Albert Einstein : Pourquoi le socialisme ?

Par Mis en ligne le 02 août 2012

Pourquoi le socia­lisme ? est un article écrit par Albert Einstein en mai 1949 publié dans le pre­mier numéro de la revue socia­liste amé­ri­caine Monthly Review et qui est un des écrits poli­tiques les plus impor­tants et les plus connus d’Einstein. Il dis­cute de l’échec du capi­ta­lisme à libé­rer tout le poten­tiel de la créa­ti­vité humaine et se ter­mine par l’analyse d’Einstein sur la façon de résoudre ce pro­blème par une éco­no­mie pla­ni­fiée et non-bureau­cra­tique. [NDLR]


Est-il conve­nable qu’un homme qui n’est pas versé dans les ques­tions éco­no­miques et sociales exprime des opi­nions au sujet du socia­lisme ? Pour de mul­tiples rai­sons je crois que oui.

Considérons d’abord la ques­tion au point de vue de la connais­sance scien­ti­fique. Il pour­rait paraître qu’il n’y ait pas de dif­fé­rences métho­do­lo­giques essen­tielles entre l’astronomie, par exemple, et l’économie : les savants dans les deux domaines essaient de décou­vrir les lois géné­ra­le­ment accep­tables d’un groupe déter­miné de phé­no­mènes, afin de rendre intel­li­gibles, d’une manière aussi claire que pos­sible, les rela­tions réci­proques exis­tant entre eux. Mais en réa­lité de telles dif­fé­rences existent. La décou­verte de lois géné­rales en éco­no­mie est rendue dif­fi­cile par la cir­cons­tance que les phé­no­mènes éco­no­miques obser­vés sont sou­vent influen­cés par beau­coup de fac­teurs qu’il est très dif­fi­cile d’évaluer sépa­ré­ment. En outre, l’expérience accu­mu­lée depuis le com­men­ce­ment de la période de l’histoire humaine soi-disant civi­li­sée a été — comme on le sait bien — lar­ge­ment influen­cée et déli­mi­tée par des causes qui n’ont nul­le­ment un carac­tère exclu­si­ve­ment éco­no­mique. Par exemple, la plu­part des grands États dans l’histoire doivent leur exis­tence aux conquêtes. Les peuples conqué­rants se sont éta­blis, léga­le­ment et éco­no­mi­que­ment, comme classe pri­vi­lé­giée du pays conquis. Ils se sont attri­bués le mono­pole de la terre et ont créé un corps de prêtres choi­sis dans leur propre rang. Les prêtres, qui contrô­lèrent l’éducation, éri­gèrent la divi­sion de la société en classes en une ins­ti­tu­tion per­ma­nente et créèrent un sys­tème de valeurs par lequel le peuple fut dès lors, en grande partie incons­ciem­ment, guidé dans son com­por­te­ment social.

Mais la tra­di­tion his­to­rique date pour ainsi dire d’hier ; nulle part nous n’avons dépassé ce que Thorstein Veblen appe­lait “la phase de rapine” du déve­lop­pe­ment humain. Les faits éco­no­miques qu’on peut obser­ver appar­tiennent à cette phase et les lois que nous pou­vons en déduire ne sont pas appli­cables à d’autres phases. Puisque le but réel du socia­lisme est de dépas­ser la phase de rapine du déve­lop­pe­ment humain et d’aller en avant, la science éco­no­mique dans son état actuel peut pro­je­ter peu de lumière sur la société socia­liste de l’avenir.

En second lieu, le socia­lisme est orienté vers un but éthico-social. Mais la science ne peut pas créer des buts, encore moins peut-elle les faire péné­trer dans les êtres humains ; la science peut tout au plus four­nir les moyens par les­quels cer­tains buts peuvent être atteints. Mais les buts mêmes sont conçus par des per­son­na­li­tés ani­mées d’un idéal moral élevé et — si ces buts ne sont pas mort-nés, mais vivants et vigou­reux — sont adop­tés et portés en avant par ces innom­brables êtres humains qui, à demi incons­cients, déter­minent la lente évo­lu­tion de la société.

Pour ces rai­sons nous devrions prendre garde de ne pas sur­es­ti­mer la science et les méthodes scien­ti­fiques quand il s’agit de pro­blèmes humains ; et nous ne devrions pas admettre que les spé­cia­listes soient les seuls qui aient le droit de s’exprimer sur des ques­tions qui touchent à l’organisation de la société.

