Le mouvement « Occupy » aux Etats-Unis :

Alors, quelles sont les revendications ? Et où allons-nous à partir d’ici ?

Par Mis en ligne le 25 avril 2012
Nous vous pro­po­sons ici la tra­duc­tion en fran­çais d’un article* éclai­rant sur la stra­té­gie et l’importance des mou­ve­ments Occupy, écrit par la phi­lo­sophe et fémi­niste Judith Butler. [Rédaction de la Gauche anti­ca­pi­ta­liste (Suisse)]

Depuis que le mou­ve­ment Occupy a fait son appa­ri­tion dans le pay­sage poli­tique, cri­tiques et scep­tiques se sont tous empres­sés de poser la ques­tion : « et alors, quelles sont ses reven­di­ca­tions ? » Au cours des der­niers mois, les scep­tiques ont en plus demandé si le mou­ve­ment avait perdu de son ampleur depuis que de nom­breux sites occu­pés ont été dis­per­sés par la police sur ordres de l’Etat. Examinons d’abord la ques­tion des reven­di­ca­tions, et tour­nons-nous ensuite vers la ques­tion de l’endroit où Occupy se passe aujourd’hui.

Si nous pen­sons à la pre­mière ques­tion, nous pou­vons voir à quel point l’idée est bien ancrée que les mou­ve­ments poli­tiques qui veulent se qua­li­fier de « poli­tiques » doivent (a) être orga­ni­sés autour d’un liste concrète et spé­ci­fique de reven­di­ca­tions, et (b) cher­cher à satis­faire ces reven­di­ca­tions. Pour le moment, réflé­chis­sons au genre de poli­tique qui est carac­té­risé par de telles hypo­thèses. En d’autres termes, bien que nous pre­nions comme acquis que la poli­tique doive four­nir un cata­logue de reven­di­ca­tions qui peuvent être satis­faites, il ne s’ensuit pas que nous ayons raison de prendre cette défi­ni­tion de la poli­tique pour acquise comme le font cer­tain-e-s d’entre nous. Réfléchissons donc à l’argument des scep­tiques et à la nature de la poli­tique pré­su­mée et promue par leur pre­mière ques­tion. Par ailleurs, exa­mi­nons aussi si la poli­tique pour­suive par Occupy échoue à – ou refuse de – se confor­mer à cette idée de la poli­tique, et si elle cherche acti­ve­ment à en éta­blir une autre. Commençons donc par ces deux fon­de­ments de la posi­tion scep­tique : (1) les demandes appa­rais­sant sous la forme d’un cata­logue, (2) les demandes pou­vant être satis­faites.

1. Les reven­di­ca­tions devraient prendre la forme d’un cata­logue.

Imaginons qu’Occupy ait été orga­nisé autour de trois exi­gences : (a) la fin des sai­sies immo­bi­lières, (b) l’annulation de la dette des étu­diantes et étu­diants, (c) une baisse du chô­mage. Dans une cer­taine manière, cha­cune de ces reven­di­ca­tions résonne avec les buts d’Occupy, et les gens qui sont concer­nés par toutes ces ques­tions ont clai­re­ment rejoint le mou­ve­ment, ont rejoint les mani­fes­ta­tions avec des pan­cartes qui s’opposent aux sai­sies immo­bi­lières, qui dénoncent le niveau insur­mon­table de l’endettement des étu­diants et le taux de chô­mage élevé. Donc, la liste des demandes est expli­ci­te­ment liée à Occupy, et pour­tant, ce serait une erreur de dire que la signi­fi­ca­tion poli­tique ou l’effet du mou­ve­ment peuvent être appré­hen­dés au tra­vers de ces demandes ou même d’une liste beau­coup plus longue de demandes. La pre­mière raison est qu’une « liste » est une suite de reven­di­ca­tions. Mais une liste n’explique pas com­ment ces reven­di­ca­tions sont liées les unes aux autres. Si l’un des prin­ci­paux points poli­tiques du mou­ve­ment est d’attirer l’attention sur les inéga­li­tés éco­no­miques crois­santes, et d’y oppo­ser une résis­tance, ces der­nières cor­res­pondent à une réa­lité sociale et éco­no­mique qui tra­verse cha­cune des demandes spé­ci­fiques qu’un tel cata­logue pour­rait com­prendre. Mais ce n’est pas vrai­ment à consi­dé­rer comme une demande parmi d’autres. En d’autres termes, à l’aide de quel lan­gage et de quelles actions pou­vons-nous dési­gner cette inéga­lité crois­sante de la dis­tri­bu­tion de la richesse, où les riches mono­po­lisent des quan­ti­tés de plus en plus impor­tantes de la richesse alors que la popu­la­tion com­prend en même temps de plus en plus de pauvres ?

