Alain Philoctète (1963-2020)

Par Mis en ligne le 30 mai 2020
Alain Philoctète

Alain Philoctète

C’est tôt ce matin que notre ami Alain est parti pour le grand voyage. Pendant des mois, il a com­battu la mala­die. Alain ne lâchait pas.

Il laisse der­rière ses quatre fils et sa for­mi­dable com­pagne, Chantal Ismé.

Alain était le genre d’intellectuel formé dans les batailles de rue à l’époque de la dic­ta­ture de « Baby Doc » en Haïti. Il lisait beau­coup, il avait une vaste culture théo­rique, mais au bout de la ligne, les pages obs­cures de Marx et de Gramsci devaient servir à la lutte et non pour faire le fan­fa­ron uni­ver­si­taire. Appelons cela le « mar­xisme » de la bar­ri­cade, qui est pro­ba­ble­ment le seul « mar­xisme » qui compte.

Dans le tour­billon des années 1980, une gauche révo­lu­tion­naire est montée au front dans ce pays et est presque par­ve­nue à faire le bond. Comme tou­jours, il n’y avait pas de rac­courci. Certains cher­chaient des « for­mules », sur les registres habi­tuels du popu­lisme et du natio­na­lisme. Pas Alain qui s’est tenu droit en pen­sant que la déma­go­gie qui domi­nait avec Aristide était le chemin le plus court vers la défaite.

Quand il est arrivé à Montréal en 2008, il fal­lait entre­prendre un lourd bilan. Il s’est mis alors à tra­vailler sur le monde paysan, ter­ri­toire négligé d’une gauche trop coin­cée par des théo­ri­sa­tions sim­plistes. Il ten­tait d’établir les liens com­plexes qui avaient permis à des grandes révo­lu­tions, comme en Chine et en Russie, de surgir par des mobi­li­sa­tions pay­sannes inédites, que des mou­ve­ments de libé­ra­tion contem­po­rains ont conti­nué à explo­rer par la suite. Il déchif­frait les notes eth­no­gra­phiques de Marx où le vieux barbu à la fin de sa vie se ren­dait compte qu’on ne pou­vait réduire la réa­lité sociale au faux modèle occi­den­tal et au dogme érigé par cer­tains de ses par­ti­sans. Ce débat plein d’aspérités et de contra­dic­tions devait mener, espé­rait Alain, à un nou­veau regard sur la lutte haï­tienne, avec sur­tout des enquêtes sur le ter­rain, des dia­logues croi­sés, des confron­ta­tions sur la stra­té­gie.

À chaque jour même pen­dant sa longue mala­die, il dis­cu­tait avec les cama­rades, de Port-au-Prince à Montréal-Nord. Sa maison était une sorte de car­re­four entre le pays et les dia­spo­ras de Montréal et New York, autour de l’éternelle ques­tion : que faire ?!

Alain s’est reconnu dans les tra­vaux des NCS. Il aimait nos efforts sou­vent inache­vés et tré­bu­chants pour sortir du cercle fermé du mar­xisme uni­ver­si­taire et aller vers les mou­ve­ments et l’éducation popu­laire. On avait plu­sieurs pro­jets ensemble pour publier des textes. Il laisse une mon­tagne d’archives que j’aimerais explo­rer pour mettre à profit ses ana­lyses clair­voyantes tout en célé­brant sa mémoire.

Alain laisse éga­le­ment der­rière lui un immense mes­sage que son ami le cinéaste Will Prosper a orga­nisé dans un docu­men­taire inclas­sable et inou­bliable, Kembe la (en avant jusqu’à la vic­toire). Dans le film, Alain navigue entre ses deux mondes, redé­couvre une Haïti tou­jours plus rebelle et avide de soli­da­ri­tés concrètes. Avant l’arrivée du méchant virus, Alain a par­ti­cipé à des tas de pro­jec­tions sui­vies de dis­cus­sions intenses, à la fois sur la dyna­mique haï­tienne et sur l’expérience de la dia­spora. Les salles étaient bon­dées. Il était épuisé à chaque fois, mais ravi. Le docu­men­taire était bien parti avant le grand confi­ne­ment pour rem­por­ter plu­sieurs prix. Mais je crois sin­cè­re­ment qu’il va finir par res­sor­tir. Le docu­men­taire est trop impor­tant, sans comp­ter qu’il a été pro­duit avec une finesse poli­tique et esthé­tique d’une qua­lité excep­tion­nelle.

Parallèlement à l’aventure du docu­men­taire, j’avais convaincu Alain de livrer son témoi­gnage, qui est donc publié dans le der­nier numéro des NCS (numéro 23, hiver 2020). Il nous laisse là un grand nombre de réflexions en pro­fon­deur sur les débats et des contra­dic­tions d’une révo­lu­tion encore en marche, face à laquelle il exprime ses espoirs et aussi ses craintes.

On offre nos condo­léances à ses proches et on se sou­vient de toi, mon frère et mon cama­rade.

Pierre Beaudet
30 mai 2020

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