D’innombrables voix ont affirmé, il n’y a pas long­temps, que la société humaine tra­verse une crise, que sa sta­bi­lité a été gra­ve­ment trou­blée. Il est carac­té­ris­tique d’une telle situa­tion que des indi­vi­dus mani­festent de l’indifférence ou, même, prennent une atti­tude hos­tile à l’égard du groupe, petit ou grand, auquel ils appar­tiennent. Pour illus­trer mon opi­nion je veux évo­quer ici une expé­rience per­son­nelle. J’ai récem­ment dis­cuté avec un homme intel­li­gent et d’un bon natu­rel sur la menace d’une autre guerre, qui, à mon avis, met­trait sérieu­se­ment en danger l’existence de l’humanité, et je fai­sais remar­quer que seule une orga­ni­sa­tion supra­na­tio­nale offri­rait une pro­tec­tion contre ce danger. Là-dessus mon visi­teur me dit tran­quille­ment et froi­de­ment : “Pourquoi êtes-vous si sérieu­se­ment opposé à la dis­pa­ri­tion de la race humaine ?”

Je suis sûr que, il y a un siècle, per­sonne n’aurait si légè­re­ment fait une affir­ma­tion de ce genre. C’est l’affirmation d’un homme qui a vai­ne­ment fait des efforts pour éta­blir un équi­libre dans son inté­rieur et qui a plus ou moins perdu l’espoir de réus­sir. C’est l’expression d’une soli­tude et d’un iso­le­ment pénibles dont tant de gens souffrent de nos jours. Quelle en est la cause ? Y a-t-il un moyen d’en sortir ?

Il est facile de sou­le­ver des ques­tions pareilles, mais il est dif­fi­cile d’y répondre avec tant soit peu de cer­ti­tude. Je vais néan­moins essayer de le faire dans la mesure de mes forces, bien que je me rende par­fai­te­ment compte que nos sen­ti­ments et nos ten­dances sont sou­vent contra­dic­toires et obs­curs et qu’ils ne peuvent pas être expri­més dans des for­mules aisées et simples.

L’homme est en même temps un être soli­taire et un être social. Comme être soli­taire il s’efforce de pro­té­ger sa propre exis­tence et celle des êtres qui lui sont le plus proches, de satis­faire ses désirs per­son­nels et de déve­lop­per ses facul­tés innées. Comme être social il cherche à gagner l’approbation et l’affection de ses sem­blables, de par­ta­ger leurs plai­sirs, de les conso­ler dans leurs tris­tesses et d’améliorer leurs condi­tions de vie. C’est seule­ment l’existence de ces ten­dances variées, sou­vent contra­dic­toires, qui explique le carac­tère par­ti­cu­lier d’un homme, et leur com­bi­nai­son spé­ci­fique déter­mine dans quelle mesure un indi­vidu peut éta­blir son équi­libre inté­rieur et contri­buer au bien-être de la société. Il est fort pos­sible que la force rela­tive de ces deux ten­dances soit, dans son fond, fixée par l’hérédité. Mais la per­son­na­lité qui fina­le­ment appa­raît est lar­ge­ment formée par le milieu où elle se trouve par hasard pen­dant son déve­lop­pe­ment, par la struc­ture de la société dans laquelle elle gran­dit, par la tra­di­tion de cette société et son appré­cia­tion de cer­tains genres de com­por­te­ment. Le concept abs­trait de “société” signi­fie pour l’individu humain la somme totale de ses rela­tions, directes et indi­rectes, avec ses contem­po­rains et les géné­ra­tions pas­sées. Il est capable de penser, de sentir, de lutter et de tra­vailler par lui-même, mais il dépend tel­le­ment de la société — dans son exis­tence phy­sique, intel­lec­tuelle et émo­tion­nelle — qu’il est impos­sible de penser à lui ou de le com­prendre en dehors du cadre de la société. C’est la “société” qui four­nit à l’homme la nour­ri­ture, les vête­ments, l’habitation, les ins­tru­ments de tra­vail, le lan­gage, les formes de la pensée et la plus grande partie du contenu de la pensée ; sa vie est rendue pos­sible par le labeur et les talents de mil­lions d’individus du passé et du pré­sent, qui se cachent sous ce petit mot de “société”.