Ce pro­blème est mis en évi­dence par chaque ques­tion de la liste, qui pour­rait aussi englo­ber les coupes réa­li­sées dans les ser­vices sociaux, y com­pris dans la santé publique et dans les retraites, l’augmentation du tra­vail « flexible » qui trans­forme les tra­vailleurs en une popu­la­tion jetable, la des­truc­tion du carac­tère public et abor­dable de l’enseignement supé­rieur, les classes sur­char­gées dans les écoles publiques pri­maires et secon­daires, les réduc­tions d’impôts pour les riches, la baisse des salaires et le sou­tien crois­sant du gou­ver­ne­ment à l’égard de l’industrie car­cé­rale. Nous pou­vons faire une telle liste, ajou­ter d’autres aspects, deve­nir même plus précis-e-s encore, mais aucun point pris iso­lé­ment ne peut nous aider à expli­quer ce qui ras­semble tous les élé­ments de cet inven­taire. Si nous sou­te­nons, cepen­dant, que les écarts de richesse et les inéga­li­tés qui émergent direc­te­ment des formes contem­po­raines du capi­ta­lisme sont illus­trés par cha­cune de ces ques­tions ; si nous sou­te­nons qu’ensemble, ils prouvent la jus­tesse de l’affirmation selon laquelle le capi­ta­lisme se base sur, et repro­duit, les inéga­li­tés sociales et éco­no­miques de ce genre, alors nous fai­sons une asser­tion au sujet du fonc­tion­ne­ment d’un sys­tème. Plus par­ti­cu­liè­re­ment, nous décri­vons com­ment le sys­tème capi­ta­liste fonc­tionne aujourd’hui : les inéga­li­tés deviennent de plus en plus grandes et assument de nou­velles formes dévas­ta­trices, et ce pro­ces­sus accé­léré du creu­se­ment des inéga­li­tés reste incon­trôlé par les auto­ri­tés natio­nales et inter­na­tio­nales exis­tantes, qui ont un inté­rêt direct à faire fonc­tion­ner le capi­ta­lisme.

Le scep­tique pour­rait encore répondre la chose sui­vante : « mais ne devrions-nous pas tra­vailler sur cha­cune de ces ques­tions sépa­ré­ment pour qu’il y ait un vrai chan­ge­ment dans la vie des gens ? Si tout le monde s’attaquait à un pro­blème, nous pour­rions les résoudre tous et trou­ver des solu­tions pra­tiques pour chaque élé­ment sur la liste. » Adopter ce point de vue, cepen­dant, revient à affir­mer que les choses peuvent être sépa­rées les unes des autres. Mais si nous avons besoin de savoir ce qui relie les choses entre elles afin de four­nir une solu­tion à ce pro­blème, notre poli­tique dépend alors de notre ques­tion­ne­ment concer­nant le carac­tère sys­té­mique et his­to­rique du sys­tème éco­no­mique lui-même.

En effet, si nous com­pre­nons de quelle manière l’augmentation des écarts de richesse (et l’accumulation de plus en plus de richesse par de moins en moins de gens, et l’extension de la pau­vreté et de la « jeta­bi­lité » à un nombre de per­sonne plus en plus élevé) découle d’une orga­ni­sa­tion éco­no­mique par­ti­cu­lière de la société, une orga­ni­sa­tion qui vise à accroître de plus en plus cette inéga­lité, alors, afin de répondre à n’importe quel pro­blème sur la liste, nous devons com­prendre la struc­ture plus large des inéga­li­tés que chaque élé­ment pointe. Nous devons réflé­chir aux moyens de nous oppo­ser à ce régime éco­no­mique, plutôt que de cher­cher à faire des petits ajus­te­ments à son fonc­tion­ne­ment. En effet, si nous « répa­rons » un pro­blème sur la liste sans tenir compte de la repro­duc­tion des inéga­li­tés, et si ces inéga­li­tés sont repro­duites de façon encore plus aiguë, la liste devient sim­ple­ment plus longue, alors même que nous cher­chons à sup­pri­mer un de ses élé­ments.

