Les Algonquins de Lac-Barrière : une communauté de résistance

Par Mis en ligne le 16 janvier 2018

À l’automne 2016, les Algonquins de Lac-Barrière appre­naient que le gou­ver­ne­ment du Québec vou­lait octroyer des permis à la com­pa­gnie minière Copper One pour ouvrir des che­mins miniers et entre­prendre des forages en plein cœur de leur ter­ri­toire tra­di­tion­nel. Cette com­mu­nauté s’est tou­jours oppo­sée à ce projet et, en 2017, une cam­pagne de mobi­li­sa­tion s’organise : confé­rences de presse des chefs algon­quins à Val-d’Or, péti­tion, com­mu­ni­qués, ren­contre d’information publique à Montréal. Les Algonquins de Lac-Barrière, au centre de cette mobi­li­sa­tion, ont une grande expé­rience de résis­tance et ils sont bien orga­ni­sés.

La petite his­toire d’une longue lutte

Leur his­toire com­mence au XIXe siècle. À la suite du déclin du com­merce des four­rures, l’exploitation des forêts est deve­nue la prin­ci­pale acti­vité éco­no­mique. Ce chan­ge­ment s’est pro­duit au détri­ment des Anishnabe/​Algonquins et de leur mode de vie en forêt. Selon Jean-Maurice Matchewan, ancien chef de la réserve du lac Barrière, l’impact des chan­tiers fores­tiers de 1870-1890 a été dévas­ta­teur, cau­sant le mas­sacre des ani­maux par les bûche­rons et les bra­con­niers et donc une famine quasi per­ma­nente, ainsi que des rela­tions dif­fi­ciles avec le gou­ver­ne­ment du Québec[2]. Tout cela a entraîné l’appauvrissement du régime ali­men­taire et plu­sieurs graves pro­blèmes de santé.

En 1928, à la suite des demandes répé­tées de la com­mu­nauté, la pro­vince a établi une zone de chasse de 16 600 km carrés exclu­si­ve­ment réser­vée aux Autochtones (la réserve de chasse du Grand Lac Victoria), mais aucun garde-chasse n’a été engagé, ce qui explique que le bra­con­nage ait conti­nué. Par ailleurs, en 1924, la construc­tion d’une série de bar­rages sur le lac Cabonga a inondé des domi­ciles, un cime­tière et un ter­ri­toire tra­di­tion­nel impor­tant.

En 1940, le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois a construit la route pro­vin­ciale 117, qui relie Montréal et l’Abitibi (le nou­veau « Klondike qué­bé­cois »), en plein milieu du ter­ri­toire algon­quin. Les prin­ci­paux inté­res­sés n’ont jamais été consul­tés et, en plus, on leur a inter­dit de se mon­trer, de chas­ser ou de piéger sur 16 km de chaque côté de la route. Entre-temps, un entre­pre­neur a érigé sur le bord de la route 117 un éta­blis­se­ment de chasse et pêche pour tou­ristes (« Le Domaine »). Pour sur­vivre, cer­tains Algonquins sont deve­nus guides de chasse et se sont ins­tal­lés plus près des tou­ristes, à 40 km du lac Barrière, près du lac Rapide. Leurs enfants ont été envoyés dans les sinistres pen­sion­nats, ce qui a créé un vide socioaf­fec­tif dans la com­mu­nauté. Dans les années cin­quante, l’église et le comp­toir de la Compagnie de la Baie d’Hudson ont été dépla­cés vers le lac Rapide, où le gou­ver­ne­ment fédé­ral a fait bâtir un centre de santé et une école. En 1961, la réserve de Lac-Rapide a été offi­ciel­le­ment créée par décret pro­vin­cial[3].

En 1991, après des années de blo­cages rou­tiers, de mani­fes­ta­tions et de batailles légales, les Algonquins de Lac-Barrière/Lac-Rapide ont signé avec les gou­ver­ne­ments du Québec et du Canada une entente visant à pré­pa­rer un plan d’aménagement inté­gré des res­sources renou­ve­lables (la forêt et la faune), et ce, sans céder leurs droits ter­ri­to­riaux ances­traux (contrai­re­ment à la Convention de la Baie-James et du Nord qué­bé­cois). Mais l’entente n’a jamais été appli­quée[4].

