ment à Barcelone, Madrid ou Bilbao. Cet héri­tage alter­mon­dia­liste reste vivace et vivant. Mais c’est comme s’il s’agissait déjà de cela – d’un héri­tage – et qu’une page était tour­née par une his­toire pres­sée. Les jeunes qui entrent aujourd’hui en action ne sont pas ceux d’hier (exten­sion de la pré­ca­rité…). Les points ini­tiaux de cris­tal­li­sa­tion ne sont plus les mêmes.

Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste est né d’emblée sur le plan inter­na­tio­nal avec pour cible la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale et ses ins­ti­tu­tions, ce qui a faci­lité la consti­tu­tion d’une trame mili­tante liant les conti­nents l’un à l’autre. Il y a aujourd’hui encore une « recon­nais­sance » réci­proque entre mani­fes­tantEs de Tunisie, d’Égypte, d’Espagne ou de Grèce, et une cer­taine inter­na­tio­na­li­sa­tion des sym­boles (la place Tahrir) ou des modes de luttes (l’occupation de l’espace public). Mais la cible pre­mière des grandes mobi­li­sa­tions est géné­ra­le­ment natio­nale – « son » gou­ver­ne­ment, « sa » dic­ta­ture, « son » par­le­ment –, et ce jusque dans la région arabe. Il est certes pos­sible de remon­ter du natio­nal aux enjeux inter­na­tio­naux, tant les poli­tiques néo­li­bé­rales res­tent omni­pré­sentes. Tant aussi les crises cli­ma­tique et nucléaire (Japon) ne peuvent être com­bat­tues que mondialement.

Mais la crise capi­ta­liste opère de façon très variable selon les régions du monde. Il faut aussi et tout à la fois sur­mon­ter les impasses pas­sées et penser le neuf. La dette est deve­nue un enjeu majeur au Nord ; c’est nou­veau. Le débat rebon­dit sur la « démon­dia­li­sa­tion » et la régio­na­li­sa­tion des éco­no­mies, ou dans l’Union euro­péenne sur la sortie de l’euro. Les réponses à ces ques­tions ne vont pas de soi. Or, il n’y a plus la même dia­lec­tique qu’au tour­nant du siècle entre les formes orga­ni­sées de l’altermondialisme (forums, réseau des mou­ve­ments sociaux, etc.) et les grandes mobi­li­sa­tions, qu’elles soient sociales, anti­guerres ou cli­ma­tiques. D’où un pro­blème majeur : l’absence d’un cadre de col­lec­ti­vi­sa­tion appro­prié aux besoins des équipes mili­tantes syn­di­cales, asso­cia­tives et politiques.

Les liens inter­na­tio­naux tissés durant les deux décen­nies pas­sées ne demandent cepen­dant qu’à être réac­ti­vés, comme le montre l’appel à l’action com­mune lancé par seize mou­ve­ments syn­di­caux radi­caux lors du récent congrès de Solidaires ou la tenue des pre­mières Rencontres anti­ca­pi­ta­listes médi­ter­ra­néennes à Marseille. S’il est une tâche urgente, c’est bien celle-ci.

Pierre Rousset

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Nous publions un dos­sier de quatre articles sur le contre-G8 de Gênes, Italie, de juillet 2001.

Pour les trois autres articles, cli­quez sur les liens suivants :

Pierre Rousset, Juillet 2001, le contre-G8 de Gênes : face à des vio­lences poli­cières extrêmes, un succès massif

Antoine Boulangé, Gènes 2001 : 5 jours qui ébran­lèrent le G8

Dominique Angelini, Gênes – 4 (bien­tôt en ligne)

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