Nous ne pou­vons pas agir contre une des formes de l’inégalité sans com­prendre les ten­dances plus glo­bales du phé­no­mène que nous cher­chons à sur­mon­ter. En pen­sant que tous les élé­ments men­tion­nés doivent consi­dé­rés de manière écla­tée, nous man­quons notre objec­tif et nous limi­tons notre vision au détri­ment de la jus­tice à la fois sociale et éco­no­mique. Bien sûr, on peut tra­vailler sur n’importe lequel de ces aspects en même temps qu’on lutte pour la mettre fin à la repro­duc­tion de l’inégalité struc­tu­relle. Mais cela signi­fie qu’une cer­taine arti­cu­la­tion poli­tique doit main­te­nir l’attention sur le pro­blème de l’inégalité struc­tu­relle. Si nous pen­sons qu’il y a des res­sources suf­fi­santes au sein du régime éco­no­mique actuel pour régler ces pro­blèmes, nous fai­sons une hypo­thèse étrange. Nous pré­su­mons que le sys­tème qui a pro­duit l’inégalité carac­té­ri­sant tous les élé­ments de la liste peut servir de des­ti­na­taire à nos reven­di­ca­tions. Cela m’amène donc au second pré­sup­posé contenu dans la ques­tion du scep­tique.

2. Les reven­di­ca­tions doivent être sus­cep­tibles d’être satis­faites.

Cela semble cer­tai­ne­ment un point de vue rai­son­nable. Mais toute per­sonne qui fait valoir que les reven­di­ca­tions doivent être satis­faites sup­pose qu’il existe une per­sonne ou un pou­voir ins­ti­tu­tion­nel à qui on peut faire appel pour la satis­fac­tion de ces demandes. Les négo­cia­tions syn­di­cales, avec les menaces de grèves qui les accom­pagnent, com­portent habi­tuel­le­ment une liste de reven­di­ca­tions qui, si elle est satis­faite, permet d’éviter la grève et, sinon, a pour effet de faire débu­ter ou recon­duire la grève. Mais quand une entre­prise, une mul­ti­na­tio­nale ou l’Etat ne sont pas consi­dé­rés comme des par­te­naires légi­times de négo­cia­tion, il ne mène à rien de faire appel à une telle auto­rité en vue d’un accord négo­cié. En fait, y faire appel pour obte­nir la satis­fac­tion de la reven­di­ca­tion serait une manière d’attribuer une légi­ti­mité à cette même auto­rité. Donc, l’articulation des demandes satis­fai­sables dépend fon­da­men­ta­le­ment de l’attribution de la légi­ti­mité à ceux qui ont le pou­voir de satis­faire les demandes. Et quand on cesse d’adresser les demandes à ces auto­ri­tés, comme c’est le cas lors d’une grève géné­rale, alors on met en lumière leur illé­gi­ti­mité. Il s’agit ici d’une consé­quence impor­tante de la contri­bu­tion de Gayatri Chakravorty Spivak à la théo­rie d’Occupy.

Mais si les ins­ti­tu­tions exis­tantes sont com­plices du régime éco­no­mique qui dépend de la repro­duc­tion des inéga­li­tés et la favo­rise, alors on ne peut pas faire appel à ces ins­ti­tu­tions pour mettre un terme aux condi­tions d’inégalité. Un tel appel s’annulerait lui-même au moment même il est lancé. Autrement dit, l’appel ou la demande sur les­quels on cherche à obte­nir satis­fac­tion de la part de l’Etat, des ins­ti­tu­tions moné­taires inter­na­tio­nales ou des entre­prises natio­nales et mul­ti­na­tio­nales don­ne­raient davan­tage de pou­voir aux sources mêmes des inéga­li­tés, et de cette façon aide­rait et sou­tien­drait sa repro­duc­tion. Par consé­quence, un autre ensemble de stra­té­gies est néces­saire. Ce que nous sommes en train de voir émer­ger avec le mou­ve­ment Occupy est pré­ci­sé­ment le déve­lop­pe­ment d’un ensemble de stra­té­gies qui attirent l’attention sur la repro­duc­tion des inéga­li­tés et qui s’y opposent.