Une vision à long terme

Les Algonquins de Lac-Barrière se consi­dèrent comme les pro­tec­teurs de leur ter­ri­toire. Leur phi­lo­so­phie, c’est que le ter­ri­toire appar­tient aux géné­ra­tions futures, pas seule­ment à eux-mêmes. Dans cet esprit, leur sou­hait est de par­ta­ger équi­ta­ble­ment les res­pon­sa­bi­li­tés de ges­tion du ter­ri­toire dans le res­pect et la recon­nais­sance de leur iden­tité cultu­relle et de leur langue, et ce, avec tous les uti­li­sa­teurs et uti­li­sa­trices. Lors de mon pas­sage en 2013, j’ai pu consta­ter que plu­sieurs per­sonnes uti­li­saient l’algonquin comme langue d’usage. Selon Michel Thusky, qui parle algon­quin, fran­çais et anglais, il s’agit d’un « bien­fait col­la­té­ral » des pen­sion­nats indiens. En effet, le gou­ver­ne­ment fédé­ral a envoyé une partie des enfants de Lac Barrière au pen­sion­nat catho­lique fran­çais de Saint-Marc-de-Figuery, au nord d’Amos, et une autre partie à l’école pro­tes­tante anglo­phone de Spanish en Ontario, en sépa­rant sou­vent les enfants d’une même fra­trie. Les enfants, lorsqu’ils reve­naient chez eux, vou­laient bien sûr jouer ensemble. Alors, pour com­mu­ni­quer, ils n’avaient d’autre choix que de parler algon­quin. Une his­toire à suivre…

Solidarités

La com­mu­nauté de Lac-Barrière est appuyée dans ses démarches par un regrou­pe­ment non autoch­tone appelé Solidarité Lac-Barrière[5], com­posé prin­ci­pa­le­ment de mili­tants et de mili­tantes d’Ottawa, de Montréal et de Toronto. Ce regrou­pe­ment a entre autres pour rôle de faire le lien avec la société civile cana­dienne et qué­bé­coise. En jan­vier der­nier, plu­sieurs orga­ni­sa­tions sont allées sur place pour voir les dom­mages causés par la com­pa­gnie Copper One. En 2013, une visite sem­blable avait été réa­li­sée pour mon­trer les dom­mages récents causés à la forêt par les coupes sau­vages de la mul­ti­na­tio­nale Produits fores­tiers Résolu. Peu de réserves font appel à la soli­da­rité de la société alloch­tone de façon aussi orga­ni­sée que la com­mu­nauté de Lac-Barrière.

Geneviève Beaudet[1]

[1] Ex-res­pon­sable de la Commission thé­ma­tique Droits des nations autoch­tones de Québec soli­daire et mili­tante pour la cause autoch­tone.

[2] Jean-Maurice Matchewan, « Les Algonquins du Québec », dans Boyce-Richardson (dir.), Minuit moins cinq sur les réserves, Montréal, Libre expres­sion, 1992, p. 116.

[3] La com­mu­nauté de 712 habi­tants est située dans le parc de La Vérendrye, à quelques kilo­mètres de la route 117 et du « Domaine », sur les rives du lac Rapide, d’où son nom offi­ciel Réserve Lac-Rapide. Les habi­tants par contre s’appellent Algonquins de Lac-Barrière (tra­duc­tion de Mitchikanibokok Inik, ce qui veut dire « les gens du bar­rage de pierre », à cause de la petite bar­rière de roches érigée pour attra­per les pois­sons sur le bord du réser­voir Cabonga).

[4] Un film docu­men­taire inti­tulé Tenez votre parole a été réa­lisé sur le sujet par Martha Stiegman, Productions Multi Monde, 2015, 59 min, <http://​honou​ryour​word​-film​.ca/>.

[5] Le site de Solidarité Lac bar­rière : <http://​soli​da​ri​te​lac​bar​riere​.blog​spot​.ca/>.


Ce texte est paru dans le nu 18 des Nouveaux Cahiers du socialisme.

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