Il est, par consé­quent, évident que la dépen­dance de l’individu de la société est un fait natu­rel qui ne peut pas être sup­primé — exac­te­ment comme dans le cas des four­mis et des abeilles. Cependant, tandis que tout le pro­ces­sus de la vie des four­mis et des abeilles est fixé, jusque dans ses infimes détails, par des ins­tincts héré­di­taires rigides, le modèle social et les rela­tions réci­proques entre les êtres humains sont très variables et sus­cep­tibles de chan­ge­ment. La mémoire, la capa­cité de faire de nou­velles com­bi­nai­sons, le don de com­mu­ni­ca­tion orale ont rendu pos­sibles des déve­lop­pe­ments parmi les êtres humains qui ne sont pas dictés par des néces­si­tés bio­lo­giques. De tels déve­lop­pe­ments se mani­festent dans les tra­di­tions, dans les ins­ti­tu­tions, dans les orga­ni­sa­tions, dans la lit­té­ra­ture, dans la science, dans les réa­li­sa­tions de l’ingénieur et dans les œuvres d’art. Ceci explique com­ment il arrive que l’homme peut, dans un cer­tain sens, influen­cer sa vie par sa propre conduite et com­ment, dans ce pro­ces­sus, la pensée et le désir conscients peuvent jouer un rôle.

L’homme pos­sède à sa nais­sance, par héré­dité, une consti­tu­tion bio­lo­gique que nous devons consi­dé­rer comme fixe et immuable, y com­pris les impul­sions natu­relles qui carac­té­risent l’espèce humaine. De plus, pen­dant sa vie il acquiert une consti­tu­tion cultu­relle qu’il reçoit de la société par la com­mu­ni­ca­tion et par beau­coup d’autres moyens d’influence. C’est cette consti­tu­tion cultu­relle qui, dans le cours du temps, est sujette au chan­ge­ment et qui déter­mine, à un très haut degré, les rap­ports entre l’individu et la société. L’anthropologie moderne nous a appris, par l’investigation des soi-disant cultures pri­mi­tives, que le com­por­te­ment social des êtres humains peut pré­sen­ter de grandes dif­fé­rences, étant donné qu’il dépend des modèles de culture domi­nants et des types d’organisation qui pré­do­minent dans la société. C’est là-dessus que doivent fonder leurs espé­rances tous ceux qui s’efforcent d’améliorer le sort de l’homme : les êtres humains ne sont pas, par suite de leur consti­tu­tion bio­lo­gique, condam­nés à se détruire mutuel­le­ment ou à être à la merci d’un sort cruel qu’ils s’infligent eux-mêmes.

Si nous nous deman­dons com­ment la struc­ture de la société et l’attitude cultu­relle de l’homme devraient être chan­gées pour rendre la vie humaine aussi satis­fai­sante que pos­sible, nous devons constam­ment tenir compte du fait qu’il y a cer­taines condi­tions que nous ne sommes pas capables de modi­fier. Comme nous l’avons déjà men­tionné plus haut, la nature bio­lo­gique de l’homme n’est point, pour tous les buts pra­tiques, sujette au chan­ge­ment. De plus, les déve­lop­pe­ments tech­no­lo­giques et démo­gra­phiques de ces der­niers siècles ont créé des condi­tions qui doivent conti­nuer. Chez des popu­la­tions rela­ti­ve­ment denses, qui pos­sèdent les biens indis­pen­sables à leur exis­tence, une extrême divi­sion du tra­vail et une orga­ni­sa­tion de pro­duc­tion très cen­tra­li­sée sont abso­lu­ment néces­saires. Le temps, qui, vu de loin, paraît si idyl­lique, a pour tou­jours dis­paru où des indi­vi­dus ou des groupes rela­ti­ve­ment petits pou­vaient se suf­fire com­plè­te­ment à eux-mêmes. On n’exagère pas beau­coup en disant que l’humanité consti­tue à pré­sent une com­mu­nauté pla­né­taire de pro­duc­tion et de consom­ma­tion.