Pour le scep­tique, l’idée d’énoncer des « reven­di­ca­tions impos­sibles » revient peut-être à l’annulation du poli­tique lui-même. Mais cette posi­tion devrait atti­rer notre atten­tion sur la façon dont le champ du poli­tique a été consti­tué pour faire en sorte que les demandes pou­vant être satis­faites deviennent la marque de son intel­li­gi­bi­lité. En d’autres termes, com­ment se fait-il que nous accep­tions aujourd’hui que la seule poli­tique qui ait du sens soit celle où un ensemble de demandes est adres­sées aux auto­ri­tés exis­tantes, et où ces demandes consi­dèrent iso­lé­ment les cas d’inégalité et d’injustice, sans voir ou sans tirer les liens entre eux ? On peut voir que la réduc­tion de la poli­tique à un cata­logue de reven­di­ca­tions pou­vant être satis­faites res­treint ainsi le domaine du poli­tique aux sys­tèmes élec­to­raux contem­po­rains, qui fonc­tionnent en sup­po­sant que tout chan­ge­ment radi­cal au sein du régime éco­no­mique est non-négo­ciable. Donc, tout ce qui est obtenu, quelle que soit la demande qui est satis­faite, ne tou­chera pas à ce qui est non-négo­ciable, à savoir, la repro­duc­tion d’un régime éco­no­mique qui génère les inéga­li­tés à un rythme alar­mant. Nous pour­rions dire que cette poli­tique qui défi­nit la pro­duc­tion et la satis­fac­tion d’une telle liste de demandes indi­vi­duelles comme poli­tique prag­ma­tique et com­pré­hen­sible s’engage dès le départ à légi­ti­mer les struc­tures éco­no­miques et poli­tiques, et à refu­ser le carac­tère sys­té­ma­tique des inéga­li­tés.

Comme on peut le voir, l’un des prin­ci­paux moyens des régimes exis­tants pour pou­voir main­te­nir leur légi­ti­mité est de démys­ti­fier et de nier toutes les formes de résis­tance poli­tique popu­laire qui remettent leur propre légi­ti­mité en ques­tion. Ils ont de fortes rai­sons et un grand inté­rêt pour reje­ter le mou­ve­ment Occupy comme « apo­li­tique ». Aujourd’hui, ils sont en train d’essayer de main­te­nir un mono­pole sur le dis­cours poli­tique, en ten­tant, en d’autres termes, de défi­nir et de contrô­ler le dis­cours qui éta­blira ce qui fait sens, ce que sont des actions véri­ta­ble­ment poli­tiques, et ce qui est « au-delà de l’acceptable », qui est « déso­rienté » et « impra­ti­cable ».

Le sou­lè­ve­ment qui remet en ques­tion ces stra­té­gies d’autolégitimation nous rap­pelle qu’une forme de gou­ver­ne­ment ou de pou­voir qui est démo­cra­tique dépend de la volonté popu­laire du demos, du peuple. Quels sont les pos­si­bi­li­tés des gens quand les ins­ti­tu­tions qui sont cen­sées les repré­sen­ter poli­ti­que­ment, cen­sées four­nir des condi­tions de tra­vail durables, des ser­vices fon­da­men­taux de santé et d’éducation et res­pec­ter les droits fon­da­men­taux à l’égalité, finissent par dis­tri­buer toutes ces res­sources et ces droits fon­da­men­taux de façon dif­fé­rente et illé­gi­time ? A un tel moment, il existe d’autres façons de reven­di­quer l’égalité, en se mon­trant tous ensemble dans la rue ou sur Internet, en pro­dui­sant des alliances qui témoignent de la réso­nance, des che­vau­che­ments et des liens plus larges parmi tous les élé­ments réunis dans le cata­logue de l’injustice contem­po­raine.