Je suis main­te­nant arrivé au point où je peux indi­quer briè­ve­ment ce qui consti­tue pour moi l’essence de la crise de notre temps. Il s’agit du rap­port entre l’individu et la société. L’individu est devenu plus conscient que jamais de sa dépen­dance de la société. Mais il n’éprouve pas cette dépen­dance comme un bien posi­tif, comme une attache orga­nique, comme une force pro­tec­trice, mais plutôt comme une menace pour ses droits natu­rels, ou même pour son exis­tence éco­no­mique. En outre, sa posi­tion sociale est telle que les ten­dances égoïstes de son être sont constam­ment mises en avant, tandis que ses ten­dances sociales qui, par nature, sont plus faibles, se dégradent pro­gres­si­ve­ment. Tous les êtres humains, quelle que soit leur posi­tion sociale, souffrent de ce pro­ces­sus de dégra­da­tion. Prisonniers sans le savoir de leur propre égoïsme, ils se sentent en état d’insécurité, isolés et privés de la naïve, simple et pure joie de vivre. L’homme ne peut trou­ver de sens à la vie, qui est brève et périlleuse, qu’en se dévouant à la société.

L’anarchie éco­no­mique de la société capi­ta­liste, telle qu’elle existe aujourd’hui, est, à mon avis, la source réelle du mal. Nous voyons devant nous une immense société de pro­duc­teurs dont les membres cherchent sans cesse à se priver mutuel­le­ment du fruit de leur tra­vail col­lec­tif — non pas par la force, mais, en somme, confor­mé­ment aux règles léga­le­ment éta­blies. Sous ce rap­port, il est impor­tant de se rendre compte que les moyens de la pro­duc­tion — c’est-à-dire toute la capa­cité pro­duc­tive néces­saire pour pro­duire les biens de consom­ma­tion ainsi que, par sur­croît, les biens en capi­tal — pour­raient léga­le­ment être, et sont même pour la plus grande part, la pro­priété privée de cer­tains indi­vi­dus.

Pour des rai­sons de sim­pli­cité je veux, dans la dis­cus­sion qui va suivre, appe­ler “ouvriers” tous ceux qui n’ont point part à la pos­ses­sion des moyens de pro­duc­tion, bien que cela ne cor­res­ponde pas tout à fait à l’emploi ordi­naire du terme. Le pos­ses­seur des moyens de pro­duc­tion est en état d’acheter la capa­cité de tra­vail de l’ouvrier. En se ser­vant des moyens de pro­duc­tion, l’ouvrier pro­duit de nou­veaux biens qui deviennent la pro­priété du capi­ta­liste. Le point essen­tiel dans ce pro­ces­sus est le rap­port entre ce que l’ouvrier pro­duit et ce qu’il reçoit comme salaire, les deux choses étant éva­luées en termes de valeur réelle. Dans la mesure où le contrat de tra­vail est “libre”, ce que l’ouvrier reçoit est déter­miné, non pas par la valeur réelle des biens qu’il pro­duit, mais par le mini­mum de ses besoins et par le rap­port entre le nombre d’ouvriers dont le capi­ta­liste a besoin et le nombre d’ouvriers qui sont à la recherche d’un emploi. Il faut com­prendre que même en théo­rie le salaire de l’ouvrier n’est pas déter­miné par la valeur de son pro­duit.

Le capi­tal privé tend à se concen­trer en peu de mains, en partie à cause de la com­pé­ti­tion entre les capi­ta­listes, en partie parce que le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique et la divi­sion crois­sante du tra­vail encou­ragent la for­ma­tion de plus grandes unités de pro­duc­tion aux dépens des plus petites. Le résul­tat de ces déve­lop­pe­ments est une oli­gar­chie de capi­ta­listes dont la for­mi­dable puis­sance ne peut effec­ti­ve­ment être refré­née, pas même par une société qui a une orga­ni­sa­tion poli­tique démo­cra­tique. Ceci est vrai, puisque les membres du corps légis­la­tif sont choi­sis par des partis poli­tiques lar­ge­ment finan­cés ou autre­ment influen­cés par les capi­ta­listes privés qui, pour tous les buts pra­tiques, séparent le corps élec­to­ral de la légis­la­ture. La consé­quence en est que, dans le fait, les repré­sen­tants du peuple ne pro­tègent pas suf­fi­sam­ment les inté­rêts des moins Privilégiés. De plus, dans les condi­tions actuelles, les capi­ta­listes contrôlent inévi­ta­ble­ment, d’une manière directe ou indi­recte, les prin­ci­pales sources d’information (presse, radio, édu­ca­tion). Il est ainsi extrê­me­ment dif­fi­cile pour le citoyen, et dans la plu­part des cas tout à fait impos­sible, d’arriver à des conclu­sions objec­tives et de faire un usage intel­li­gent de ses droits poli­tiques.

La situa­tion domi­nante dans une éco­no­mie basée sur la pro­priété privée du capi­tal est ainsi carac­té­ri­sée par deux prin­cipes impor­tants : pre­miè­re­ment, les moyens de pro­duc­tion (le capi­tal) sont en pos­ses­sion privée et les pos­ses­seurs en dis­posent comme ils le jugent conve­nable ; secon­de­ment, le contrat de tra­vail est libre. Bien entendu, une société capi­ta­liste pure dans ce sens n’existe pas. Il convient de noter en par­ti­cu­lier que les ouvriers, après de longues et âpres luttes poli­tiques, ont réussi à obte­nir pour cer­taines caté­go­ries d’entre eux une meilleure forme de “contrat de tra­vail libre”. Mais, prise dans son ensemble, l’économie d’aujourd’hui ne dif­fère pas beau­coup du capi­ta­lisme “pur”.

La pro­duc­tion est faite en vue du profit et non pour l’utilité. Il n’y a pas moyen de pré­voir que tous ceux qui sont capables et dési­reux de tra­vailler pour­ront tou­jours trou­ver un emploi ; une “armée” de chô­meurs existe déjà. L’ouvrier est constam­ment dans la crainte de perdre son emploi. Et puisque les chô­meurs et les ouvriers mal payés sont de faibles consom­ma­teurs, la pro­duc­tion des biens de consom­ma­tion est res­treinte et a pour consé­quence de grands incon­vé­nients. Le pro­grès tech­no­lo­gique a sou­vent pour résul­tat un accrois­se­ment du nombre des chô­meurs plutôt qu’un allé­ge­ment du tra­vail pénible pour tous. L’aiguillon du profit en conjonc­tion avec la com­pé­ti­tion entre les capi­ta­listes est res­pon­sable de l’instabilité dans l’accumulation et l’utilisation du capi­tal, qui amène des dépres­sions éco­no­miques de plus en plus graves. La com­pé­ti­tion illi­mi­tée conduit à un gas­pillage consi­dé­rable de tra­vail et à la muti­la­tion de la conscience sociale des indi­vi­dus dont j’ai fait men­tion plus haut.

Je consi­dère cette muti­la­tion des indi­vi­dus comme le pire mal du capi­ta­lisme. Tout notre sys­tème d’éducation souffre de ce mal. Une atti­tude de com­pé­ti­tion exa­gé­rée est incul­quée à l’étudiant, qui est dressé à ido­lâ­trer le succès de l’acquisition comme une pré­pa­ra­tion à sa car­rière future.

Je suis convaincu qu’il n’y a qu’un seul moyen d’éliminer ces maux graves, à savoir, l’établissement d’une éco­no­mie socia­liste, accom­pa­gnée d’un sys­tème d’éducation orienté vers des buts sociaux. Dans une telle éco­no­mie, les moyens de pro­duc­tion appar­tien­draient à la société elle-même et seraient uti­li­sés d’un façon pla­ni­fiée. Une éco­no­mie pla­ni­fiée, qui adapte la pro­duc­tion aux besoins de la société, dis­tri­bue­rait le tra­vail à faire entre tous ceux qui sont capables de tra­vailler et garan­ti­rait les moyens d’existence à chaque homme, à chaque femme, à chaque enfant. L’éducation de l’individu devrait favo­ri­ser le déve­lop­pe­ment de ses facul­tés innées et lui incul­quer le sens de la res­pon­sa­bi­lité envers ses sem­blables, au lieu de la glo­ri­fi­ca­tion du pou­voir et du succès, comme cela se fait dans la société actuelle.

Il est cepen­dant néces­saire de rap­pe­ler qu’une éco­no­mie pla­ni­fiée n’est pas encore le socia­lisme. Une telle éco­no­mie pour­rait être accom­pa­gnée d’un com­plet asser­vis­se­ment de l’individu. La réa­li­sa­tion du socia­lisme exige la solu­tion de quelques pro­blèmes socio-poli­tiques extrê­me­ment dif­fi­ciles : com­ment serait-il pos­sible, en face d’une cen­tra­li­sa­tion extrême du pou­voir poli­tique et éco­no­mique, d’empêcher la bureau­cra­tie de deve­nir toute-puis­sante et pré­somp­tueuse ? Comment pour­rait-on pro­té­ger les droits de l’individu et assu­rer un contre­poids démo­cra­tique au pou­voir de la bureau­cra­tie ?

Albert Einstein

Le texte ori­gi­nal en anglais fut publié dans le pre­mier numéro de Monthly Review (Mai 1949).

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