Aucun régime poli­tique ou éco­no­mique ne peut pré­tendre être légi­ti­me­ment démo­cra­tique quand il ne par­vient pas à repré­sen­ter les gens de façon égale. Et quand les inéga­li­tés deviennent omni­pré­sentes et qu’elles sont trai­tées comme un fait irré­ver­sible de la vie éco­no­mique, il faut que les gens qui en souffrent agissent ensemble, en met­tant en œuvre et en reven­di­quant l’égalité recher­chée. Certains pour­raient objec­ter que l’égalité radi­cale est impos­sible. Même si tel était le cas – et il n’y a aucune raison de prendre affir­ma­tion pour argent comp­tant – il ne serait pas pos­sible de penser la démo­cra­tie sans un idéal d’égalité radi­cale. L’égalité radi­cale est donc une demande, mais qui ne s’adresse pas aux ins­ti­tu­tions qui repro­duisent les inéga­li­tés. Elle est des­ti­née aux gens-mêmes dont la tâche his­to­rique est la fabri­ca­tion de nou­velles ins­ti­tu­tions. L’appel s’adresse à nous-mêmes, et c’est ce nou­veau « nous » qui est formé, épi­so­di­que­ment et inter­na­tio­na­le­ment, à tra­vers toutes les actions et mani­fes­ta­tions. De telles actions ne sont en aucun sens « apo­li­tiques ». Elles s’attaquent à une poli­tique qui offre des solu­tions pra­tiques au lieu de s’attaquer aux inéga­li­tés struc­tu­relles. Et elles nous rap­pellent que toute forme de poli­tique obtient ou perd sa légi­ti­mité selon qu’elle accorde l’égalité aux gens qu’elle est censée repré­sen­ter. Sinon, elle échoue à repré­sen­ter, et détruit ainsi sa propre légi­ti­mité aux yeux des gens. En mani­fes­tant, en agis­sant, les gens com­mencent à se repré­sen­ter eux-mêmes, et à incar­ner et à rani­mer les prin­cipes d’égalité qui ont été déci­més. Abandonnés par les ins­ti­tu­tions exis­tantes, ils se ras­semblent au nom d’une éga­lité sociale et poli­tique, don­nant voix, corps, mou­ve­ment, et visi­bi­lité à une idée du « peuple » régu­liè­re­ment divisé et effacé par les pou­voirs exis­tants.

Donc, où va Occupy main­te­nant ? Pour répondre à cette ques­tion nous devons d’abord deman­der qui pose cette ques­tion. Et nous devons deman­der sous quelle forme cette ques­tion appa­raît. Une chose est claire dès le début : ce n’est pas la tâche des intel­lec­tuels de poser cette ques­tion ni d’y répondre. Une des rai­sons est que les intel­lec­tuels ne dis­posent pas de pou­voirs pré­mo­ni­toires et que la théo­rie ne peut pas avoir comme devoir de s’imposer à ceux qui se consacrent prin­ci­pa­le­ment au mili­tan­tisme. En effet, défai­sons-nous de cette dis­tinc­tion, puisque les mili­tants sont très sou­vent des théo­ri­ciens et les théo­ri­ciens sont par­fois éga­le­ment enga­gés dans des formes de mili­tan­tisme qui ne sont pas direc­te­ment concer­nées par la théo­rie. Le mieux que chacun d’entre nous peut faire est de suivre ce qui se passe actuel­le­ment, com­ment cela touche les gens, et quels effets cela a. Et ce que nous voyons en ce moment, je crois, est que le mou­ve­ment Occupy a plu­sieurs centres, que ses actions publiques sont épi­so­diques, et que de nou­velles formes d’efficacité sont de plus en plus évi­dentes. Par « effi­ca­cité » je ne veux pas dire que les reven­di­ca­tions sont for­mu­lées, puis satis­faites, mais que les mobi­li­sa­tions se mul­ti­plient en taille et qu’ils appa­rais­sant à des nou­veaux endroits géo­po­li­tiques. Maintenant que les élec­tions amé­ri­caines dominent les médias, il est clair qu’une grande partie de la popu­la­tion com­prend que ses pré­oc­cu­pa­tions ne sont pas abor­dées par la poli­tique élec­to­rale. Occupy conti­nue donc à esquis­ser un chemin pour la popu­la­tion qui veut un mou­ve­ment poli­tique dépas­sant celui de la poli­tique élec­to­rale. Ainsi, l’exigence de la « repré­sen­ta­tion » de la poli­tique élec­to­rale est elle-même encore plus gra­ve­ment mis en crise. Peu de réus­sites pour­raient être plus impor­tantes que de mon­trer que la poli­tique élec­to­rale telle qu’elle est actuel­le­ment orga­ni­sée ne repré­sente pas la volonté popu­laire – et que sa légi­ti­mité même est mise en crise par cette diver­gence entre la volonté démo­cra­tique et les ins­ti­tu­tions élec­to­rales.

Peut-être le plus impor­tant, cepen­dant, est qu’Occupy inter­roge l’inégalité struc­tu­relle, le capi­ta­lisme et les lieux et pra­tiques spé­ci­fiques qui incarnent la rela­tion entre le capi­ta­lisme et les inéga­li­tés struc­tu­relles. Si Occupy a attiré l’attention sur des formes d’inégalité struc­tu­relle qui défi­nissent les socié­tés mul­ti­na­tio­nales et les ins­ti­tu­tions éta­tiques et qui ont des consé­quences néga­tives sur la popu­la­tion qui cherche à satis­faire ses besoins vitaux basiques (loge­ment, nour­ri­ture, soins de santé, emploi), alors il a attiré l’attention sur le sys­tème éco­no­mique dans son ensemble qui repose sur, et repro­duit ces inéga­li­tés avec une inten­sité crois­sante.

Nous pou­vons dis­cu­ter si le capi­ta­lisme est un sys­tème, une for­ma­tion his­to­rique, si ses ver­sions néo­li­bé­rales sont sen­si­ble­ment dif­fé­rentes de celle du capi­ta­lisme cri­ti­qué par Marx au XIXe siècle. Ce sont des débats impor­tants, et les uni­ver­si­taires devraient envi­sa­ger de se concen­trer sur ces enjeux. Mais il reste la ques­tion du pré­sent his­to­rique du capi­ta­lisme, et Marx lui-même nous dit que nous devons prendre comme point de départ le pré­sent his­to­rique. Quels sont les ins­ti­tu­tions et ser­vices publics par­ti­cu­liers qui plongent tou­jours de plus en plus de per­sonnes dans des condi­tions de pré­ca­rité, quelles sont les mul­ti­na­tio­nales dont les pra­tiques d’exploitation ont détruit les vies ouvrières, les conglo­mé­rats des ser­vices de santé qui pro­fitent de la mala­die et qui refusent d’offrir des ser­vices de santé adé­quats, les ins­ti­tu­tions publiques qui sont soit détruites soit subor­don­nées à des logiques d’entreprise et au calcul du profit ? Paradoxalement mais de toute urgence, Occupy doit agir épi­so­di­que­ment pour cibler et mettre en lumière ces sites de l’inégalité, il doit recher­cher leur visage et leurs ins­tances publics, et saisir ou inter­rompre ces pro­ces­sus par les­quels l’inégalité et la pré­ca­rité accrue sont repro­duites.

Donc, je ne pense pas que nous devons seule­ment faire le deuil de la perte de Zuccotti Park et des autres espaces publics où Occupy avait planté ses tentes. Peut-être la tâche est-elle désor­mais de voir le « squa­ting » comme une forme de pro­tes­ta­tion publique, même si ces actions sont seule­ment épi­so­diques et ciblées. Paradoxalement, on ne peut seule­ment atti­rer l’attention sur l’inégalité radi­cale en mon­trant les lieux où elle se repro­duit. Cela doit se faire par rap­port aux centres de pou­voir privés et éta­tiques, mais aussi pré­ci­sé­ment sur les lieux de la « livrai­son de ser­vice » – les mul­ti­na­tio­nales des ser­vices de santé qui ne four­nissent plus de ser­vices, les banques qui exploitent ceux qui y gardent leur argent, les uni­ver­si­tés qui deviennent des ins­tru­ments pour géné­rer du profit pour les mul­ti­na­tio­nales. Ce ne sont que quelques-uns. Mais si Occupy est épi­so­dique, son objec­tif n’est alors pas connu à l’avance. Et si le mou­ve­ment cible le chô­mage en un endroit, la crise de loge­ment à un autre, et la perte des ser­vices publics à un troi­sième, il construit au fil du temps un sens de la façon dont le capi­ta­lisme s’ancre dans des ins­ti­tu­tions et des lieux concrets. Autant que nous cri­ti­quons les inéga­li­tés struc­tu­relles et un « sys­tème » qui béné­fi­cie de sa repro­duc­tion, autant nous devons nous concen­trer sur les cas concrets où l’inégalité a lieu. Donc, si nous ne res­tons pas à un seul endroit, ça ne doit pas être déploré. Si nous sommes sur la route, alors nous sui­vons, dans des formes col­lec­tives, les sites de l’injustice et de l’inégalité, et notre sen­tier devient la nou­velle carte d’un chan­ge­ment radi­cal.

Judith Butler


BUTLER Judith

* L’article est paru dans le jour­nal tidal. Occupy Theory, Occupy Strategy (http://​occu​py​theory​.org/), numéro 2, mars 2012, p. 8-11. Mise en ligne en fran­çais sur le site de la Gauche anti­ca­pi­ta­liste (Suisse) : http://www.gauche-anticapitaliste.c…

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